9. Elégance

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Le lendemain de la séance hors du commun avec le psychiatre, je me réveille tôt, sans être capable de me rendormir. Ce n’est pas vraiment ses mots qui me font réfléchir, mais plutôt celle que je suis au fond de moi.

Incapable de trouver le sommeil, je quitte mon lit, puis me positionne devant le miroir de la salle de bain. En effet, jamais cette moitié de visage ne séduira plus personne, puisque l’autre moitié effraiera quiconque posera ses yeux sur moi.

J’avais une beauté quelconque, mais je n’étais pas laide, et je regrette de ne pas avoir su en profiter à temps. Désormais, aucun choix ne peut être fait, il faut me préparer à une nouvelle vie : une vie de célibat peut-être, mais une vie dans laquelle je n’ai plus à attendre l’amour comme un miracle. Il faut voir ça d’une manière positive. D’une vision totalement objective, il me faudra tôt ou tard sortir, m’adresser à ma famille, faire mes courses moi-même et reprendre le travail. Je ne suis ni une handicapée moteur, ni une handicapée mentale. Et avec ce pouvoir étrange d’observer à travers les murs, je serais plutôt avantagée.

Je m’assois à mon bureau puis allume l’ordinateur. Je place le carcajou en peluche sur mes genoux, sous les yeux attendris de ma collection de panthères roses en caoutchouc.

Je retourne entre mes doigts la carte que m’a laissée le psychiatre. Il y a un site web d’une artiste. Il ne s’agit pas des masques que j’ai vus sur Internet, mais plutôt d’une pâle copie proposée par une Parisienne. Elle fait de tout, des bracelets, des colliers ras-cou, et des masques. Je clique sur la demande de contact puis écrit :

« Bonjour. J’ai été victime d’une agression, et aujourd’hui je suis défigurée. Je serai intéressée par un de vos masques. Dites-moi vos prix et vos délais. »

Leroy voulait que j’envoie une photographie, mais il y en a aucune. J’ouvre Facebook et trouve une photo de mes parents au pied d’un site de montgolfières. La photo est intitulé « Merci Élodie qui pour son anniversaire, a offert à son Papa une occasion de s’envoyer en l’air avec sa Maman. »

L’humour sempiternel de mon paternel me fait sourire. Et avant-même que j’ai pu faire défiler des photographies, mon téléphone m’indique que j’ai un e-mail.

« Bonjour Élodie, je vous remercie de m’avoir contactée. Pour le prix, tout dépend du temps que j’ai à passer sur le design. Parmi ceux sur mon site, avez-vous un modèle qui vous plaît ? Pouvez-vous aussi me faire parvenir une photo de profil et de face. Cordialement, Sophie Meunier. »

Bien que je m’attendais à ce que j’ai à me montrer, je soupire, je me place face à la caméra de mon écran puis prends la première photo. Pour celle de profil, je choisis le bon. Je les lui envoie avec pour message :

« J’aime bien le masque yin-yang. Mais j’aimerais que le profil droit soit opaque et que l’œil reste caché. »

Sa réponse se fait sans tarder :

« Celui, celle ou ceux qui vous ont agressée ne vous ont pas ratée. Je vais faire un masque spécialement pour vous. Je vais vous proposer un masque en correspondance avec votre morphologie de visage. Après pour l’ajuster, il me faudrait votre tour de tête, votre écartement d’yeux et la distance entre votre menton et le haut de votre crâne. Mais si vous êtes sur la région de Paris, passez à mon atelier demain après-midi. Il faudra compter environ trois cent euros. Cordialement, Sophie Meunier. »

Je ne réponds pas. Quitte à avoir un beau masque, autant qu’il soit adapté à mon visage. J’irai peut-être la voir. Je me déciderai demain.

Plusieurs heures plus tard, il est minuit, et je suis à nouveau dehors, au bord du terrain de lancer de poids.

— Okay, me dit Benji. T’es en forme ?

— Oui.

— Okay. Aujourd’hui, on commence le couteau. Tu connais Scream ? Le film ?

— Ouais.

Il me donne un couteau affûté puis dit :

— Poignarde-moi le cœur, façon pic à glace, comme dans le film.

Sa provocation n’a pas d’effet sur moi, je ne suis pas du genre à me dégonfler. Je me saisis du couteau, puis je l’attaque. Son premier bras se met en travers et le second me frappe violemment le sternum. Je recule de dix pas avant de tomber sur les fesses.

— Normalement, je frappe la tête.

Je me relève, chancelante, puis je me précipite sur lui. Son pied s’interpose entre mon visage et lui. Je tombe sur les fesses, la menton éraflé par sa semelle, alors il ramasse le couteau pour en sortir un en caoutchouc.

