Chapitre 26

11 minutes de lecture

Carole Lang observa ma réaction sans mot dire, devinant mon embarras. Posément, elle fit fonctionner ses articulations, le poignet tout d’abord, puis chacun des trois doigts qui lui restaient. Sa main semblait raide et desséchée comme une patte de poule mais je devinais qu’elle conservait suffisamment de force pour représenter un danger.

‒ Souvenir d’un accident de jeunesse, précisa-t-elle. Pour travailler à l’hôpital, je mets une main postiche pour me protéger… et préserver la sensibilité des malades. Mais j’aime que ma "vraie" main respire, même si elle ne vaut plus grand-chose…

‒ Je sais comment cela vous est arrivé, dis-je en dissipant toute ambiguïté. Je sais un certain nombre de choses, et d’autres que j’ai comprises.

‒ Comme par exemple ? me demanda-t-elle, intriguée.

‒ Que vous avez été gravement brûlée dans votre jeunesse en portant secours à votre sœur Isabelle et que vous avez subi bon nombre d’opérations… Dix-sept, pour être précise.

‒ C’est exact, dit-elle posément, sauf en ce qui concerne le nombre d’interventions chirurgicales. Tu es en dessous de la vérité : j’en ai subi vingt-trois et j’ai renoncé aux suivantes qui devaient redonner une apparence humaine à ma main gauche.

Je tressaillis, sentant mon assurance vaciller. Carole Lang était sur la défensive et je la sentais tendue mais sûre d’elle. Je compris alors que le nombre dix-sept avait une tout autre signification que celle que je lui avais attribuée : il y avait presque dix-sept années que l’accident s’était produit. J’attendais cependant qu’elle le confirme, refusant de tomber dans le piège de cette arithmétique morbide.

‒ Elle ne manque pas de force pourtant, remarquai-je ironiquement en désignant sa griffe.

‒ Elle en a bien moins qu’avant l’accident, répondit-elle en la levant. J’aperçus son avant-bras, lui aussi profondément brûlé.

‒ J’imagine que la perte de cette main vous a handicapée. Il vous a fallu tout réapprendre de la main droite…

Elle se raidit.

‒ J’ai toujours été droitière, de l’enfance à l’âge adulte.

J’acquiesçai d’un air entendu. Je m’étais bien sûr attendue à ce qu’elle nie et je n’espérais pas qu’elle tombe dans un piège aussi grossier. Je cherchais seulement à la pousser à bout, à l’obliger à la faute. J’allais répliquer, mais elle m’en empêcha.

‒ J’ai compris tes insinuations, Anne Doreman ! Je sais qui tu es : une petite Française donneuse de leçons et recherchée par la police. Il paraît que tu n’es pas dangereuse mais je n’en suis pas si sûre. Ce n’est pas parce que ton amie lesbienne est morte et que tu as fait ta plotte avec le policier de service que tu as le droit de venir m’accuser chez moi !

Je serrai les poings mais gardai mon calme. Si la télévision et la radio ne s’étaient pas trop étendues sur cet aspect de l’affaire, la presse à scandale avait relaté les frasques du bel enquêteur et de la petite étudiante. Peut-être même Carole était-elle en train de lire cela dans le journal lorsque j’étais arrivée.

‒ Traînez-moi devant un tribunal, alors ! Vous devrez aussi expliquer pourquoi vous avez assassiné Isabelle de sang-froid.

Es-tu folle ! s’écria-t-elle en s’avançant vers moi.

‒ Asseyez-vous, je n’en ai pas fini !

Je m’attendais à ce qu’elle me saute dessus mais, à ma grande surprise, elle s’exécuta, contournant la table basse et s’asseyant dans le fauteuil en face de moi.

