L'habit ne fait pas le moine

11 minutes de lecture

La maison du comte De Montégor était une jolie petite bâtisse de deux étages, entourée d'un vaste jardin, entretenu par une poignée de jardiniers. De nombreux arbustes, fleurs et autres végétaux y poussaient, profitant du climat tempéré.

Le manoir de la famille De Montégor était accueillant et chaleureux. Chaque jour, les bouquets de fleurs étaient changées, dégageant un parfum agréable dans l'air. Elle était en permanence nettoyée de fond en comble et souvent aérée, faisant circuler l'air printanier par les grandes fenêtres.

Dans cette petite maison bourgeoise, vivait le comte, sa femme et ses deux filles : Luna la cadette et Aurore l'aînée. Elles étaient sœurs mais pourtant, elles n'avaient que très peu de points communs. Cela ne les avait pas empêchés d'être très proches durant leur enfance.

Aurore était un vrai rayon de soleil : âgée de vingt-deux ans, elle était gracieuse et belle. Ses cheveux étaient blonds comme le blé, ses yeux d'un bleu soutenu, et ses courbes généreuses. Élancée, gracile, frivole, elle était l'archétype d'une dame de la cour. Néanmoins, elle était dotée d'un caractère bien trempé et elle avait été une petite fille casse-cou. Quand elle était petite, elle était un vrai petit diable. Elle adorait jouer à cache-cache avec ses professeurs, refusant d'étudier quoi que ce soit. Elle avait toujours des idées farfelues en tête et elle n'avait pas hésité à les mettre en œuvre. Elle entraînait souvent sa petite sœur dans ses bêtises. Mais en grandissant, elle s'était responsabilisée et aujourd'hui, elle incarnait l'espoir de ses parents : belle et distinguée, elle avait passée son enfance à apprendre ce qu'on attendait d'une dame.

Lorsque ses parents s'étaient mis en tête de lui trouver un bon parti, de nombreux prétendants étaient venus lui faire la cour. Ils gravitaient autour d'elle tels des ours autour d'un pot de miel. Elle n'avait plus qu'à choisir son futur époux, qui lui apporterait richesse, bonheur et amour.

Luna admirait sa sœur aînée. Elle était son modèle, celle qu'elle rêvait d'être. Mais Luna était une jeune fille timide et réservée. Elle n'osait pas élever le ton, préférant se taire et observer le monde de ses grands yeux marrons. Elle se cachait derrière ses grandes mèches châtains, n'aimant pas croiser le regard des personnes.

Lorsqu'elle était petite, elle tenait souvent un livre entre ses mains. Elle aimait se plonger dans des royaumes inconnus, des mondes fantastiques où elle pouvait enfin rêver d'être l'héroïne.

En grandissant, elle devint une jeune femme calme et réfléchie, parlant d'une voix douce et posée. Sa sœur l'entraînait toujours dans ses quatre cents coups, et elle se devait de la raisonner lorsqu'elle pensait qu'elle allait trop loin. Sans elle, Aurore aurait fait de nombreuses bêtises.

Lorsque la famille De Montégor devait sortir parmi la haute-bourgeoisie, cela devenait un véritable calvaire pour la jeune femme. Elle n'était pas à l'aise avec les personnes, préférant sa petite chambre douillette aux grandes salles de bal. D'ailleurs, elle n'avait jamais su danser, malgré les nombreuses heures passées à essayer d'apprendre quelques pas sous les conseils de sa sœur.

Aurore, au contraire, était parfaitement dans son élément. Ces soirées dansantes lui permettaient de porter de magnifiques robes qui mettaient en valeur ses formes généreuses. Elle adorait attirer tous les regards sur elle, usant de ses charmes et de son aisance pour séduire de nombreux hommes. Mais elle n'avait encore jamais trouvé le bon. Au fond, les hommes étaient tous pareils : avides de luxure et leurs paroles étaient aussi vide que leurs crânes.

