Chapitre deux

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Alec tournait dans ce couloir comme un lion en cage, le bruit de ses pas résonnait contre les murs de pierres alors que les immenses portes d'un bois massif restaient closes. Personne n'avait accepté de lui ouvrir, deux gardes farouchement armés se tenaient là de part et d'autre de cette entrée infranchissable alors que quelques éclats de voix se faisaient entendre à travers les failles. La salle du Conseil était un endroit privilégié, un endroit qu'aucun homme cependant ne désirait pénétrer, signe de mauvaise augure. Le Conseil était dirigé, selon les rumeurs, par les quatre femmes les plus honnêtes et les intransigeantes du royaume : Améthyste, Doloria, Evangeline et Marilhea. Quatre femmes, quatre regards perfides et transcendants, quatre voix qui annonçaient souvent les pires des sentences pour les plus démunis. Certains hommes avaient été menés en prison pour un maigre morceau de pain volé, d'autres pour avoir raté quelques millimètres de couture d'une robe royale et quelques uns s'étaient retrouvés pendus sur la place publique pour avoir osé poser les yeux sur la petite-fille de la Reine. Une décision funeste prise pourtant par ces quatre femmes dont l'objectivité semblait n'avoir aucune faille, et aucune pitié. Quelques courageux avaient tenté une fois de les soudoyer, ils furent tous retrouvés morts le lendemain matin. Personne ne sortait indemne du Conseil, Alec ne le savait que trop bien et son père y avait été emmené une heure plus tôt. Que se disaient-ils ? Son père ne pouvait pas être coupable, c'était un homme bon qui travaillait depuis de longues années au service de la famille royale et jamais il n'avait failli à sa tâche, incapable de faire du mal. Le travail l'avait éreinté, il n'aspirait plus qu'à une vie sans problème et sans désordre jusqu'à ce que la fin ne soit proche. L'attente était interminable et Alec ignorait la faim qui tiraillait son estomac jusqu'à ce que les portes ne s'ouvrent enfin, les quatre femmes se dressaient alors devant lui dans leur robe aussi noire que le plumage des corbeaux et leur prestance naturelle installa soudainement un froid glacial. Subjugué, le jeune homme recula de plusieurs pas et les observa alors s'avancer dans le couloir avant de chercher son père. Disparu.

- Attendez ! Où est mon père ? héla-t-il en direction des quatre femmes.

Aucune d'elles ne daigna se retourner, Alec s'empressa alors de les rattraper afin de savoir ce qu'elles avaient fait du suspect, que lui jugeait innocent.

- Où est mon père ? Qu'avez-vous décidé pour lui ?

Il leur emboîta le pas, marchant à vive allure derrière elles alors que les claquements de leurs talons sur la pierre recouvraient presque sa voix éraillée par l'inquiétude.

- Répondez !

Cette fois-ci, la plus grande des femmes s'arrêta et fit volte-face pour accorder au garçon d'écuries un regard empreint de mépris et de sévérité. Ses longs cheveux blonds entouraient strictement son visage tiré par le temps, elle n'en restait pas moins très belle et encore dans la fleur de l'âge mais ses orbes bleu trahissaient une certaine fatigue. Alec remarqua aussitôt le pendentif brillant qui ornait son cou, la lettre « E » forgée en or massif, « E comme Evangeline » supposa—t-il.

- Votre père a été emmené dans la prison royale où il restera jusqu'à son exécution, déclara alors la juge d'un ton placide. Georges Caldwell a été reconnu coupable de l'agression envers la petite-fille de la Reine, il sera pendu dans deux jours sur la place publique afin que chacun se rappelle Ô combien le respect envers la famille royale est capital, et que la peine de mort reste le seul moyen de payer cette trahison.

- Mais vous ne pouvez pas faire ça ! Mon père est innocent !

- Pas aux yeux de la Justice.

- Mais vous êtes la Justice ! Mon père est un homme tout ce qu'il y a de plus innocent. Je peux vous le promettre, et vous le prouver !

- Il suffit, jeune homme, déclara soudainement Evangeline en balayant les airs d'un geste de la main. Cette sentence est irrévocable, à présent rentrez chez vous et priez pour que les soldats ne trouvent aucune preuve de complicité vous reliant à votre père.

Sur ces mots, la femme au regard de glace tourna les talons et rejoignit les trois autres juges qui patientaient plus loin. Alec croisa le regard de l'une d'entre elles avant qu'elle ne se détourne, sa gorge se serra douloureusement tandis que les larmes commençaient à inonder son visage creux. Dans un dernier élan il se précipita vers la femme aux cheveux blonds et attrapa le tissu large de sa robe pour l'arrêter.

- Vous ne pouvez pas lui faire ça ! éclata Alec alors que ses sanglots redoublaient d'intensité.

- Lâchez-moi ! Gardes ! Emmenez-le !

- Mon père est un homme bien, ne l'exécutez pas !