‒ Il paraît qu’il faut toujours chercher à qui profite le crime. Il y a de nombreuses raisons qui peuvent nous amener à tuer. Dans votre cas, c’était l’intérêt et la vengeance. Vous ne pouviez pas supporter qu’après tout ce que votre père avait fait pour Isabelle, elle empoche la moitié de l’héritage, n’est-ce pas ? Vous lui aviez vous-même donné votre vie en la sauvant dans cet incendie ; elle n’allait tout de même pas avoir les mêmes avantages que vous qui aviez tout perdu ! A cause d’elle, vous avez souffert plus qu’un individu normal ne peut le supporter. Vous auriez voulu mourir, surtout quand vous avez pris conscience que votre carrière sportive était brisée, n’est-ce pas ? Tout s’écroulait. Vous saviez que votre père ne vous encouragerait plus, qu’il vous tolèrerait tout au plus comme on supporte un fardeau et trouverait un moyen de vous mettre à l’écart, en toute bonne conscience.

Je la sentis faiblir, se tasser imperceptiblement dans le canapé. Bien qu’ancienne, la plaie était mal cicatrisée et la douleur paraissait encore vive. Je cherchai à profiter de mon avantage.

‒ Vous n’avez manqué ni d’infirmières, ni de médecins, mais tout simplement d’un père. Et lorsqu’il vous manque, on peut en venir à le haïr, et à détester plus encore ceux qu’il aime. Même à dix-huit ans, on a encore besoin de son papa. Alors vous avez éliminé une concurrente et ainsi, vous avez porté le coup de grâce à Robert Landry, pour vous venger.

‒ D’où tiens-tu ces informations ? me demanda-t-elle rageusement. Il y a bien longtemps qu’on ne parle plus de moi…

‒ J’ai rencontré Clément Fortier. Je sais aussi que votre sœur et vous n’étiez plus très proches.

‒ C’est exact. Isabelle se sentait si coupable, si redevable qu’elle voulait tout faire pour moi. Elle savait bien que Robert Landry me rejetait. Mais moi, je voulais garder mes distances ; je n’avais besoin de personne ! Cela n’a fait que s’aggraver au fil des ans parce qu’en grandissant, elle comprenait ce que j’avais perdu.

‒ L’amour d’un homme entre autres choses… Lorsqu’elle a rencontré Clément, vous n’avez pas pu le supporter.

‒ Non, j’étais heureuse pour elle ! C’était sa prévenance que je ne pouvais plus supporter. Landry, par contre, avait dépensé beaucoup d’argent pour mon bien-être mais je ne le voyais jamais.

Je remarquais qu’elle parlait de son père comme d’un parfait étranger, ce qu’il était en réalité. J’insistai :

‒ C’est pour ça que vous avez pris vos distances : pour mieux préparer votre vengeance. En devenant infirmière, vous saviez où frapper pour tuer.

‒ C’est faux, protesta-t-elle, je n’aurais jamais fait de mal à Isabelle. Elle me tannait, c’est tout !

J’assenais mes arguments comme des coups de massue et je voyais qu’ils portaient car peu à peu, le visage de Carole se décomposait.

‒ Il m’a fallu longtemps avant de penser qu’une femme pouvait être coupable d’un tel carnage. Et pourtant vous l’avez fait, sans hésitation et sans remords. Mais vous avez commis une faute.

‒ Laquelle ?

‒ Vous avez tué sauvagement Isabelle en la faisant mourir à petit feu. Eh oui, m’exclamai-je en esquissant un sourire, ça sert d’avoir un chum policier ! Le rapport d’autopsie est formel : les blessures de votre sœur ont abondamment saigné, ce qui signifie qu’elle était encore vivante alors que vous la torturiez ! Vous avez fini par lui briser le crâne et vous l’avez défigurée. Dieu seul sait combien de temps elle a souffert. Mais vous n’avez pas fait de même avec les autres victimes, par sensibilité peut-être… Je crois plutôt que vous n’avez pas voulu prendre trop de risques.

‒ J’imagine que tu m’accuses aussi d’avoir tué ton amie… Qu’avais-je à y gagner ?

