Chapitre 28

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L’agent de la Sûreté du Québec se tourna dans ma direction.

‒ Les enquêteurs chargés de l’affaire viennent d’arriver… Je suppose qu’ils vont vous conduire au quartier général.

Je hochai la tête, un peu perdue dans le brouhaha. Deux policiers tentaient de fermer la porte-fenêtre avec un plastique transparent qui voletait dans la nuit, distribuant des poignées de neige fine sur la moquette souillée. A côté de moi, le médecin achevait de me bander l’épaule, là où la lame de la hache avait entamé mes chairs, taillant un sillon net mais heureusement superficiel.

‒ La blessure n’est pas bien sérieuse, dit le praticien avec un accent roulant. J’ai mis des strips. Il faudra seulement veiller à la faire désinfecter jusqu’à cicatrisation complète. C’est l’affaire d’une couple de jours. Je vais quand même vous faire une injection de sérum antitétanique.

Il prépara la seringue. Je détournai les yeux, n’aimant guère les piqûres et me trouvai parfaitement idiote : je venais d’échapper à bien pire. Anesthésiée par l’émotion, je sentis à peine l’aiguille pénétrer sous ma peau.

Une ombre se profila sous la galerie où des policiers s’affairaient. Je reconnus l’agent qui s’était occupé de mon père dès l’arrivée des secours et mon cœur s’affola. Il avait l’air grave et je m’attendais au pire, mais en me voyant, son visage buriné s’éclaira un peu.

‒ Il s’en sortira, me dit-il avec un sourire. Une mâchoire cassée et une oreille qu’on a récupérée sous les rideaux… Pour le reste, ce ne sont que des coupures et des contusions, mais elle a bien manqué lui découper la tête !

Je fermai les yeux, tentant d’effacer de ma mémoire le visage ensanglanté et hagard de celui qui m’avait donné la plus belle preuve d’amour qui soit. J’avais failli le perdre et il m’était soudain devenu encore plus précieux.

Ça prendra un peu de chirurgie réparatrice, me dit le médecin avec un sourire qui se voulait rassurant, et surtout, il aura besoin de vous.

‒ Il a eu plus de chance que Carole Lang. Elle a perdu beaucoup de sang et son état est critique, annonça le policier.

Je m’affaissai, tremblante, les larmes aux yeux, étourdie par le va-et-vient des agents de l’Identification Criminelle qui arpentaient les lieux tels des spectres dans leurs combinaisons blanches en fibres non tissées. La tension qui m’avait permis de tenir jusque-là sans fléchir s’évanouissait peu à peu. Mon père me manquait et j’avais peur pour lui. Personne n’osait me l’avouer mais j’avais compris qu’il était en état de choc. La confusion mentale dans laquelle ce que nous venions de vivre l’avait plongé était un mal bien plus grand que ses pires blessures physiques. Il ne savait plus qui il était et n’avait pas eu l’air de me reconnaître alors que je m’occupais de lui. Je craignais qu’il oublie aussi de vivre, qu’il se laisse aller, qu’une nouvelle fois il m’abandonne, s’enfuyant pour ne pas faire face au naufrage. Pourrais-je un jour lui faire comprendre ce qu’il était devenu pour moi ?

Ma tête était pleine de sentiments confus et contradictoires. Le désespoir d’être la responsable involontaire d’un carnage et la joie d’être en vie s’affrontaient. J’étais terrorisée à l’idée que mon père qui n’avait jamais été aussi proche risquait de m’être encore une fois ravi par le destin. Je voulais le rejoindre au plus vite. L’espace d’un instant, je songeai que c’était peut-être pour nous une occasion de rattraper le temps perdu. Je n’avais pas l’intention de changer ce qu’il avait été mais je savais que je pourrais peut-être écrire une partie de notre histoire.

Deux policiers de la SQ venaient d’entrer dans la pièce.

‒ Voulez-vous un anxiolytique ? me demanda le médecin.

Je secouai la tête.

‒ Je crois que je vais avoir besoin de toutes mes idées…

J’attrapai mon manteau et les accompagnai. Dehors, le temps se refroidissait et la neige avait cessé. Tout le jardin était ceinturé par un large ruban jaune qui se tortillait dans le vent aigre. En passant, je vis le corps de Janice Lang recouvert d’une bâche de couleur claire qui reflétait les lumières de la rue, frissonnant au gré des bourrasques. Je devinai l’excroissance sur son abdomen, là où le montant de la rambarde brisée avait pénétré. Autour d’elle, d’autres débris de bois gisaient à demi enfoncés dans la neige.