L'un des gardes vint l'empoigner par le col de sa chemise trop large, manquant de l'étrangler, il sentit soudainement son corps être projeté vers l'arrière, lui faisant lâcher la robe de cette femme au regard fatal avant qu'elles ne disparaissent toutes les quatre dans l'angle d'un couloir. Il fut traîné au sol comme un moins que rien tandis que son visage était ravagé par les larmes et l'incompréhension, on l'emmena jusqu'à la sortie de l'aile du château pour le jeter vulgairement sur le sol poussiéreux. Quelques regards d'hommes surpris se posèrent sur lui mais le garçon n'y prêta pas attention, bien trop obnubilé par l'idée que son père était voué à la peine de mort. Comment avait-il pu être condamné pour un crime qu'il n'avait pas commis ? Alec connaissait son père et celui-ci n'aurait jamais pu lever la main sur une femme, encore moins sur la petite-fille de la Reine. Dans ce cas qu'en était-il de la vérité ? Il n'allait certainement pas abandonner aussi facilement, essuyant ses larmes d'un revers de la main il se releva lentement avant de partir en direction des écuries, bien décidé à prouver l'innocence de son père.



Le soleil avait entamé sa disparition derrière l'horizon lorsque Alec acheva sa tâche, éclairé par les dernières lanternes qui surplombaient les écuries, il rangea les quelques seaux utilisés plus tôt dans la journée avant d'arpenter l'allée pour jeter un dernier coup d’œil à la cavalerie. Il frôla du bout des doigts les barreaux dorés de ces boxes plus étincelants que toutes les habitations du royaume, plongé dans le lsilence il laissa ses yeux parcourir les courbes harmonieuses des chevaux qui se trouvaient là. Devenu garçon d'écuries dès qu'il eut l'âge de porter de simples charges, il nourrissait depuis tout ce temps une passion pour ces nobles animaux, ayant rêvé maintes et maintes fois dans son sommeil le plus profond qu'il en chevauchait un et fuyait loin, bien loin de ce royaume oppressant. Alors que ses songes l'emportaient peu à peu au-delà de la réalité, l'apparition soudaine d'une silhouette le fit sursauter, il recula de quelques pas avant de dévisager cette femme survenue de nulle part. Elle était d'une beauté ordinaire, les traits à peine tirés elle ne devait pas avoir plus d'une trentaine d'années, sa peau laiteuse était aussi impeccable que la robe de velours bleu nuit qu'elle portait. Ses cheveux bruns rehaussés en un chignon sophistiqué laissaient apercevoir une paire de boucles d'oreilles aussi brillantes que les étoiles, comme si elle arborait deux pierres de Grenat étincelantes. Elle possédait cette prestance intimidante des grandes femmes et pourtant quelque chose de chaleureux s'en dégageait, quelque chose de presque rassurant.

- Bonsoir Alec.

Comment cette femme pouvait connaître son prénom ? Ils ne s'étaient jusqu'à présent jamais rencontrés et le garçon d'écuries ignorait tout d'elle, y compris son nom et sa place au sein du château qui devait, cependant, être importante au vu de son apparence si soignée et de ses habits valant probablement des centaines de pièces d'or. Sa méfiance sembla l'amuser, elle se fendit d'un petit sourire avant de reprendre la parole, comme si elle avait lu dans ses pensées :

- Je suis Arellys, dame de compagnie de son Altesse Sophia.

Alec manqua de tomber à la renverse en entendant ces mots, cette femme était au service de la petite fille de la Reine en personne, mais alors que faisait-elle ici ? Pourquoi venait-elle à sa rencontre alors que son père était toujours accusé de violence envers l'enfant royale ? Le jeune homme se renfrogna, serrant entre ses doigts le tissu large de sa chemise abîmée par le travail, il ne savait quoi répondre à cette femme dont il connaissait à présent l'identité mais dont la raison de sa venue aux écuries à une heure si tardive lui échappait encore. Cependant, elle ne se départait pas de son petit sourire tandis que ses yeux reflétaient une lueur particulière sous la lumière des lanternes qui n'allaient pas tarder à s'éteindre et plonger les écuries dans la pénombre. Finalement le silence fut de courte durée, brisé par la voix de la dame de compagnie :

- Je tenais à vous rappeler que l'Élite va bientôt rechercher ses nouveaux membres, dans une semaine pour être exacte.

- Croyez-vous qu'ils vont me laisser postuler pour l'Élite ? Je vous rappelle que mon père est emprisonné depuis quatre jours pour crime contre la couronne.

- Je n'ai jamais dit que vous deviez entrer dans l'Élite, je vous demande seulement de vous rendre à la sélection.