Un soir, le comte organisa un bal chez eux. Luna n'avait pas d'autre choix que d'y participer, pour ne pas ternir l'image de sa famille. Elle était en train de s'habiller dans sa chambre lorsque Aurore déboula dans la pièce, sans frapper comme à son habitude.

— Ma sœur, j'ai besoin de ton avis ! s'écria-t-elle. C'est une question de vie ou de mort.

Luna soupira. Elle devait toujours en faire des tonnes.

— Que dois-je mettre pour ce soir ? Cette robe bleue qui fait ressortir mes cheveux blonds ou bien la rose, qui va parfaitement avec mon teint ?

Elle mit tour à tour les robes devant elle en s'admirant dans le miroir.

— Essaye-les toutes les deux que je puisse te donner mon avis, répondit Luna.

Sa sœur s'empressa de se dévêtir devant elle et d'enfiler les vêtements.

— La bleue, définitivement, trancha Luna une fois les deux robes essayées.

— Tu as raison, comme toujours ! s'exclama Aurore devant le miroir.

Elle embrassa le front de sa sœur cadette.

— Tu veux bien m'aider à l'attacher ? demanda-t-elle alors.

Luna passa dans le dos de sa sœur et serra les lanières de son corset. Puis elle fit le nœud et réajusta les tissus. La poitrine généreuse d'Aurore ressortait, parfaitement mise en valeur.

— Veux-tu que je tresse tes cheveux ?

Aurore hocha la tête et s'assit devant sur le lit de sa sœur. Luna passa ses doigts dans la chevelure blonde de sa sœur. Ils étaient tellement soyeux et doux, pas comme les siens qui étaient raides. Elle aurait aimé avoir de pareils cheveux au lieu des siens qu'aucun peigne n'arrivait à dompter correctement. Elle fit une longue tresse de ses doigts adroits avant de se poster face à sa sœur aînée.

— Ne bouge pas, prévint-elle

Elle se saisit de sa poudre et de ses crayons et entreprit de maquiller Aurore. Elle passa du fard sur ses joues roses, posa du rouge sur ses lèvres pulpeuses et illumina son regard avec un crayon.

— Voilà, tu es parfaite, souffla Luna quand elle eut terminé.

— Merci, ma sœur adorée. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi.

Elle déposa un baiser sur la joue de la cadette.

— Nous t'attendons en bas, dépêche-toi, s'écria sa sœur en sortant.

— Je me dépêche, j'ai bientôt...

Elle ne termina pas sa phrase. Aurore était déjà partie. La jeune femme secoua la tête et s'habilla à son tour. Elle passa sur ses frêles épaules une longue robe simple, d'un violet sombre. Le vêtement assez ample, lui couvrait tout le corps, cachant sa mince poitrine et ses timides hanches. Puis elle essaya d'arranger ses cheveux châtains, avant de les attacher avec quelques barrettes. Assise devant son miroir de poche, elle se regarda. Elle passa son doigt sur ses lèvres, simples fentes sur son visage. Elle tourna la tête, dévoilant sous la lumière du lustre quelques petits boutons d'acné. Elle renonça à se maquiller. Elle n'avait jamais aimé cela. Elle n'avait pas la tête d'une poupée et le maquillage l'enlaidissait. Elle n'avait pas la tête parfaite de sa sœur. Elle n'avait pas les seins fermes et ronds de sa sœur. Elle n'avait pas les fesses rebondies de sa sœur. Elle n'avait pas la beauté de sa sœur.

Lorsqu'elle descendit enfin dans la salle de bal, elle alla à la rencontre de ses parents.

— Ma fille, regarde, Aurore est aux bras d'un homme, chuchota immédiatement la comtesse lorsqu'elle aperçut sa fille cadette. C'est un duc, je suis sûre qu'elle lui plaît. Peut-être est-ce son futur mari.

Elle s'adressa alors à son mari :

— Imaginez notre fille, une duchesse ! Quelle chance nous aurions d'avoir une duchesse dans notre famille. J'ai toujours cru en elle. Elle fera notre fierté. Elle est tellement élégante dans cette petite robe bleue. Elle a de merveilleux goûts, n'est-ce pas ?