En débouchant sur la rue Hamelin, je fus éblouie par l’éclat des flashes. Des journalistes se bousculaient, tendant leurs micros dans ma direction, me visant de leurs caméras. Je reculai précipitamment pour les éviter et ressentis une petite douleur lorsque l’un des policiers me prit par les épaules, effleurant ma blessure. Il me guida vers une voiture officielle qui nous attendait, tous feux allumés et moteur au ralenti, tandis que d’autres agents en uniforme contenaient les reporters. Avec douceur mais fermeté, il me fit presser le pas pour nous éloigner de la meute vociférante.

‒ Venez, me dit-il, il est tard et vous avez encore beaucoup de choses à nous raconter…

FIN

© Lignes Imaginaires 2017/Christophe Dugave 2003

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Carefree

7h.


Le son du réveil se fracasse sur la nébuleuse qui entoure mon sommeil. La réalité soudaine me prend à la gorge, comme un courant d’air. De l’air, j’en cherche abondamment, je respire fort et bruyamment. A côté de moi, elle remue, gigote, dérangée. Je l’entends murmurer : « Mon cœur, ça va aller ». Je ne sais plus si c’est une question mais ce que je sais, c’est que ça n’ira pas. Je ne réponds pas, je me lève d’une traite et je me dirige vers la salle de bain.
La machine de la peur a commencé son travail. Mon ventre creux me fait mal, j’ai la peau qui gratte au creux du coude et du genou, les plaques rouges que je cultive depuis quelques jours s’assèchent, s’étendent. La nausée se répand comme une mauvaise odeur, les haut-le-cœur arrivent par vagues, rapprochées, douloureuses. Dans le miroir, j’ai l’air d’un petit animal terrifié. Les mâchoires écrasées, je glisse la brosse à dent dans ma bouche, le goût de menthe artificielle m’écœure, je suis penchée sur le lavabo. « Surtout, ne pas vomir, ne pas vomir ». Je déploie mes astuces de diversion, pincer la peau de mon cou, m’investir dans un jeu stupide pour oublier. Chercher tous les mots se terminant par –ure. « Allez, nature, investiture, villégiature, carrure, ordure... » , je bave, recroquevillée. Il paraît que la production intensive de salive avant les vomissements sert à protéger la gorge et les dents de l’acidité de la bile. Je ferme les yeux. Chercher tous les pays commençant par la lettre C. « Chypre, Cambodge, Cameroun, Congo, Corse ». Ah non, la Corse, ce n’est pas un pays. La nausée se calme, la distraction a fonctionné.
Il est 7h12, il ne reste que quelques minutes avant de partir, de glisser sur l’autoroute A13 et ses quelques kilomètres, de monter l’escalier qui mène à l’entrée de l’hôpital, rejoindre le pôle mère-enfant, me changer, attendre la relève, droite comme un piquet. « Tu m’envoies un message quand tu es arrivée ? » elle me parle avec des yeux inquiets, elle voudrait que les choses soient plus simples, que chaque réveil ne ressemble pas à cette guerre menée contre mon corps, mon corps comme une grenade qui menace d’exploser. Sur la route, je mets la radio à fond, j’ouvre la fenêtre, je m’accroche à des choses réelles, des choses que je peux écouter, sentir, pour ne pas oublier que je vis dans un autre monde que celui de ma peur, un monde où l’on m’attend. Sur le parking, les flaques d’eau ont gelé, l’air est piquant. En bas de l’escalier, une vieille dame avance à tâtons, de peur de tomber. « Si jamais on tombe, on sera au bon endroit ! » me dit-elle. Je ris jaune, c’est bien une blague de vieux ça, tiens.