‒ C’est ce qui est le plus monstrueux ! grondai-je en me levant. Tuer simplement Isabelle n’était pas possible parce que cela faisait de vous une suspecte évidente. Mais la mort annoncée de Robert Landry a tout précipité. Il fallait faire vite pour qu’il apprenne l’assassinat de sa fille préférée avant de mourir. Alors, vous avez maquillé le meurtre de votre sœur en agression sexuelle. Vous l’avez noyé dans une série d’autres crimes semblables si effrayants que personne ne songerait qu’une femme ait pu les perpétrer. Vous avez tué des innocentes afin qu’on attribue le meurtre d’Isabelle à un psychopathe et vous avez tout fait pour qu’on retrouve sa piste dans Yahoo Bavardage. Vous avez créé une adresse courriel sous le pseudonyme d’iland_iland, alias Isabelle Landry. De Carole Lang à iland_iland, il ne manque qu’ilang-ilang, le parfum préféré d’Isabelle. Vous n’avez pas de cœur ni d’âme, mais cela ne vous empêche pas d’avoir un certain humour !

‒ Je ne pensais pas que tu aurais le culot de m’écœurer de même !

‒ Ce n’est rien à côté de ce que je pourrai raconter à la police puis devant la cour lorsque vous serez traduite en justice !

Elle secoua la tête.

‒ Qu’est-ce qui prouve que ce n’est pas Isabelle qui a créé elle-même l’adresse ?

‒ Parce qu’elle ne pouvait pas utiliser Internet, répliquai-je en la foudroyant du regard, sentant vaciller sa superbe. Personne ne le savait en dehors de Clément mais votre sœur était en train de devenir aveugle.

‒ Aveugle ? murmura Carole Lang avec une expression incrédule.

Elle eut un sourire fugace, comme si elle avait trouvé une réponse ou une parade à mes arguments, puis se pencha vers moi.

‒ As-tu remarqué que ma sœur était une artiste et qu’elle peignait encore le jour de sa mort ? As-tu déjà vu un peintre aveugle ?

Je faillis lui faire remarquer que Beethoven était bien devenu sourd sans pour autant cesser de composer.

‒ Je suis allée à la galerie, dis-je en m’efforçant de rester calme. Il n’y a pas mieux qu’une rétrospective pour mesurer le chemin parcouru par un artiste et pressentir ses orientations futures. Vous ne l’avez jamais visitée, je suppose ?

Elle secoua la tête en signe de dénégation. Là encore, je savais qu’elle mentait.

‒ Eh bien, même sans m’y connaître en art, continuai-je, ça m’a frappée. Pas parce que j’ai un don particulier mais parce que c’est aussi visible que le nez au milieu de la figure. Avant les vacances d’été, Isabelle utilisait des couleurs douces, parfois plus toniques, mais jamais agressives. Et puis, brusquement, à l’automne, elle a fait évoluer son style. De manière imperceptible tout d’abord, puis de plus en plus sensiblement, elle a basculé dans un pointillisme très coloré… Vous voyez ce que je veux dire ?

‒ Je sais ce que c’est que le pointillisme ! me répondit-elle avec agacement.

‒ Elle a aussi considérablement réduit la peinture au profit du modelage et de la sculpture parce qu’elle pouvait voir avec ses doigts… Mais tout cela, vous l’ignoriez, n’est-ce pas ?

‒ Je n’en savais rien, en effet, bredouilla-t-elle.

‒ Vous ne saviez pas qu’Isabelle perdait peu à peu la vue et qu’utiliser un ordinateur plus de quinze minutes d’affilée était pour elle un calvaire. Pourtant, elle avait conservé un abonnement Internet et avait au moins deux ordinateurs reliés au réseau. J’imagine que c’était pour donner le change à ses proches, du moins ceux qui n’étaient pas dans la confidence. D’ailleurs, il semble que seul Clément Fortier ait été au courant et il a si bien tenu sa langue jusque-là que même les enquêteurs de la police n’en ont rien su. J’imagine qu’Isabelle a consulté un spécialiste en dehors du Québec, aux Etats-Unis peut-être.

Carole Lang avait le visage défait et ne bougeait guère de son siège, avalant difficilement sa salive. Elle paraissait assommée par mes révélations. Je jubilais. La partie devenait presque trop facile. Je décidai de porter l’estocade.

