5. Bienveillance

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La joue de Mylène caresse la mienne, le parfum de son cou m’enivre de souvenirs agréables, et son pubis imprime délicatement contre le mien une partition adagio. Ses petits seins contre les miens sont moites de sueur tant il fait chaud, tandis que l’intérieur de mes cuisses glissent autour de ses hanches. Ses baisers sur ma joue remontent sur mon front, se posent sur l’arête de mon nez. Enfin, nos lèvres s’unissent délicieusement. Nos langues s’effleurent à peine et elle recule son visage pour mieux me voir. Alors réalisant soudainement combien je suis hideuse, elle hurle de terreur… et me réveille.

Dans la lueur du jour, je retrouve mon plafond, mon grand lit éternellement vide, mes draps éjectés. J’ai le ventre bouillant de mon fantasme, la peau collante de fièvre. Je glisse mes doigts sur mon ventre moite, les remonte sur ma poitrine, puis projette une main par la ceinture de mon pyjama. Mon clitoris est dur à souhait, mes nymphes détrempées, mais à peine les effleuré-je, que mon propre visage me hante. Plus je me concentre sur la sensualité du rêve, plus il s’efface, plus mon profil marqué, mes lèvres brûlées et mon oreille rongée inondent mon esprit. Impossible de retrouver la torride Mylène de mon rêve ! Le désir descend à la vitesse d’une enclume jetée du haut de la tour Eiffel.

Je crie de rage en plantant mes ongles dans le matelas. Je me relève et jette mon oreiller contre le mur dans un excès de colère. En plus d’être monstrueuse, je deviens frigide !

Une nouvelle nuit est passée depuis mon entretien avec l’érudit barbu. J’ai picolé une bouteille de whisky, et le manque d’eau me donne l’impression d’avoir une langue de deux cent grammes. Il est temps de jouer la comédie. Je cherche ma mère dans la liste des appels, puis presse mon écran.

— Allô ma chérie !

Je prends une voix rauque à l’opposé de son timbre guilleret.

— Bonjour Maman.

— Mais tu as une petite voix !

— Ouais, je viens de me réveiller. Je suis malade, je n’ai même pas pu aller bosser.

— Tu as de la fièvre ?

— Oui, beaucoup. J’ai trempé le lit.

— Oh ma chérie !

— C’est pour vous dire que du coup, je ne pourrais pas venir.

— Mais c’est si grave !

— Un reliquat de grippe, c’est tout. Ne t’inquiète pas, Maman.

— Mais si ! Tu n’es jamais malade ! Pour que ça t’empêche de venir ! Je m’inquiète ! Tu serais mieux à la maison si tu es dans cet état.

— Mais non, mais non, ça ira mieux avec du repos. C’est juste que je ne suis pas en état de conduire.

— Tu as pris rendez-vous avec un médecin ?

— Oui Maman. Je l’ai vu mercredi soir, mais c’est juste que ça ne va pas mieux.

— Mais si t’es clouée au lit depuis mercredi, faut peut-être aller aux urgences !

— Ne t’inquiète pas Maman. Embrasse Papa pour moi.

— Tu veux lui parler ?

— Non, je dois aller vomir. Au revoir Maman !

Je jette le téléphone parterre pour imiter un départ précipité et j’attends que ma mère après avoir répété mon prénom plusieurs fois dans le vide, décide de raccrocher.

Le cœur abattu par mon mensonge, mes deux mains se portent à mes cheveux par réflexe. Lorsqu’elles effleurent de manière inattendue un crâne nu et sensible, mon cœur hoquète entre mes côtes, et mes larmes reviennent. Seule, assise sur mon lit, je sens ma vie s’effondrer.

Je n’ai pas bu, parce que je ne voulais pas sortir, ni manger, car le frigo est vide. Je suis restée couchée, le profil enfoncé dans mon oreiller, les draps remontés au menton, avec pour seule envie celle de mourir dans mon sommeil.

Le tambourinage à ma porte me fait sursauter.

— Élodie !

Emergeant de mes pensées morbides, je reconnais la voix de mon frère le plus âgé : vingt-cinq ans.

— Lucas ? Mais qu’est-ce que tu fais là ?

— Je suis venu te chercher, pour l’anniv de papa.

— Mais je ne peux pas bouger ! Ordre du médecin !

Il ne répond pas, puis s’étonne :

— Tu m’ouvres ?

— Carrément pas ! C’est super contagieux ! Et c’est mortel !

— Pourquoi ? T’as quoi ?

— Mais rien ! Ne vous occupez pas ! Je ne veux pas que les parents s’inquiètent !

