7. Complaisance

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Cagoule, pas de cagoule… Me présenter masquée à mes frères n’est pas envisageable. L’estomac noué, je tourne le verrou, puis tire la porte vers moi. Afin qu’ils ne voient que mon profil gauche, je sors en marche arrière et referme doucement la salle de bains. Leur silence parle de lui-même : ils attendent de voir ce que leur a raconté la blondinette.

Tout en regardant la porte, je leur dis :

— Je ne veux pas aborder le sujet.

N’ayant pas de réponse, le cœur tambourinant, je me tourne vers eux. Tristan bondit de la chaise :

— Oh ! Putain !

La bouche entrouverte et le regard écarquillé de Lucas suffit à exprimer la même chose. Tristan, à demi en état de choc s’exclame :

— Putain ! Mais qu’est-ce qui t’es arrivé ? !

Voulant à tout prix éviter le sujet, je pose mes yeux sur la blonde. Elle n’a pas cette répulsion sur son visage, car elle ne m’a pas connue avant. Je lui tends la main :

— Je suis désolée pour tout à l’heure, je me suis emportée. Je ne savais pas que tu étais avec eux.

D’une voix évasive, elle répond :

— Pas grave.

— Non mais ça, c’est grave ! s’exclame Tristan en me désignant de la main.

Je pose un regard noir sur lui. Tristan a les cheveux châtains, il est mince, fume une dizaine de cigarettes roulées par jour et préfère tondre sa barbe que de la raser. Sa voix est éraillée quelles que soient ses émotions sur le moment. Il a vingt-trois ans, et il travaille comme électromécanicien. Il fuit mon regard insistant en se tournant et en braillant :

— Mais putain !

— Arrête de t’énerver, soupire Lucas.

Lucas a vingt-cinq ans, il est bien plus proche de moi. Nous avons fréquenté les mêmes établissements, et nous avons aimé les mêmes filles. Ce dernier détail, personne d’autre que moi ne l’a jamais su. À l’époque, le simple prénom de sa petite amie en cinquième me brûlait la peau. Marion… une jolie intello qui m’avait révélé qu’elle sortait en cachette la nuit, pour chevaucher nue son étalon gris pommelé. Cette révélation avait enflammé mon imagination longtemps. Mais elle n’a fréquenté mon frère que quelques mois, vouant plus de passion à l’hippique qu’aux garçons. Lucas est devenu un jeune ingénieur en hydraulique. À l’inverse de Tristan, il est toujours bien rasé, sapé correctement, coiffé élégamment, mais il reste célibataire.

Préférant ne pas laisser l’atmosphère se putréfier, je remarque :

— Vous ne vous êtes pas servi de café, vous n’en voulez pas ?

— Moi je veux bien, je tombe de sommeil, répond la blondinette.

Je passe le plan de travail, branche ma machine à dosette, puis demande en restant dos à eux :

— Rappelle-moi ton prénom.

— Elisa.

— T’es la plus jolie copine que Tristan ait ramené.

Je jette un œil par-dessus mon épaule gauche pour la voir rougir, et Lucas dit :

— La seule aussi qui ait duré plus de deux semaines.

— Putain, mais on s’en fout ! s’énerve Tristan. On est là pour toi !

Cinglante, je lui dis :

— C’est quelque chose qui me semble évident.

Elisa cache le sourire qui naît sur ses lèvres en baissant la tête. Ses cheveux blonds et lisses tombent en rideau de chaque côté de ses joues empourprées et ses paupières sont maquillées de noir. Ses doigts fins ne portent pas de bague, et ses ongles peints en rose fuchsia sont chacun ornés d’un micro motif argenté.

En lui amenant le café, je relance la conversation :

— Et tu as quel âge ?

Elle lève une seconde le visage et c’est Tristan qui répond :

— Vingt-et-un. Mais c’est nous qui posons la question. Comment ça t’es arrivé ? C’est un accident de voiture ? C’est un mec qui t’a fait ça ?

La colère monte et son crâne se dessine en vert sous sa peau. Il recule d’un pas en voyant mon œil s’illuminer, tandis que je lui réplique :

— Tu poses encore une question sur mon visage, je te brûle avec mon café pour que tu comprennes à quel point ça fait mal !

Le cœur d’Elisa palpite un peu plus vite, stressée pour son amoureux. Seul Lucas reste calme, centré sur ses pensées. Je m’assois, puis porte ma tasse à la bouche. Tristan tourne en rond, se rongeant les sangs en silence, alors Lucas trouve quelque chose à dire :

— En tout cas, ça fait plaisir… enfin je suis content de te voir. Enfin… pas te voir comme ça… Enfin, juste te voir…

— J’ai compris, soupiré-je.