‒ C’était votre deuxième erreur ! D’abord, le traitement particulier infligé à la malheureuse Isabelle et ensuite la création et l’utilisation d’un courriel à son nom alors qu’elle ne pouvait plus surfer sur le Net. Il ne manque plus que le lieu de résidence du criminel : Cap-Rouge ! Une place rêvée pour atteindre chacune des victimes, toutes situées dans un rayon de deux cent cinquante kilomètres… Aller-retour possible dans la journée, même en hiver ! A commencer par Hébertville où vous avez tué Johanne, le soir de la Saint Sylvestre. Comment les avez-vous sélectionnées ? Vous êtes-vous contentée de choisir les correspondantes de Johanne Deschamps en ouvrant sa boîte aux lettres ?

‒ Ce ne sont que des allégations sans fondement, gronda-t-elle. Comment aurais-je pu accéder au courriel de ton amie sans savoir son mot de passe ?

‒ En discutant avec elle, en apprenant à la connaître. Ce n’était pas bien difficile, j’ai réussi moi-même et cela ne m’a pas demandé beaucoup d’efforts. Et une fois dans la place, vous pouviez faire tout ce que bon vous semblait : chater en vous faisant passer pour Johanne, copier, effacer… Combien de fausses pistes ? Combien de fois avez-vous raté votre coup ? Combien de meurtres vous fallait-il encore?

Carole Lang se leva soudain, les yeux exorbités. Sur son visage pâle, les greffes de peau et les cicatrices avaient pris une teinte rosâtre que le fond de teint ne parvenait plus à cacher, et sa lèvre inférieure tremblait. Je m’étais levée aussi, prête à esquiver l’attaque.

‒ A moins que vous n’ayez pris goût au sang… ?

Sans que j’aie eu le temps d’amorcer le moindre geste de défense, elle fut sur moi, me plaquant au fond du fauteuil de sa seule main droite. Je tentai de me dégager mais elle avait une poigne de fer qui me faisait suffoquer. Je regrettais soudain de m’être laissée aveugler par cette illusion de victoire. Sentant l’air me manquer, je rassemblai mes forces et réussis à basculer sur le côté, me dégageant partiellement de son emprise. Elle cracha son venin :

‒ Personne ne te croira, petite têteuse !

Mais, contre toute attente, Carole Lang relâcha sa pression et se releva. Médusée, je compris que malgré sa colère, elle m’avait maîtrisée de sa simple main droite. Parce que telle était sa véritable préférence. Parce qu’elle simulait peut-être ? Mais elle sourit tout à coup et lâcha simplement :

‒ Tu dis que ton amie a été tuée le soir de la Saint-Sylvestre, n’est-ce pas ? Alors t’es-tu simplement préoccupée de ce que je faisais ce soir-là ? Sais-tu que j’étais en service de vingt-quatre heures à l’Hôtel-Dieu de Québec et que des dizaines de personnes pourront en témoigner ?

Sous le coup de la nouvelle, je sentis mes forces me quitter. Un doute nouveau m’avait envahie. Je tentai de me ressaisir, essayant de me persuader que tout cela n’était que du vent. Et si Carole Lang cherchait à gagner du temps ? Mais pourquoi ? Elle était bien plus forte que moi et aurait pu me briser d’un simple coup de poing.

Tout à coup, l’idée qu’elle attendait pour savoir si j’étais venue seule m’effleura. Où était mon père ? Que faisait-il ? Et ce délai dont il m’avait parlé ? Les secondes me semblaient des heures. Je jouai mon va-tout, me relevant brusquement et lui hurlant au visage :

‒ Je suis certaine que tout cela est faux, que vous cherchez à me manipuler.

‒ Non ! Je n’ai rien fait, geignit-elle en renversant la tête comme un loup qui s’apprête à hurler à la lune.

‒ Vous êtes folle, tout comme votre mère ! Vous devriez être internée dans un hôpital psychiatrique.

‒ Maudite carne !

Je ne sais si je perçus d’abord l’insulte ou le choc de sa main droite sur mon visage qui m’envoya valser à côté du canapé, mais au moment même où mon épaule heurtait violemment le mur, la fenêtre du salon explosa. Je compris que le quart d’heure que m’avait laissé mon père venait de s’achever.

A suivre...

