2. Ambulance

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Vingt-sept ans, mon premier baiser… Quelle douceur ! Quelle volupté ! Juste avant que… Je me réveille dans l’ambulance en m’époumonant. L’infirmière en train d’appliquer une compresse glacée sur mon visage sursaute :

— Reprenez vos esprits ! Reprenez vos esprits !

Je réalise qu’à ce moment que j’ai mes ongles plantées dans sa poitrine. Ma chair me tire et me brûle, et au lieu de la lâcher je resserre ma poigne. Son collègue enfonce une aiguille dans mon autre bras. Je me sens partir, la sirène de l’ambulance s’assourdit.

Comment ne pas revivre en rêve ce merveilleux baiser, si bref, mais si doux ? Une langue comme j’en ai rêvé depuis mon adolescence… Mais à ce souvenir se mêle le sol qui tangue, vire, et la chaleur des cristaux sur mon visage.

Je m’éveille en sentant une haleine de vieux rhum souffler sur mon nez :

— J’ai peur que le remède soit pire. Je ne pense pas qu’une greffe prendrait. Il faudrait redécoller la nouvelle peau…

Mes yeux s’ouvrent et le médecin fait un bond en arrière. Il porte un masque pour couvrir sa bouche, et malgré tout, son haleine m’irrite toujours. Je porte toujours mes vêtements, alitée. Revenant à moi, le médecin effleure ma peau avec sa main gantée. Mes nerfs sont si sensibles que je grogne.

— On se calme. Réjouissez-vous d’avoir mal. Vos terminaisons nerveuses ont été brûlées à un tel degré que vous ne devriez rien ressentir. Votre épiderme devrait être encore purulent et nécrosé. Vous avez quitté l’ambulance il y a quelques heures à peine…

Il perd lui-même ses mots, abasourdis par mon visage. Il finit par conclure :

— Tatiana, ne faites pas de bandage, il vaut mieux à ce stade, ça soit en contact avec l’air libre. C’est beaucoup moins grave que ça en a l’air.

J’ignore si je dois être rassurée ou non. La gorge sèche, je quémande :

— Je voudrais voir.

— Je préfère attendre que le médecin psychiatre soit présent à ce moment. De toute façon, nous allons vous garder quelques jours, histoire de faire quelques biopsies. Votre épiderme pourrait aider les futurs grands brûlés. À défaut de ne pas accepter votre nature de femme, au moins vous pourrez en aider d’autres.

Sa tessiture glaciale me laisse entendre qu’il est au courant de l’origine de l’incident. Un médecin homophobe, voilà qui ne m’aidera pas. Il s’éloigne, sans un mot de plus et l’infirmière attend qu’il soit loin pour me demander :

— Voulez-vous contacter un proche ?

Je secoue la tête. J’ai menti à mes parents des années, sans jamais oser leur avouer mon homosexualité, inventant des fausses rencontres éphémères. Je ne veux pas qu’ils l’apprennent ici.

— Je voudrais de l’eau.

— Oui, évidemment !

Elle part en trottant, puis revient avec une bouteille d’eau. Je la dévisse et la bois toute entière.

— Voulez-vous autre chose ? Je dois aller voir d’autres patients, et je reviens vers vous pour vous donner votre casaque.

— Ma ?

— Votre tenue de patiente.

— Où est ma blouse ?

Elle se précipite dans un coin de la pièce, puis me l’apporte. Je m’assois, plonge la main dans la poche et en sors mon smartphone.

— Prenez-moi en photo s’il vous plaît. Je voudrais voir.

— Le professeur Palombier…

— S’il vous plaît. Je dirais que j’ai fait un selfie.

Elle soupire en prenant l’appareil. Ses larmes roulent sur ses joues à l’avance. Le cœur serré j’attends qu’elle me le redonne. Elle recule, comme si elle me craignait. Je découvre alors mon visage. Le résultat est effrayant. Mon profil droit est squelettique, d’un vert laiteux, grêlé comme celui de Freddie, mes lèvres brûlées, mes sourcils effacés, mon oreille presque aussi réduite que celle de Shrek.

Je fonds en sanglots malgré moi.

— Ça va aller, mademoiselle. Le professeur Palombier n’a pas encore de solution pour votre cas, mais il trouvera, c’est un éminent médecin.

— Laissez-moi.

— Je reviens vite.