— Tu pourrais appeler les parents.

— Je n’ai pas envie qu’ils me voient.

— Mais au moins au téléphone. Pour leur dire que ta grippe est finie. Juste dire à Papa que t’es désolée et que tu auras bien une autre occasion de passer avant Noël.

Lucas a un ton qui se veut détaché, mais son regard n’arrête pas de fuir ma laideur. Personne n’enchérit sur sa proposition que je me contente d’entendre en opinant. Son malaise est trop visible et contagieux. De quoi parler ? Tout ce qui s’est passé ces derniers jours n’est lié qu’à mon agression. Abandonnée par tous les sujets de conversations habituels, je les cherche comme s’ils avaient coulé au fond d’une mare pleine de vase. Lucas questionne :

— Est-ce qu’on peut faire quelque chose pour t’aider ?

Quelques secondes, des mots sortent de la vase, et me permettent de répondre :

— Je ne peux pas sortir faire mes courses, c’est mon seul problème.

— Tristan habite à côté, il peut faire tes courses.

— N’importe quoi, proteste mon frère. Je suis à une demi-heure. Et je ne vois pas pourquoi je t’aiderai tant que tu ne me dis pas ce qui t’es arrivé.

— Putain ! s’énerve Lucas. Arrête d’être con !

— Moi je peux, glisse Elisa d’une petite voix.

Tristan la regarde, la bouche entrouverte, réalisant l’idiotie de ses propres mots. Il est amoureux, et les yeux d’Elisa suffisent à le faire hocher du menton. Pourtant ce n’est pas un regard autoritaire, mais plutôt suppliant.

Lucas dit :

— Bon, on va se rentrer, il est tard. Je repasserai demain.

— Non, on va venir, dit Tristan. T’es ma sœur.

J’esquisse un sourire factice puis les supplie :

— S’il vous plaît, ne dites rien aux parents.

— Et pourquoi ? s’irrite Tristan.

Je garde un visage fermé et il agrandit ses yeux pour signifier qu’il attend une réponse. Je lui réponds tout en sentant mon agacement grimper à chaque mot :

— Parce qu’ils vont venir et qu’ils vont poser les mêmes questions que toi et que je ne veux pas en parler ! Je veux oublier, pas en parler ! Tu comprends, ça, p’tit con ? !

Pour la seconde fois je me surprends de mes propres mots. Je baisse les yeux puis m’excuse :

— Je ne voulais pas dire ça.

Lucas prend ma défense :

— À ta place, nous serions tous à cran. Repose-toi bien grande sœur.

Il se lève, se penche puis dépose une bise sur ma joue gauche. Il se dirige vers la porte et interpelle Tristan :

— Tu dis au revoir ?

— Je suis écœuré ! T’étais super jolie ! S’il y a un coupable, je veux connaître le coupable ! On ne touche pas à ma sœur !

— Elle est toujours jolie, soupire Lucas.

— Non ! C’est un monstre ! Elle est hideuse ! Elle fait peur ! Comment tu veux que je fasse comme si de rien n’était ! Ma sœur, c’était la plus jolie célibataire de tout Paris ! Et quelqu’un l’a transformée en ça !

Il donne un coup de pied dans le canapé tandis que je serre les dents de toutes mes forces pour ne pas pleurer. Elisa toujours assise de profil par rapport à moi, lui murmure :

— Ne parle pas d’elle au passé, ça ne se fait pas.

Tristan refrappe le canapé, et Lucas le saisit par le col. Ils sortent tous deux dans le couloir s’expliquer et la jolie blonde pose des yeux tristes sur moi :

— Je suis désolée.

Pour ne pas sangloter, je ne réponds rien. Après tout, la réaction de Tristan est tout à fait compréhensible. Voyant mon œil humide, Elisa pose sa main légère sur la mienne :

— Tu as besoin que je fasse des courses ? — Je secoue la tête. — Il ne sait pas ce qu’il dit, tu es toujours jolie. — Je secoue à nouveau la tête. — À moitié jolie, alors, mais à moitié, ce n’est pas zéro. Si j’étais bi, je te kifferais. Je veux dire moitié lesbienne, moitié Frankensteinphile.

Je souris malgré-moi et mes larmes tombent sur la table. La voix de Lucas depuis la porte dit :

— Elisa, on y va. Je reviens demain, sœurette.

L’humoriste blonde se lève, pose une bouche délicate sur ma joue saine et me dit :

— Courage sœurette.

Lucas garde des yeux inquiets sur moi, puis ferme la porte doucement en essayant de se rassurer que je ne ferai pas une connerie d’ici demain.

Lorsque la clenche se ferme, mes larmes coulent abondamment.

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