— C’est trop tard, ils m’ont dit de passer te prendre. Laisse-moi au moins entrer, paie-moi un café.

— Non, je te dis, c’est contagieux !

— Mais c’est quoi comme maladie ? Dis-le à moi.

— Le médecin n’est pas encore sûr !

— Genre, ça peut être quoi ?

À court de bobards, je marque un silence qui l’inquiète :

— T’es trop chelou, là. T’es sûre que ça va ?

— Bien sûr que non, je suis malade !

— Bon tu me dis ce que tu as, sinon je ne pars pas.

— Mais casse-toi, connard !

Me rendant compte brutalement de mes mots, je me jette vers la porte pour m’excuser au travers :

— Je ne voulais pas dire ça, je suis désolée. Je suis vraiment désolée.

Mes sanglots m’échappent, et le silence en retour me glace d’angoisse :

— Lucas, t’es parti ?

— Non.

Mon front se pose sur la porte. Je ne parviens pas à maîtriser ma respiration et le sel de mes larmes brûle ma joue verte.

— Je suis à bout, Lucas. Je suis désolée, je ne voulais pas dire ça.

— Alors dis-moi ce qui ne va pas.

— Un autre jour, s’il te plaît.

— Je ne partirai pas d’ici.

— Je ne t’ouvrirai pas.

— Pourquoi ?

N’ayant pas de réponse, je reste silencieuse, et c’est à son tour de se fâcher en frappant la porte du plat de la main :

— Mais putain ! Réponds !

Une porte s’ouvre et j’entends le vieux voisin lui dire :

— On se calme jeune homme. Qu’est-ce que vous faites ici ?

— Je suis venu voir ma sœur.

— Elle est peut-être absente.

— Non, elle est là.

— Oh sûrement, répond sa femme. Depuis une semaine, on ne l’entend sortir que vers minuit. Et elle reste enfermée toute la journée.

Putain de commère de merde. Hors de moi j’ai envie de lui hurler mille injures qu’elle ne mérite pas. De plus elle poursuit :

— Avant, on la croisait avec Roger quand on allait faire nos courses. Toujours un mot gentil, toujours un sourire. C’est une fille adorable, mais très discrète. Cette semaine, elle n’a pas fait ses courses.

— Donc elle est peut-être sortie travailler, insiste son mari qui veut arrêter la situation.

— Elle est là, elle m’a répondu, lui dit mon frère.

— Si elle ne vous ouvre pas, c’est qu’elle ne veut pas vous voir.

— Elle a des problèmes. C’est ma sœur, jamais elle ne me laisserait la porte fermée.

— Je t’avais dit que c’était curieux qu’elle ne sorte plus le matin, et qu’elle parte comme ça la nuit, avec sa capuche sur la tête.

— Elle est en vacances, et elle a peut-être un amoureux, et elle sort, soupire Roger.

— Elle n’est pas habillée pour un rendez-vous.

— Mais laisse-la cette petite. Occupe-toi de ce qui nous regarde. Et vous aussi, rentrez chez vous !

Lucas revient à ma porte et frappe à nouveau de la paume de la main en s’exclamant :

— Élodie, ouvre !

Un stratagème inattendu me vient et me donne mes réponses :

— Dégage ! Je ne te connais pas !

Roger, le voisin, hausse le ton pour être entendu :

— Mademoiselle Élodie, vous ne connaissez pas ce Monsieur ?

— Non !

— Il dit qu’il est votre frère !

— Je n’ai que des sœurs !

— Putain ! Élodie ! s’exclame Lucas.

— Bon, Monsieur, partez ou j’appelle la police ! insiste Roger.

— Mais elle n’a pas de sœur !

Je n’entends plus un bruit, j’imagine le regard ténébreux de mon voisin insister. Les yeux trempés, je tâche de maîtriser ma respiration pour pouvoir écouter. Puis on frappe doucement à ma porte. La voix de Roger murmure :

— Joséphine a vu le Monsieur partir. Il a traversé la cour.

J’essuie d’un coup de manche mes yeux rouges, entrouvre de manière à ne montrer que mon profil gauche, puis je lui souris :

— Merci Monsieur Hazard.

— C’est normal entre voisins. Mais je sais que c’est votre frère.

— Merci quand-même.

Un clin d’œil, puis il retourne d’un pas délicat vers sa Joséphine. Cela fait bizarre de le voir se déplacer si lentement. Il n’y a pas si longtemps, Roger et Joséphine prenaient le bus de 18h17, tous les soirs pour aller danser le Jerk.

Enfin seule, libérée, j’éteins mon téléphone pour ne pas avoir de nouvelle.

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