L'appétit vient en mangeant

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Au cœur d'un royaume lointain, se trouvait une ville célèbre à travers le monde. Elle était connue pour une seule chose, mais qui faisait la fierté de ses habitants : la cité réunissait en son sein les plus merveilleux mets dont regorgeait la Terre. Curieux, touristes, dégustateurs amateurs, chefs en tout genre et de toute origine se retrouvaient dans cette ville pour partager leur passion commune. De nombreuses personnes avaient décidé d'y rester vivre, faisant alors de la cuisine, leur gagne-pain.

Mais tous n'y arrivaient pas. Le marché était féroce et très peu en ressortaient avec un nom, la gloire et la fortune. Au fil du temps, la ville finit par avoir une renommée mondiale, et très vite les prix flambèrent. Il n'était plus possible de posséder des terres aux alentours et les plats de plus en plus raffinés qu'on préparait devinrent une distinction permettant de montrer qu'on possédait de grands moyens. Les nobles s'arrachaient les plats les plus distingués pour pouvoir les afficher sur les banquets qu'ils organisaient.

Plus la qualité augmentait, plus les prix grimpaient. Et plus il fut difficile de trouver les matières premières car celles-ci, surexploitées, devenaient de plus en plus rares. Nombre de chefs professionnels firent faillite, entraînant avec eux une grande majorité de nobles. La ville devint un lien incontournable, réservée seulement à l'élite des dirigeants du royaume.

Néanmoins, il existait de rares exceptions, qui n'appartenaient à aucune noblesse de robe ou d'épée et qui étaient exclues de la classe dirigeante du royaume. Ces personnes se comptaient sur les doigts d'une main. On les appelait les Gourmets. Ces gens avaient su profiter du marché lucratif dès le commencement et avaient échappé à sa dégringolade dans la dernière décennie. Possédants un palais hors du commun, ils étaient devenus célèbres grâce à leur connaissance de tout ce qui était comestible dans ce bas monde. On disait qu'ils savaient reconnaître tel ou tel aliment rien qu'à leur senteur. Ils étaient capables de créer de fantastiques mélanges, mariant parfaitement les arômes entre eux. Devenants des maîtres en la matière, il y eut une époque où chaque chef, chaque noble voulait faire affaire avec eux, persuadés qu'ils allaient devenir encore plus riches. Les Gourmets devinrent aussi célèbres que la ville elle-même. Ils furent une des raisons de l'effondrement du marché alimentaire luxueux, s'enrichissants à l'extrême car à leurs talents inégalés.

Après la faillite des plus grands chefs mondiaux, Les Gourmets firent profil bas. Nul ne sait comment ceux-ci avaient finit par disparaître, mais très vite, il n'en resta plus qu'un.

Bien entendu, il devint encore plus richissime. Quelques années après la faillite, certains téméraires, voulurent retenter le coup. Ils firent alors appel à lui pour les aider. Le Gourmet leur offrit son aide précieuse, moyennant une contrepartie en échange : la moitié des plats qui sortaient de leurs cuisines lui étaient directement dédiés, et il tirait 75 % des bénéfices sur leur vente.

On pouvait trouver le Gourmet dans sa luxueuse villa, non loin de la ville. Il possédait une demeure aussi magnifique et aussi grande que le palais royal lui-même. Ses jardins s'étendaient sur des hectares entiers. Leurs superficies devaient égaler celle de la ville.

Là, il faisait pousser lui-même de nombreux aliments en tout genre : fruit, légumes, arômes et épices du quatre coins du monde. De plus, il possédait un élevage immense où de nombreuses espèces d'animaux, certains aussi rares qu'uniques, s'y trouvaient. En réalité, de nombreux chefs étaient devenus à son service personnelle, n'ayant pu sortir la tête de l'eau, noyés sous les impôts et les obligations que le Gourmet leur imposait. C'était le seul moyen pour eux, de payer leurs énormes dettes.

La nourriture était la passion du Gourmet. Et en tant que grand passionné, il passait la plupart de son temps à vivre sa passion, non derrière un fourneau, mais à une table. Dès que le soleil se levait, jusqu'à son coucher, le Gourmet mangeait, allongé sur un lit, qui allait inspirer une vaste civilisation.

Puisqu'il passait le plus clair de son temps à ingurgiter des montagnes de plat, son corps s'était modifié en conséquence : son estomac ainsi que tout son système digestif avaient grossi de trois fois leur taille normale. Sa chair s'était transformée en gras. Le Gourmet était obèse. Devenant tellement gros qu'il n'arrivait plus à se mouvoir normalement, et il était très rare que celui-ci se lève de son lit.