© Lignes Imaginaires 2017/Christophe Dugave 2003

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

kitana

Alors reprenons un joure j ai voulu aller dans une ville qui s apellait mystery speel car on m avait accptée en tant que nounou d une fille qui me fait penser a ma soeur et aussi qui sapelle Lorie !! et le frere de lorie me fait penser à mon frere qui s' apellait nicolae !!!!!!!!!! mais bon je vais aller a un hotel passer 2 nuit la ba rester 4 ans ave les bartholy sa passe creme je gare ma voiture et met un portail au cas ou on veux la voler imposible ! je me rend a l aceuil un homme je vais lire dans ses penser son PERVER !!!!!!! il parle de mon beua jolie petit c... et de mes belle forme pffff je prend une chambre et j m en fous royalement de ses explication pour me matter je defait a moitier mes valise je prend une poche de sang je met ma nuissete je bois mon sang puis au lit car demain je vais me rendre la fac pour m inscrire (le matin) je me leve jette un sore sur mes valise pour ne pas voire les poche de sang et mon grimoire je me rend a la fac je serai accapeter dans 1 MOIS !!!!!!!!! QUOI ET MES ETUDE pourquoi moi!!!!!!!!!!!!!!!! se soire je me rend cher les bartoly on ma avancer d une nuit je vais recher mes valise puis je suis devant un manoire plutot filipant je tape a la porte personne puis une deuxieme je decide de partirer quand soudian .......................................................................................................................... NICOLAE on sais serrer dans le bras puis mon frere cri LORI VIEN VOIRE TA NOUNOU !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! !!!! elle me sautaire dans les bras mais je sens une personne me prendre le bras qui sais ...................... A SUIVRE !!!!!
2
4
81
1
Défi
Elliott héducy

Ils montèrent dans le métro, Lise avant Jean. Dans la rame, il repérèrent deux places vides et s'assirent.
-J'espère que le boss a apprécié mon rapport commercial, dit Lise. J'ai sacrifié ma nuit dessus.
-Il n'y a aucune raison pour qu'il ne l'ai pas aimé, la rassura Jean. Le boss t'as à la bonne, tu sais. Il te considère comme un des moteurs de cette entreprise.
-Dis plutôt qu'il m'aimerait bien dans son lit. Tu devrais voir comment il me regarde, quand je passe devant son bureau.
Le métro avait déjà traversé quatre stations. La machine émettait maintenant son bruit de croisière et le trajet était devenu monotone.
A la cinquième station, Jean vit le premier qu'un homme suspect avait grimpé dans la rame. L'individu dégageait une odeur d'alcool. Il portait un long manteau beige, des lunettes, et l'on voyait ses jambes nues. Jean pria pour qu'il ait mis un short en dessous.
- Encore un clodo, persifla soudain Lise. Celui-là n'a même pas fait l'effort de mettre un pantalon.
-Arrête. Peut-être qu'un jour a-t-il travaillé mais que sa boîte a coulé, répliqua Jean. Tu ne le connais même pas.
A environ quatre mètres devant eux, une adolescente écoutait ses tubes. Ses écouteurs se vissaient dans ses oreilles et la coupait du bruit extérieur.
L'homme un peu suspect s'approchait d'elle. Il mouvait avec lenteur sa grande carcasse, et ne quittait pas des yeux sa tête blonde ni sa nuque rose et découverte.
Il commença à déboutonner son long manteau. La tension se fit palpable parmis les usagers. De nombreux passagers se tenaient là. Ils se demandaient tous ce qu'allait faire l'homme.
Quand il eut finit de déboutonner son manteau, les passagers découvrirent qu'il était nu.Il balaya son sexe de droite à gauche devant l'adolescente qui mit un temps à réagir. Elle pleurait pendant que le bonhomme continuait sa manoeuvre en y prenant un plaisir malsain.
Jean avait perdu tous ses repères.
- Mais c'est quoi ce bordel! s'indigna Lise. Il faut l'arrêter!
Jean regarda autour de lui. Il n'était pas bien costaud, alors il se voyait mal s'interposer entre le pervers et la jeune fille. Malheureusement,il n'y avait dans cette rame que des femmes et des vieillars et il était le seul à pouvoir agir. Jean respira un grand coup. Peut-être qu'avec une bonne droite derrière la nuque, rapide, précise, comme à la télé, il assomerait le colosse et aurait le temps d'appeler la police.
Jean se tint prêt. Il semblait sur le qui-vive. Mais Lise lut ses intentions dans son regard et saisit son bras.
-Non. N'y va pas. Tu te prendras juste un coup de couteau, et mourras bêtement.
Le ton sur lequel elle prononça ces mots me glaça les veines. La banalité du quotidien avait laissé la place à une terrifiante situation d'urgence. Le genre de situation qui vous change un homme.
Je restais donc sur mon siège, et attendis de voir la suite. Le bonhomme harcelait toujours cette pauvre fille sans que personne n'eut parut l'avoir remarqué. Au bout de cinq minutes, il lui attrapa le bras. Il défit son vêtement, la courba et... ce qui arriva ensuite, je ne peux décemment pas vous le raconter.