Luna se contenta de sourire. Elle avait l'habitude, maintenant, d'être invisible aux yeux de ses parents. Jamais, on ne l'avait complimentée. Jamais, on ne la regardait. Les attentions de sa mère étaient constamment tournées sur sa fille aînée, persuadée qu'elle allait devenir une femme importante.

La jeune femme passa la soirée assise à une table, s'occupant des enfants, trop jeunes encore pour danser. Elle aimait la compagnie des plus jeunes. Eux, au moins, n'attendaient rien d'elle et étaient encore libres de toute contrainte. Elle aurait aimé rester dans cette période de sa vie, où tout était un jeu et rien n'était important.

— Que faites-vous, seule dans votre coin ? s'éleva alors une voix masculine proche, d'elle.

Elle leva la tête et regarda celui qui avait parlé. C'était un jeune homme à peine plus âgé qu'elle, avec de longs cheveux bruns encadrant un joli minois. Surprise, la jeune femme balbutia quelques mots :

— Je... Je m'occupe des petits...

D'habitude, aucun homme ne venait lui parler. Ils étaient tous trop occupés à attirer l'attention d'Aurore.

— Je vois bien cela, sourit l'homme, amusé. Vous ne dansez pas ?

— Je... je n'aime pas danser.

— Alors permettez-moi de vous tenir compagnie. Une jeune femme comme vous ne devrait pas être si seule.

Les joues de Luna s'empourprèrent.

— Je me présente : Mathieu De Vozcour. Mon père est le duc De Vozcour.

Luna hocha la tête. Elle connaissait ce nom. Le duc De Vozcour était un célèbre personnage. On disait même qu'il était proche du roi.

— Luna De Mortégor.

— Enchanté, Luna, répondit Mathieu, un sourire charmeur aux lèvres.

La jeune femme rougit de plus belle.

Les deux jeunes gens passèrent la soirée à discuter. Mathieu lui promit de revenir la voir le lendemain. Ce qu'il fit. Ils passèrent la journée ensemble, se promenant dans le jardin de la demeure familiale.

Ils se revirent de nombreuses fois. Les semaines passèrent et ils finirent par tomber amoureux l'un de l'autre. La nouvelle se répandit comme une trainée de poudre. La jeune fille cadette du comte De Mortégor, timide, réservée et pas si belle que ça avait réussi, par on ne sait quel sortilège, à séduire le fils du duc De Vozcour, l'homme le plus convoité de la société. Riche, beau et attentionné, toutes les jeunes filles cherchaient à attirer son attention. Et c'était Luna De Mortégor qui l'avait vu. Impensable !

Le comte et la comtesse étaient au comble du bonheur. Ils dépensèrent une fortune pour impressionner le duc, l'invitant à passer de nombreux jours chez eux et ainsi, pouvoir lui montrer qu'ils étaient un bon parti pour lui. Mais en vérité, ils n'en avaient pas besoin. Le duc était fou amoureux.

Un soir, pourtant, la vie de Luna bascula.

Le duc avait été invité à dormir chez le comte. Ils passèrent la soirée ensemble lorsque vint l'heure d'aller se reposer. Tous prirent congé et allèrent dans leurs appartements.

Ne parvenant pas à dormir, Luna se leva de son lit et, une bougie à la main, se rendit à la bibliothèque. Lire lui ferait du bien et lui permettrait de trouver le sommeil. Elle s'apprêtait à rejoindre la bibliothèque lorsqu'elle entendit du bruit dans le couloir. Instinctivement, elle cacha la flamme de sa bougie et se faufila dans un renfoncement. Elle ne voulait pas être surprise par le personnel. On penserait qu'elle était partie rejoindre le duc qui dormait juste à côté et cela ternirait son image. Lorsque la lumière s'approcha, elle vit alors sa sœur, qui frôlait les murs, comme si elle avait peur d'être vue. Elle jetait des regards autour d'elle, anxieuse.