Pourtant, le Gourmet se nourrissait exclusivement de plats raffinés. Sous ses ordres, sucre, sel, poids, quantité d'aliments, tout était mesuré au gramme près. Le Gourmet recherchait continuellement le plat le plus exquis, les aliments les plus délicieux. Il ordonnait donc à ses nombreux chefs de redoubler d'efforts et ne lésinait pas sur les moyens pour arriver à dénicher l'aliment qui saurait ravir ses papilles gustatives très développées. Depuis qu'il était devenu Gourmet, on ne comptait pas le nombre de plats qui avaient traversé la pièce ainsi que celui de renvoi des chefs, jugés incompétents.

Un jour, alors qu'il était en train de déguster son troisième plat en l'espace de dix minutes, une dinde issue d'un élevage loin à l'ouest fourrée aux marrons et aux épices orientales, un de ses chefs lui apporta un nouveau plat.

Le Gourmet but son vin de raisins blancs – qu'il jugeait passable – et ordonna au chef de le poser sur la table. Puis, il tourna les talons et quitta la grande salle.

Le Gourmet regarda ce qu'on lui avait emmené : c'était un énorme lapin entier rôti, accompagné de légumes et d'une purée de pommes de terres. Le Gourmet reconnu rien qu'à l'odeur la provenance du lapin et des accompagnements. Il venait d'un élevage de renommée mondiale par-delà l'océan. Il se rappela alors qu'il l'avait commandé il y a de ça une semaine. Savourant d'avance, il arracha de sa grosse main une patte du lapin et croqua dedans. La chair était tendre et savoureuse, elle fondait pratiquement en bouche. Il prit une cuillère et goûta la purée de pommes de terre. Il fit une petite moue. Il avait en déjà mangé une meilleure, il y a un mois.

Il dégustait la chair du lapin quand il fut pris d'une quinte de toux. Il toussa, cracha de nombreuses fois avant de prendre une gorgée de son vin. Il se sentit alors mieux.

Quelques minutes plus tard, il commença à avoir chaud. Il demanda à ce qu'on ouvre les fenêtres, mais ne s'arrêta pas de manger. Il ressentit alors des petits picotements dans sa gorge. Il grogna, toussa une nouvelle fois mais ne s'arrêta pas de manger. Ce lapin était divinement bon. Il avala d'une traite les petits légumes lorsque son ventre se mit à gargouiller. Mais il ne s'arrêta pas de manger. Ces haricots et ces carottes étaient délicieux. Il eut soudain plus chaud. Il tira sur le col de son habit pour mieux respirer. Sa gorge commençait réellement à lui faire mal, comme si elle se resserrait. Mais il ne s'arrêta pas de manger. Les yeux du lapin étaient ce qu'il y avait de meilleur, surtout lorsqu'ils étaient relevés d'une sauce au vin.

Lorsqu'il eut terminé le plat, il ordonna qu'on lui apporte le dessert. Quatre chefs arrivèrent quelques minutes plus tard, transportant sur leurs épaules un énorme plateau où se trouvaient des fruits de toute origine : bananes plantain, pêches de vigne, pommes, grenades, mûres et autres fruits des bois, raisins blancs et rouges, ananas, fruits du dragon ou bien encore dattes et figues.

Le Gourmet avala la moitié des fruits en quelques minutes. Il avait toujours aussi chaud, la sueur dégoulinait sur son corps gras, et sa gorge le serraient toujours autant, mais il ne s'arrêta pas de manger.

Il se saisit d'une grappe de raisins et en arracha un. Il le porta à la bouche quand une quinte de toux le prit. Il avala tout rond le raisin. Mais celui-ci se coinça dans sa gorge resserrée. Il devint rouge, essaya de tousser, cracha de la salive, mais le raisin ne sortait pas. Il était toujours là, au fond de sa gorge. Le Gourmet tenta d'appeler à l'aide mais personne ne vint, faute de l'entendre. Il voulut se lever, sans succès, de même que boire. Il essaya d'avaler goulûment une bouffée d'air. Mais rien n'y fit. Le Gourmet s'affala sur son lit, portant ses mains potelées à son cou.

Dans la grande salle rouge où se tenaient sept trônes, celui à côté du vieux monsieur se mit à briller. Un homme apparut alors. Tellement obèse qu'il écrasait de son poids le trône, sa graisse débordant des accoudoirs, il portait un vêtement de couleur marron, tout juste assez grand pour couvrir son torse et son intimité. Il tenait entre ses doigts boudinés une grappe de raisins en or massif. De l'autre, était posée en équilibre un plateau d'argent. Il regarda tour à tour les autres personnes se trouvant dans la pièce. Aucune ne semblait avoir de nourriture en sa possession et la pièce était complètement vide. Il avait faim.

Gourmandise était née.

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