Les policiers ont reconnu que Jeanne Gernez, quinze ans, avait subi un viol dans les transports en commun, au jour du vingt-sixième janvier deux-mille dix-huit à dix-huit heures. Ils ont également inculpé tous les passagers présents ce soir là pour non assistance à personne en danger. Jean et Lise sont concernés.
-Je mérite pas d'être en vie.
Jean et Lise songeaient dans un parc à la frontière entre le quinzième et la quartier de la tour eiffel. Ils avaient assistés au viol il y a deux semaines. Aucun des deux ne parvenaient encore à bien dormir la nuit, et, dans leurs cauchemars, chacun réentendait les cris de Jeanne.
-Ne dis pas cela, lui répondit Lise. S'il y a une responsable ici, c'est moi, et c'est moi qui devrait être à cette heure-ci dans un cercueil.
Lise rêvassait. Elle aimait bien ça, rêvasser, depuis deux semaines, adoptant quand elle s'oubliait un air profond et lointain. Soudain, elle pleura.
-hé moi, je pensais à ce que mon boss allait penser de moi, et,...et, je ne voulais pas d'histoire. On violait une fille devant mes yeux, et je n'ai fait que réfléchir à ma carrière...
Jean eut de la peine pour elle. Quoiqu'il en avait aussi pour lui-même. Certains gestes de la vie quotidienne comme de regarder son reflet dans la glace se montrèrent pénibles. Il ne pouvait plus non plus fixer ses enfants, et quand il y parvenait, il imaginait un autre lui se tortiller péniblement sur son siège pendant qu'un de ses enfants se faisait violer.