— Okay. C’est ton tour.

Toute la nuit, il distille des instructions précises, millimétrées et m’apprend.

Je m’éveille tard, terrassée par la nuit. J’ai pris ma décision et envoyé un e-mail à mes frangins pour qu’ils viennent prendre l’apéro samedi soir. J’ai laissé ma voiture chez moi, car pour entrer dans Paris-même, rien ne vaut le RER.

La cagoule sur le visage, la capuche par-dessus, malgré qu’il soit quinze heures, j’arpente les quais. Les gens me regardent discrètement et baissent les yeux lorsqu’ils ont l’impression que je les regarde.

C’est une heure bénite, car il y a peu de monde. Si à chaque minute, je m’attends à un contrôle de police me demandant de montrer mon visage, il n’en est rien. Je parviens donc, non sans susciter la crainte, dans l’arrondissement de l’artiste. Ce seront ce genre de regards auxquels je devrai faire face lorsque je sortirai avec mon masque, autant m’y faire. Moi qui n’ai jamais aimé attirer l’attention, c’est difficile à accepter.

Je lève l’index de l’interphone :

— Oui ?

— C’est Élodie.

— Je suis au rez-de-chaussée. Je vous ouvre.

Le verrou zézaie, ensuite une porte s’entrouvre dans le couloir. Une grande blonde apparaît sur le pas de la porte, puis elle affiche l’appréhension lorsqu’elle s’aperçoit que je porte une cagoule. Avec mon œil magique, je vois quelle porte la main à un coupe-papier posé sur le guéridon à l’entrée.

— Vous pouvez lâcher le couteau.

J’ôte ma capuche puis ma cagoule. Elle a un sourire gêné puis se décale pour me faire entrer, sans me demander comment j’ai deviné son intention. Son atelier et son appartement sont une seule et même pièce, très bien ordonnée, mais qui prouve que son affaire ne marche pas si bien. Il faut dire qu’un loyer à Paris n’est pas donné et qu’elle n’aurait sûrement pas eu plus grand si elle s’était pris un appartement dans les étages.

Sophie est grande, blonde, le jean blanc moulant des fesses parfaites. Elle est habillée assez classe, un petit foulard à la parisienne autour du cou, le genre de fille qu’on n’imagine pas quitter la capitale pour monter son affaire. Pourtant, pour de la vente en ligne, elle serait bien mieux installée en province. Elle a un grand nez avec un angle dur, et pourtant son visage est rond de douceur.

— J’ai… Quand j’ai vu vos photos, j’ai été bouleversée, j’ai… Du coup, j’ai travaillé toute la nuit. Mais il fallait absolument que je fasse quelque chose qui vous aille bien.

Elle s’assoit à son ordinateur, sur lequel est affiché en 3D un masque. Elle le fait tourner. Il est blanc et les côtés forment un tressage de nattes blanches et dorées.

— Il faudra juste le peindre. Ça c’est la version 1.

Le masque est opaque sur toute la partie droite, et forme un ensemble comme de la dentelle sur la partie gauche.

— Ça c’est la version 2.

Il me plaît d’avantage car il laisse visible tout mon profil gauche, seul un loup passe sur le nez puis entoure mon œil gauche. Sophie m’explique qu’elle ne peut pas faire qu’un demi-masque, sinon il ne tiendra pas sur mon visage. Elle fait apparaître la photo de mauvaise qualité que je lui ai envoyée derrière le masque.

— Je peux reproduire l’effet dentelle sur le côté droit en le laissant opaque et le faire ressortir avec une couleur. Je n’ai pas le talent de Lumecluster, mais…

— C’est très bien. J’aime bien tout blanc, et puis je mettrai une perruque par-dessus.

— D’acc. Tu veux vraiment qu’on parte sur celui-ci, tu ne veux pas que je le retravaille ?

Nullement surprise par le tutoiement, je secoue la tête, à court de meilleure idée, et impatiente. Elle se lève avec son mètre ruban puis se place face à moi.

— Je peux te toucher, y a pas de malaise ?

— Non. C’est bon.

Elle prend les mesures, les rentre directement sur son écran en traçant des traits virtuels. Le masque se déforme à peine, elle le tourne dans tous les sens en m’observant sans-cesse, puis elle lance l’impression.

— Je t’offre quelque chose ? J’ai du thé et peut-être du café.

— Du thé, c’est très bien.

— Si tu hésites, on peut décider à pile ou face.

— Non, thé c’est très bien.

Elle marque une seconde d’arrêt :

— Désolée, mauvaise blague.

— De ?

— Non, j’ai fait une blague et tu ne l’as pas comprise, et heureusement.

