XI

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21 octobre 1270, région de Jérusalem, Terre Sainte

Maléfice ! Sorcellerie ! Mes doigts pataugeaient dans la cervelle du malheureux, souillés par le sang d'un prince que je considérais comme un ami.

Gisant au milieu de nulle part, caché à la vue des hommes et de Dieu, Charles d'Anjou était mort.

Assassiné froidement par un sortilège lancé par celui qui se faisait passer pour un ange du Seigneur. Je devais retrouver mon roi le plus vite possible, lui apprendre la vérité avant qu'il ne soit trop tard. Mais m'écouterait-il seulement ?

L'âme lacérée par la tristesse et la terreur, j'avais passé la nuit dans ma cachette, tremblant comme une feuille. Mais j'avais trop tardé. Il me fallait être fort, abandonner le corps de Charles à même le sol et aller rejoindre son royal aîné.

Dans mon malheur, j'eus de la chance car l'ange n'étant pas passé par l'endroit d'où nous venions, je retrouvais ma monture à l'endroit où je l'avais laissée. Le retour me parut durer une éternité, tant ma tête était vrillée de vertiges et que tout le décor autour de moi tanguait dangereusement.

Un chevalier hospitalier vêtu d'un habit rouge barré d'une croix blanche me recueillit à mon arrivée au camp, inquiété par ma posture branlante, prêt que j'étais à tomber de ma selle. La rasade d'alcool qu'il m'offrit spontanément me brûla les entrailles et me fit reprendre contact avec la réalité. Amusé par ce brusque changement dans ma physionomie, un sourire fendit l'épaisse barbe blonde qui lui masquait le bas du visage.

Tant bien que mal, je réussis à repousser ses propositions de gorgées supplémentaires, à lui expliquer qui j'étais et à lui demander si le roi était dans le camp. Il acquiesça. Lentement. Mais chaque parcelle de ma peau frissonna déraisonnablement en voyant son sourire s'effacer, aspiré de nouveau derrière son insondable toison blonde.

Le roi avait appris pour son frère Charles. Une chape de ténèbres venait de se poser sur son esprit.

Pressé par l'urgence, l'hospitalier eut l'obligeance de m'offrir une épaule sur laquelle m'appuyer pendant le trajet jusqu'à la tente du roi Louis, car je titubais lamentablement sans son aide.

En chemin, les aboiements des officiers me parurent plus paniqués que la veille tandis que dans le même temps, le camp semblait bizarrement plus vide. Perturbé, je posais un regard interrogateur sur l'homme qui m'accompagnait et je le vis tourner ostensiblement le visage de l'autre côté. Alors que je m'apprêtais à insister, il s'arrêta à la lisière d'une hauteur et tendit une main en direction du contrebas.

Les tentes qui se dressaient là la veille s'étaient brusquement volatilisées. Toute cette partie du camp avait été vidée en l'espace d'une nuit.

De sa voix rocailleuse d'où perçait un fort accent germanique, il m'expliqua ce qui s'était passé en mon absence. Le prince Jean Tristan et son cousin Robert II d'Artois avaient réuni ceux qui voulaient en découdre face à face avec les sarrasins et prétextèrent que si l'ange et le roi Louis avaient frappé Jérusalem de leur interdit, rien ne les empêchaient de se porter au secours des états côtiers. Ainsi, à la tête de quelques milliers d'hommes ils étaient partis en direction de la cité de Jaffa.

En l'espace d'une seconde je me retrouvais de nouveau par terre. C'était terrifiant. Tout paraissait se déliter autour de moi au même rythme que l'unité de la croisade.

Dans sa tente, le roi Louis était pâle comme un linge. Je me souvins des mots qu'il prononça d'une voix chevrotante : « Joinville, mon ami où étais-tu ? Mon frère a été assassiné lâchement par les sarrasins, un de mes fils et mon neveu sont partis dans une folle entreprise... Je ne sais pas pourquoi le ciel me tourmente à nouveau. ». Le mensonge qui gangrenait le discours de mon roi me fit plus de mal que la peine que je ressentis pour lui. Il fallait m'y attendre. L'ange usurpateur avait fait passer le meurtre de Charles d'Anjou pour une attaque des sarrasins. Sans nulle solution de repli, je me retrouvais face à un choix décisif, celui de choisir entre le courage ou la lâcheté, de dire la vérité ou non.

Heureusement, ou pas – seul l'avenir nous le dira –, je l'ai fait.

J'ai dénoncé la félonie de l'ange et j'ai vu les yeux du roi s'écarquiller. Je sentais qu'en lui s'affrontaient le pour et le contre, sur la balance de la justice. Croire son vieux conseiller ? Ou celui qui se disait émissaire de Dieu ?