Ouvrant la bouche pour répliquer qu'il n'était pas question de s'y rendre, Alec n'eut pas le temps de prononcer un mot, la jeune femme tournait déjà les talons pour quitter les écuries et rejoindre le château où la famille royale l'attendait probablement. Il resta un moment immobile à méditer les paroles d'Arellys qui avait délibérément laissé planer un mystère au-dessus de cette histoire. Avec son père en prison, il en avait presque oublié que les sélections approchaient à grands pas. L'Élite avait été créée peu de temps après l'arrivée de Raven au pouvoir, afin d'assurer une descendance au sein du peuple des hommes forts au travail méritant avaient été sélectionnés puis attitrés chacun à une femme dont l'association des deux devait naturellement amener une progéniture en bonne santé et prospère dans tout le royaume, et même au-delà de ces frontières. Cette sélection était devenue au fil des années une coutume et aujourd'hui elle était considérée comme un événement majeur au sein d'Astrya ; les hommes n'étaient plus choisis par la Reine elle-même mais par toutes les femmes du château grâce à des démonstrations d'adresse et de force, se donnant en spectacle pour prouver leur légitimité dans l'Élite. Chaque année nombreux étaient les hommes qui tentaient leur chance pour en faire partie, depuis son enfance Alec en avait vu des dizaines et des dizaines défiler dans la cour du château et ceux qui étaient retenus disparaissaient à jamais entre ces murs, ou étaient envoyés dans d'autres contrées qui s'étendaient au-delà – tous gouvernées par Raven – afin de peupler ces terres soumises. Personne ne savait exactement ce que devenaient ces hommes, plus personne n'entendait parler d'eux à partir de ce jour, les rumeurs disaient seulement qu'ils étaient couverts d'or et d'habits somptueux ; une vie de château que tous rêvaient d'avoir. Alec avait lui-même déjà songé à faire partie de l’Élite mais quelque chose l'avait toujours empêché de franchir le pas des sélections, peut-être était-ce la peur de quitter son père, la peur d'être lié à une femme qu'il ne connaissait pas ou la peur d'être enfermé dans ce château à jamais, même couvert d'or.

Le trajet jusqu'à la maison lui paru étrangement long et oppressant, l'impression d'être suivi était omniprésente depuis qu'il avait quitté les écuries du château, le moindre bruit suffisait à le faire sursauter et il accélérait aussitôt le pas. Il n'avait qu'une hâte : rentrer chez lui et se glisser dans son lit en faisant cette fois-ci l'impasse sur son habituel maigre dîner. Manger seul sans la présence de son père lui coupait littéralement l'appétit, il préférait alors s'allonger sous ses fins draps et tenter de plonger dans les bras de Morphée, seul moment où il échappait à sa vie devenue mouvementée à cause de ce qu'il considérait comme la plus grosse erreur judiciaire de tout le royaume. La lune éclairait à peine le chemin de terre mais Alec connaissait le village et ses recoins sur le bout des doigts, capable de s'y retrouver même les yeux bandés il s'éloigna petit à petit des sentiers battus pour se rapprocher de la forêt et de la petite maisonnette en bois, une vive lumière un peu plus loin attira alors son attention. Cette lumière provenait sans équivoque de sa demeure, plissant les yeux comme pour essayer d'y voir plus clair il se rapprocha rapidement et découvrit que la porte d'entrée avait été forcée. Il se précipita alors à l'intérieur et y découvrit plusieurs hommes grouillant dans la cuisine comme des rats nuisibles, sûrement à la recherche de nourriture et autres biens intéressants à vendre ou à garder pour soi. Sans plus attendre, Alec se précipita vers eux pour les chasser, hurlant à pleins poumons :

- Hé ! Hé, sortez de là ! C'est chez moi ici, vous n'avez pas le droit !

Il empoigna l'un de ces charognards par le col miteux de sa chemise trouée et, dans la colère, l'envoya valser un peu plus loin, il en tira un second qui s'était presque entièrement engouffré dans un placard et il ne fallut que quelques secondes supplémentaires pour que les autres ne détalent aussitôt et quittent précipitamment la maison avec quelques vivres entre les mains, laissant derrière eux débris de vaisselle cassée, chaises renversées, placards et autres tiroirs – qui se trouvaient dans le salon – ouverts. Debout et immobile au milieu de cette maison saccagée, sa maison, Alec se sentit soudainement sali et honteux, ces vagabonds avaient profité de son absence et de sa vulnérabilité en l'absence de son père pour piller la maisonnette. Il se précipita alors jusqu'à son placard, là où il cachait depuis longtemps sa réserve de nourriture ; dévalisée elle aussi, le pot était vide, ou presque, il ne restait qu'un vulgaire abricot séché à l'intérieur. Son estomac se noua dans la douleur, il se laissa glisser sur le sol et reposa sa tête contre le dossier d'une chaise renversée, fermant les yeux un instant pour tenter de retenir ses larmes, en vain. D'abord les hommes de la garde royale puis ces voleurs, il n'était plus question de se sentir en sécurité entre ces murs, sa vie avait basculé de manière si imprévisible qu'il était bien incapable de savoir quand ce cauchemar se terminerait. De ses doigts tremblants Alec porta lentement l'abricot déshydraté à ses lèvres, son goût fade ne lui procura aucun réconfort et son estomac n'en fut même pas satisfait.

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