Je passe les portes battantes, le vigile vérifie mon sac d’un oeil distrait, une femme ouvre le volet roulant de la cafétéria, quelques vieux sont assis sur des fauteuils, perfusion au bras, l’air ahuri, à attendre je ne sais quel miracle. Je continue tout droit, j’avance dans un tunnel de verre, dehors c’est toujours la nuit, il n’y a que la lumière orange des réverbères, le bleu du stroboscope de l’ambulance, le ronronnement de la nettoyeuse automatique. La nausée remonte du bas ventre, je mets la main devant la bouche, je serre les dents très fort. L’odeur de la salle de naissance vient de remplir mes poumons, cette odeur de début de vie que je ne pourrais mieux décrire, un mélange de fluides et d’inquiétude, une transpiration féminine, maternelle, le parfum extraordinaire de l’irruption dans ce monde. J’entre dans le bureau des sages-femmes, une pièce exiguë et sombre, trois fauteuils à roulettes, trois ordinateurs, un tableau résumant l’activité du service, un écran affichant les tracés des rythmes cardiaques fœtaux, lignes abruptes puis continues, oscillantes, ce liseré indispensable à notre sérénité.
J’attends un silence et me présente de cette phrase que j’ai répété des centaines de fois avec une assurance feinte : « Bonjour, je suis Héloïse, étudiante sage-femme ». Les autres acquiescent d’un signe de tête, je suis instantanément placé dans la hiérarchie du groupe : dernière position.
Je m’approche des dossiers, je feuillette en faisant semblant de m’intéresser très sérieusement à ce qu’il se passe. La sage-femme de nuit, l’air défait, nous transmets les informations nécessaire : « Je vous laisse Madame B, une primipare qui est arrivée ce matin en travail spontané, elle attend d’avoir sa péri, je viens de biper l’anesth, elle est à 3 cm ». Je reprends les éléments dans ma tête, j’évalue d’un rapide calcul l’étendue des dégâts. Primipare signifie que la patiente attend son premier bébé, ça veut dire débutante, chialeuse, chiante. Pas de péridurale, pas d’expérience de la douleur, débutante, chialeuse, chiante. 3 cm, début des hostilités, des heures de dilatation à baigner dans son liquide amniotique, à soupirer parce que ça n’avance pas, à se mettre dans des positions improbables et humiliantes pour facilité la descente du foetus dans le bassin.
« Tu prends la patiente avec moi ? » La sage-femme interrompt mon bilan sans appel.
« Oui, bien sûr ! » Comme si j’avais le choix, comme si sa rhétorique de merde m’offrait la possibilité de dire « non, ça ne me dit trop rien, je vais attendre la suivante ». J’ai déjà envie de partir, de courir dans l’autre sens, d’être libre. Je me flanque d'un sourire qui se veut sincère, maintenant il faut aller se présenter à la patiente, vérifier que tout va bien, instaurer un climat de confiance avec cette femme pour qui vous êtes l'actrice principale du « plus beau jour de sa vie ».
J'aimerais dire que j'ai encore un intérêt pour les personnes dont je m'occupe mais la peur a tout absorbé, je laisse les jours me glisser dessus, j'attends l'accalmie de la fin de journée, ce bref soulagement quand la petite aiguille de l'horloge a coulissé de douze crans.
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Andrew Laeddis