— D’acc.

— Sincèrement désolée.

Je regarde le bloc orange dans lequel le rail d’impression s’agite pour déposer des filaments de plastique fondu. Le plateau sur lequel est déposé le masque descend au fur et à mesure, et pour l’instant, ça ne ressemble à rien.

— Il y en a pour une bonne heure. Je l’ai payée trois mille euros, mais elle lambine un peu.

Elle prépare son thé, puis travaille sur un autre projet, sa tasse à côté du stylet, pendant que je bois sans rien dire. À l’évidence, mon aspect la met à mal à l’aise et ses airs avenants sont un masque à eux-seuls. J’observe donc sa nuque découverte par son chignon, en imaginant y promener mes doigts et mes lèvres. Elle a un cou sensuel, le genre qui ferait saliver un lion et bander Dracula.

Mon mug se vide trop vite, puis je me lève pour le poser. C’est alors que je remarque que son travail ressemble fortement à une vulve décolorée.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Une chatte. Je sais, ça peut paraître bizarre, mais quand il a su ce que je faisais, un pote s’est mis dans l’idée de fabriquer des gadgets sexuels. On gagne sa vie comme on peut. — Elle soupire — Enfin, quand je dis qu’on gagne… Je lui fais gratis et il me donne une com sur ses ventes.

— J’espère que ça se vendra.

— On vit dans un monde où tout se vend. Une de ses potes fait du chatte-painting et elle arrive à vendre des tableaux hideux qui ne ressemblent à rien.

— C’est quoi le chatte-painting ?

— Je te laisserai regarder sur Internet. Tant qu’il y a du mystère, ça garde son charme.

Le dépit que dessine ses lèvres peintes en rouge ne me donne pas envie de me renseigner pour le moment. J’observe alors les détails de son appartement, la laissant travailler.

Quarante-cinq minutes plus tard, le masque est complet, et l’imprimante cesse ses trépidations. Sophie préfère attendre qu’il refroidisse un peu, consulte sa messagerie, met sa webcam en marche, son écran en mode miroir, puis enfin ouvre la boîte transparente.

— Je te laisse l’essayer.

Le plastique est encore chaud sous mes doigts, et très souple.

— Assieds-toi.

Je me place face à l’écran, puis viens présenter le masque blanc. Mon profil de monstre disparaît et lorsqu’on me regarde, on n’imagine que la jolie fille dont on aperçoit le profil gauche. Émue, je pince les lèvres pour ne pas pleurer.

— Ça ne te plaît pas ? On peut faire un autre modèle.

Je secoue la tête, incapable de parler, puis laisse mes yeux pleurer. C’est tout simplement magnifique d’effacer de cette manière la laideur. Je ne comprends pas pourquoi je n’ai pas écouté Leroy plus tôt. C’est comme si derrière le masque il y avait encore mon visage intact, comme dans mes souvenirs, comme dans toutes les photos remontant à plus d’une semaine.

Sophie est mal à l’aise. Je me lève et je l’étreins du plus fort que je peux. Son parfum de parisienne me monte aux narines, la douceur de sa peau caresse mon profil gauche et ses mains délicates se posent au creux de mon dos pour m’apaiser.

— On place l’élastique ?

Je hoche du menton puis lui tends son œuvre d’art. Elle la perce, puis fait des nœuds à chaque extrémité de l’élastique. C’est rudimentaire, mais qui le verra ?

Je sors mon carnet de chèque, les joues humides et les mains tremblantes, tandis que d’un revers du doigt, elle essaie d’attraper ses propres larmes qui cherchent à naître.

— Trois cent euros.

— Oui… enfin, je… J’ai des scrupules à te faire payer tellement tu en as besoin.

— Toi tu as besoin d’argent.

J’inscris quatre cent euros, trop heureuse du résultat. Je plie le chèque pour ne pas qu’elle le lise devant-moi, puis je coiffe le masque.

— Heureuse ? Sourit-elle.

— Trop !

— Tu me fais pleurer.

Je plaque mon menton sur le sien. Seulement le côté de gauche de ma bouche est en contact avec son rouge à lèvre. Elle sursaute puis rit :

— On va s’en tenir à un chèque, hein ?

— Excuse-moi, c’est l’émotion.

Elle a un sourire troublé d’hétéro bousculée. Je coiffe ma capuche par-dessus mon masque, range la cagoule dans ma poche kangourou, puis lui dis au revoir.

Dans la rue, on me regarde, cette fois-ci sans crainte, juste avec de la curiosité. Même s’il ne fait aucun doute que ce masque borgne cache quelque chose, je suis jolie, je suis désirable !

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