Les miracles attestés jusque là, dans la guerre ou sur la santé des troupes, pesaient lourd en faveur de l'ange. Mais je sentais qu'au fond, il y avait cette lueur de confiance, cette amitié que le roi me portait et qui ne voulait pas s'éteindre.

Il me demanda de sortir, pour l'instant. Il devait rester seul et réfléchir. J'avais toujours l'espoir qu'il m'eut cru mais l'attente avant de le savoir allait être longue. J'avais la gorge sèche rien qu'à songer aux longues heures d'incertitude qui m'attendaient.

L'ange reparut seulement lorsque le soleil déclinait dans le ciel. La face sombre, effrayante. Lorsqu'il prit la parole, sa voix était sèche et tranchante. Sa bouche se tordait affreusement dans une grossière parodie du mécontentement qu'il ne cherchait même plus à masquer. Il se positionnait sans détour dans une position de supériorité par rapport au roi Louis et bien que cela me révoltait, je me contentais de paraître le plus invisible possible, tassé dans un recoin de la tente royale, mon corps épousant grotesquement la toile blanchâtre. Nous étions seuls avec lui et je sentais que c'était là une grossière erreur de la part de Louis.

L'ange annonça de but en blanc que trop de temps avait été perdu et que les dissensions avaient assez duré. Il exigeait l'unité derrière son initiative, qui consistait à attaquer Jérusalem à l'aube grâce à ses propres moyens.

Ni moi ni le grand roi de France n'osèrent répliquer.

Puis je vis Louis, la lèvre tremblante, demander d'une toute petite voix où étaient son fils et son neveu, car l'ange avait été envoyé à leur rencontre pour les raisonner et le voilà qui reparaissait les mains vides, donnant des ordres au lieu de réunifier la famille royale.

L'ange avança démesurément son visage pour le coller au plus près de celui du roi et découpa à l'acide chaque syllabe de sa réponse.

M-O-R-T-S.

Écrasés au pied des murs de Jaffa. Mal préparés, tous les séditieux avaient été massacrés. Personne n'en avait réchappé, même pas le prince Jean Tristan et son cousin Robert II d'Artois.

Louis IX hurla.

Pris de folie, déchiré par la douleur, il saisit brusquement l'ange par le col et lui cracha toute sa rancœur. Après avoir suivi les directives de l'envoyé de Dieu depuis le début, il ne concevait pas qu'autant de membres de sa famille puissent mourir. L'injustice, surtout pour ce roi, était inacceptable. Il secoua vivement son vis-à-vis, l'accusa d'être à l'origine de la mort de son frère mais aussi de son fils Jean Tristan. Il cria au complot, à la trahison.

Dieu ait pitié de moi, le roi prononça mon nom. Il croyait ce que je lui avais dit désormais. Dans son délire, ma parole avait maintenant le poids d'une preuve irréfutable.

Le coup partit.

Brutal, il mit Louis au sol, sonné par ce geste qu'il n'avait pas vu venir. Un crime pour la justice temporelle de notre époque, mais concernait-elle seulement cet être venu d'ailleurs ?

Le monstre tourna alors le visage vers moi, transpirant de colère. À grand flot d'insultes, il m'ordonna de me mettre à genoux devant lui.

J'hésitais, craignant pour ma vie.

Il sortit l'étrange objet noir en forme de L.

Dans la seconde qui suivit j’obtempérais, les larmes aux yeux.

L'ange nous toisa alors de toute sa hauteur, pénétrant du regard les deux individus devenus subitement trop encombrants pour lui. Puis une idée illumina son visage de façon éphémère et il nous couvrit le visage avec l'aide de larges pans de tissus.

Bien plus tard, nous nous faisions ballotter dans le camp, enchaînés comme des esclaves. Recouverts et bâillonnés comme nous l'étions, nous avancions à l'aveugle, guidés par notre bourreau qui nous faisait passer pour des prisonniers sarrasins qu'il s'apprêtait à juger à l'extérieur du camp.

Le fourbe ! Le menteur !

Mais personne ne remettait son autorité en question, personne ne venait à notre aide. En désespoir de cause, un son étouffé chercha à trouver son chemin sous la couche de tissu qui nous masquait aux regards de nos soldats. En vain. Un croisé encore plus idiot que les autres l'aida même à nous hisser sur des montures et lui souhaita bonne route ! Que Dieu le châtie ! Que Dieu châtie tous ceux qui nous avaient abandonnés !

Lorsque nous revîmes l'odieux visage de notre tourmenteur, nous étions arrivés au beau milieu de nulle part, à sa merci.

Louis le regarda une dernière fois, implorant. Mais ce traître n'avait aucun remords à nous livrer au désert, il n'avait plus besoin de nous. Il lança avec dédain l'évidence à la figure de Louis.

L'ange tenait toujours le prince héritier dans ses filets.

Philippe.

Alors, sans se retourner, il enfourcha sa monture et disparut.

Nous laissant seuls dans la nuit glaciale.

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