Me voici tournant dans une cage d’acier,
Des gouttes martèlent une gamelle rouillée.
Je voudrais leur dire, à eux, ô combien ils sont en tort,
Et puis, pour en finir, hurler ton nom jusqu’à ma mort.

Je me souviens ta main caressant mes cheveux,
Ta douce voix me soufflant de vivre heureux.
Puis je me souviens de nous dansant du soir au matin.
Tu m’espères, vois-tu, je sais que tu m’attends... En vain.

Mon corps crispé craque dans ma tenue rayée,
Mes poignets blessés dans mes bracelets cuivrés.
Aveuglé, je n’ai pas vu le soleil depuis des lunes,
Je flaire ces bêtes étranges assises dans les tribunes.

Me voici à feuler dans ma cage d’acier,
Ces gouttes martèlent ma gamelle oubliée.
Je voudrais dire, à eux, les hommes, combien ils ont tort,
Et puis, pour en finir, feuler ton nom jusqu’à ma mort.






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Défi
Héloïse Mrchl

Lyo avait accepté la mission sans se poser la moindre question, elle considérait les détails qui l’entouraient comme étant le cadet de ses soucis. Elle improviserait, comme elle le faisait toujours, et bien que l’adversaire ne fût guère humain, cela l’importait peu. Aigredon ne paraissait guère approuver son choix, mais suivait néanmoins ses indications sans la moindre protestation, aussi docile qu’un étalon dressé par l’Ordre devait l’être. Pourtant, la jeune fille sentait nettement l’appréhension de l’animal, sa peur montante. Elle les ressentaient contre ses jambes, à la manière dont les muscles de l’étalon se contractaient convulsivement sans raison apparente.
Elle aussi aurait dû ressentir l’angoisse, la peur. C’est ce que toute personne possédant le moindre bon sens aurait ressenti. Mais pas elle. Au contraire, elle éprouvait de plus en plus d’impatience à l’idée d’affronter celui que les petites gens appelaient le géant noir. Elle voyait en lui la source de libération qu’elle attendait, la fin tant désirée. L’ultime affrontement. Elle ne se faisait aucune illusion quant à ce qui l’attendait. Les villageois du bas des montagnes lui avaient conté en détails les atrocités qu’il perpétrait, la manière dont il écorchait ses victimes avant de les dévorer, tandis qu’elles agonisaient encore. Du haut de ses seize ans, elle n’espérait guère le vaincre ni même en réchapper. Et c’était exactement ce qu’elle désirait. Et bien qu’elle se battrait avec toutes les forces qu’elle possédait, elle accueillerait avec joie le moment fatidique où il la saisirait pour ne plus la laisser s’enfuir. C’était un moment dont elle se galvanisait d’ores et déjà.
Lorsqu’Aigredon eût atteint le bout de la piste escarpée qui menait au sommet de la haute montagne, Lyo mit pied à terre et s’avança de quelques pas. Elle observa avec attention les escarpements, éboulis, crevasses qui composaient l’endroit où vivait le géant noir, d’après les dires des villageois. De toutes les crevasses qu’elle pût voir, aucune n’était suffisamment grande pour lui permettre de sortir, du moins si elle se fiait aux descriptions que les paysans lui avaient faites. Elle avait beau savoir les petites gens enclines à l’exagération, elle avait néanmoins espéré que leurs dires, pour une fois, fussent vrais.
Un soupir d’exaspération s’échappa d’entre ses lèvres.
Il ne doit être qu’un lézard, après tout…
LÉZAAARD ?
Le coeur de Lyo bondit dans sa poitrine tandis que la voix cave, grave et ronflante, sonnait encore dans son esprit en un millier d’échos. Son regard fut immédiatement happé par un mouvement à sa gauche, et d’une trouée qu’elle avait pourtant jugé trop étroite, la bête sortit. Les épines de son museau furent les premières à paraître, puis une gueule garnie de dents si longues qu’elles débordaient de sa mâchoire. Ses yeux, d’un ambre phosphorescent, se posèrent sur la jeune fille alors que le reste de sa tête sortait de l’ombre, bientôt suivie de son cou, de pattes puissantes aux griffes découvertes, d’un corps reptilien couvert de pics semblable à la carapace d’un hérisson.
Le coeur de Lyo battit d’autant plus vite à la vue de la créature qui lui faisait face, et dont la taille faisait le quintuple de celle d’Aigredon. Celui-ci d’ailleurs s’agita, martela le sol de ses sabots sans encore oser prendre la fuite, guère certain s’il devait attendre les instructions de sa cavalière ou suivre son instinct. Un instant, Lyo songea à le laisser partir, puis revint sur cette idée. Sûrement servirait-il de distraction à la créature tandis qu’elle-même s’efforcerait de l’abattre. Ou du moins le tenterait-elle. La créature quant à elle se tint face à Lyo, et n’avait d’yeux que pour elle. Autant que la jeune fille n’avait d’yeux que pour lui. La bête se redressa de tout son cou, fouetta l’air de sa queue.
SAAAIS-TU QUI JE SUUUIS ? demanda-t-il, et dont le timbre résonna une fois de plus dans l’esprit de Lyo.
« Tu es Ay’se Frän, répondit-elle d’une voix forte, grand dragon noir des montagnes du nord. »
ET SAAAIS-TU CE QUE JE FAAAIS À CEUX QUI M'IMPORTUUUNENT ?
« Je sais ce que moi, je te ferai subir ! »
Et sans tarder se saisit-elle du braquemart qui ornait sa hanche, tandis que le dragon ouvrait grand la gueule et déversait sur elle le feu de sa fureur.

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