Lorsqu'elle disparut de son champ de vision, Luna décida de la suivre. À pas de loup, elle se lança à sa poursuite. Soudain, sa sœur s'arrêta devant une porte. Luna reconnut la partie du manoir dans laquelle elles se trouvaient. C'étaient les appartements du duc pour la nuit. Aurore frappa à la porte et celle-ci s'ouvrit. Luna faillit échapper sa bougie de ses mains lorsqu'elle aperçut le visage de l'homme qui ouvrit la porte. Son cœur se brisa quand elle vit sa sœur adorée embrasser le duc. Son duc.

C'était impossible. Impossible. Qu'avait-elle fait pour mériter cela ? Elle avait toujours été gentille, aimante et docile. Elle n'avait jamais contrarié ses parents. Elle avait toujours été là pour sa sœur, et voilà comment elle la remerciait. Être la plus belle, la plus aimée de la famille, être la fierté et l'espoir de leurs parents ne lui avait-elle pas suffi ? Elle devait en plus lui voler le seul homme qui s'était intéressé à elle ?

C'en était assez. Elle n'avait plus à devoir endurer cela. On lui riait au nez, on se moquait d'elle.

Alors, Luna retourna dans sa chambre, telle la gentille petite fille qu'elle était. Elle jeta à terre les affaires posées sur sa coiffeuse, retourna le contenu du tiroir sur son lit et mit enfin la main sur ce qu'elle cherchait.

Puis, elle s’assit et attendit. Elle patienta toute la nuit, jusqu'aux premiers rayons du soleil. Là, elle se leva et sortit de sa chambre tel un fantôme. Son regard était devenu froid comme la glace et dur comme le silex. Elle avait enduré toute sa vie les négligences de sa famille, les regards de pitié qu'on lui jetait. Elle n'était pas idiote, elle entendait ce que les gens chuchotaient tout bas. « Quelle pauvre fille, regardez-là, elle n'a rien pour plaire. Sa sœur a en elle toute la beauté de la famille. Elle ne lui a rien laissé. Heureusement qu'Aurore est là, il n'y a qu'elle qui puisse sauver cette famille. » Voilà ce qu'on pensait d'elle.

Serrant dans sa frêle main son coupe-papier, elle pénétra dans la chambre de sa sœur. Même endormie, elle était magnifique. Elle aurait tellement voulu être à sa place. Celle qu'on adorait, celle qu'on trouvait magnifique. Celle qui avait tout le monde à ses pieds, qui pouvait tout posséder d'un simple claquement de doigts.

Quelques minutes plus tard, elle ressortit sans un bruit et se dirigea vers les appartements du duc, le coupe-papier, toujours dans sa main. Mais il était maintenant teinté d'un liquide rouge et chaud, duquel des gouttes tomber sur le sol, tâchant le beau tapis.

Elle ouvrit la porte et sans un bruit, se pencha au-dessus du duc. Celui-ci ouvrit alors les yeux.

— Luna ? Que faites-vous...

Le reste de sa phrase se transforma en un gargouillis incompréhensible. La jeune femme s'allongea à côté du corps inerte de l'homme qu'elle aimait.

— Nous allons être réunis pour toujours, mon amour, chuchota-t-elle en écartant une mèche de cheveux du front du duc avec sa main tachée de rouge. Tu m'appartiens. Et tu seras mien pour toujours et à jamais.

La jeune femme sourit de bonheur avant d'appuyer le coupe-papier contre son cou . D'un geste assuré, elle se trancha la gorge, le sourire figé sur ses lèvres.

Dans la grande salle rouge où se tenaient sept trônes, celui à côté de l'homme à la musculature imposante se mit à briller. Une femme apparut alors. Vêtue d'une longue robe d'un vert foncé qui lui couvrait tout le corps, du cou aux chevilles, elle tenait dans ses mains en coupe un cœur humain en or massif. À son cou, pendait un petit collier où était accrochée une fiole violette remplie d'un liquide noir. Elle jeta un regard mystérieux à la magnifique femme à l'opposé d'elle, avant de baisser la tête, humblement.

Envie était née.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 10 versions.

Vous aimez lire Alex’s_18 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0