Elle s’éloigne, navrée et attristée, passe la porte à reculons puis m’abandonne seule dans la chambre blanche.

La nuit tombe, et dans le reflet de la vitre, je ne fais qu’observer mon visage en revivant sans fin les dernières heures. Vingt-sept ans, mon premier baiser. Comment ne pas ressasser en boucle ces quelques secondes, ainsi que l’horreur qui en a suivi. Je ne pourrais jamais me consoler en goûtant à nouveau à ces lèvres sucrées. Aujourd’hui, avec pareil visage, avec une demi-calvitie, puis-je même espérer susciter un regard chez une femme ? Même un homme ne me regarderait pas.

Une jeune femme aux cheveux châtains et en uniforme de gendarme entre. Ses deux collègues restent à l’extérieur. Je me tourne vers elle et elle ne parvient pas à cacher un frisson d’effroi.

— Mademoiselle Tournier ?

— Oui.

— Major Macé, je suis venue vous informer des débuts de l’enquête.

Silencieuse, j’attends qu’elle entame son analyse, tout en dévisageant son beau visage.

— Vos deux collègues, ceux qui vous ont immobilisée se sont dénoncés et ont tous deux donné une même version. Le professeur Palombier nous a indiqué que vous étiez en état de donner votre version… Mais il s’est peut-être avancé. Sitôt que vous serez sortie de l’hôpital, je vous invite à venir à la gendarmerie pour déposer plainte. Il ne faut pas laisser ce crime impuni.

Je ne me sens pas le courage de sortir avec ce visage, encore moins de rejoindre la gendarmerie pleine de monde où toute activité s’arrêtera pour me dévisager.

— Est-ce qu’on peut le faire ici ?

Elle montre l’ordinateur qu’elle tient sous le bras, puis elle s’installe. D’où je suis, j’entends son bazar ramer pour se mettre en route. Pour meubler le temps que nous avons, elle questionne :

— Avez-vous une pièce d’identité ?

— Dans la blouse.

Elle fouille ma blouse et en sors ma carte périmée où j’ai encore ma bouille d’adolescente.

— Elodie, Céline, Jeanne Tournier, née le 10 juin 1988 à Caen. Confirmez-vous ?

— C’est moi.

— Bien, commençons. Date et lieux des faits.

Il est évident que je n’omets aucun détail. Ce connard paiera toute sa vie pour ce qu’il m’a fait, et plus particulièrement pour ce qu’il a fait à Mylène. Le major me guide dans mes choix de mots pour alourdir les conséquences. Elle ne tient pas à ce qu’Aymerick bénéficie de clémence. J’écoute sa voix fatiguée et suave beaucoup plus que je parle, j’observe ses lèvres bouger au rythme de ses mots rassurants, des lèvres qui ne demandent qu’un baiser. Je me demande à quoi ressemble celui ou pourquoi pas celle, qui a le droit d’y poser sa bouche. Pas d’alliance à ses doigts qui accusent un âge que son visage ne montre pas.

J’indique également à sa suggestion que je me porte partie civile. Il va cracher de la tune, et pas qu’à la famille de Mylène.

Après plus d’une demi-heure, elle quitte la pièce en me souhaitant beaucoup de force. J’aurais aimé un baiser d’encouragement, mais je me retrouve seule à nouveau dans cette pièce blanche et sinistre parfumée au détergent.

J’observe le lit sur lequel j’aurais pu étendre la gendarmette, ou me laisser étendre, me laisser initier… Je chasse les idées salaces qui naissent. Mais elles reviennent, et j’imagine le striptease de la militaire avant qu’elle ne m’enjambe pour me rejoindre.

Putain ! Comme si c’était le moment d’avoir des idées !

Je cogne mon front contre la vitre, puis contracte les doigts de douleur en regardant mon visage. Mon œil droit est vert, presque lumineux, inquiétant. J’ignore ce que les cristaux m’ont fait, mais je ne veux pas servir de cobaye à l’homophobe diplômé.

J’enfile ma blouse, la ferme bouton par bouton puis quitte la pièce comme si j’étais un médecin. Je longe le couloir en gardant les épaules droites. Mon chemin est fléché en sens inverse jusqu’à la sortie. Je ne croise pas d’infirmière qui me connaisse, ni les gendarmes déjà loin. Je traverse le hall sans être interpellée. C’est encore plus facile que dans les films !

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