Deux ans s'écoulèrent. Lise avait fini par se faire une raison, et après quelques séances de psy, Jean se reconstruisit un amour propre. Le train train de vie avait repris, et un soir où Jean préparait la cuisine, il réussit pour la première fois à parler à sa femme de l'incident.
-Tu sais, chérie.... c'est peut-être un cliché que j'ai pu lire dans un roman à l'eau de rose , mais voilà; il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à elle.
Sa compagne s'appelait Carmen. Il l'avait épousé pour sa gentillesse, et elle avait toujours un mot gentil à lui adresser, ou de bons conseils à lui prodiguer.
-Ce n'est pas de ta faute. Ce qui arriva, c'est que tu as eu peur. C'est normal. Je dirais même que, parfois , ça demande du courage, d'avoir peur. Le courage de se dire qu'après cela, on se détestera pour toujours, mais qu'on reverra sa famille et qu'on continuera de s'en occuper.
Carmen était aussi très philosophe.
-Oui, mais tu ne comprends pas. Je... j'ai sincèrement eu peur. Oui, j'ai eu les jetons de ne plus vous voir, mais il y a autre chose. J'ai eu peur pour moi. Et j'ai agi comme une tapette.
-Oui, t'as vraiment agi comme un connard.
Ils ne l'avaient pas entendu entrer, à cause des plaques de cuisson. Gérard Gernez se tenait devant eux, un couteau à la main.
-Tu me reconnais, Jean? Depuis le départ, tu savais qu'un de ces jours je te rendrais une petite visite.
Jean ne joua même pas aux surpris. Il avait gardé ce secret depuis bien longtemps. L'adolescente qu'il avait laissé se faire violer s'avéra être la fille d'un ancien collègue, Gérard Gernez. Ils n'avaient jamais été les meilleurs amis du monde, mais à l'époque, ils se disaient toujours bonjour et s'échangèrent deux, trois blagues sur la nouvelle performance du fc club de lens ou sur la tenue de la chanteuse Israëlienne à l'eurovision. A présent, Gérard Gernez le regardait avec les yeux d'un fou, et il menaçait sa vie, et celle de son épouse.
-Gérard, je ... je suis désolé. Je ne pense pas pouvoir effacer ce qu'il s'est passé, sinon crois moi que je l'aurais fait dans la minute. Mais tout faire en mon pouvoir pour me faire pardonner, cela me semble possible.
-Te faire pardonner,... te faire pardonner...
Gérard se répéta au moins quatre/cinq fois, et Jean crut qu'il ne s'arrêterait pas, mais il enchaina;
- Crois tu que l'on parle de choses pardonnables? que ce dont on t'accuse est pardonnable?
-Non... mais je..
- Tu n'as RIEN FAIT!
Le hurlement de Gérard retentit dans la cuisine. Le temps se figea une minute. Puis Gérard avança vers Jean.
- Tu voudrais que je t'excuse? Cela soulagerait-il ta petite conscience? Pourrais-tu te représenter tout ce que moi, j'ai du perdre dans cette histoire que tu aurais pu éviter?
Gérard avait atteint la cuisinière. Il tenait maintenant Jean par la taille, lui appuyant son couteau sur la gorge.
-Tu veux te faire pardonner? demanda-t-il.
-Oui.
-Alors pas bougé.
Gérard relâcha la pression et rangea sa lame. Il se retourna et marcha vers Carmen. Au fond, Jean sut comment ça allait se finir depuis que Gérard lui avait dit de ne pas bouger. Il avait toujours gardé sur lui le couteau qui lui avait servi à couper les tomates. Ce couteau, il l'enfonça dans le dos de Gérard, se libérant de la tension, se libérant de la peur, pour découvrir une peur et une culpabilité encore plus grande que celles qui l'habitaient depuis maintenant deux ans.
La justice condamna Jean à treize ans de prison. Il avait assassiné un homme de sang froid, n'avait pu invoquer la légitime défense. Il l'avait poignardé dans le dos. Jean était dans la force de l'âge. Il adorait sa vie, qu'il voulait heureuse et prolifique. A présent, Jean était un criminel. Et je vais vous paraître prétentieux, mais laissez moi vous dire que s'il avait eu des couilles, il serait encore dans le peloton de tête de la fameuse course au bonheur.


1
1
0
6
Défi
Moriarty

Du Chaos naissent les étoiles
 (« Le jour où je me suis aimé pour de vrai », écrit par Kim et Alison McMillen)

Le jour où je me suis aimé pour de vrai… On peut dire qu'il est arrivé. Et qu'il n'est pas arrivé. Les deux en même temps. J'ai mis du temps à comprendre. Comprendre quoi ? Je ne serais jamais comme les autres. Ça avait été sous-jacent toute ma vie. Mais ça a fait « ding » dans ma tête en cours de sociologie. Quand tous les exemples donnés ne s'appliquaient pas à moi.

J'ai regardé autour de moi et j'ai compris.


J'ai compris que je ne serais jamais comme ces gens autour de moi. Cette différence, je me la trainais depuis des années. Ils venaient tous de grandes villes. Je viens d'un petit patelin perdu – que j'aime – dont personne ne connaît jamais le nom, même dans la région.


Et je me suis souvenu.

A mon entrée au lycée, le regard étonné du professeur principal, lorsque j'avais donné le nom et la ville de mon collège. Comme si les élèves de cet établissement ne pouvait pas réussir dans une filière générale – pis encore, avec une option scientifique !

Avant ça, au collège, on me regardait déjà comme une extraterrestre. Des bonnes notes. Pas de la ville – même là, à moins de huit kilomètres de mon village, personne n'en connaissait le nom !  Je n'aimais pas la même musique. Je n'avais pas le même genre de centres d'intérêts. Je ne fumais pas en cachette dans les WC. J'aimais  les livres plus que je ne m'intéressais aux garçons. Je m'habillais comme un mec, trouvant les jeans plus confortables que les jupes. Grande gueule. Des blagues étranges, qui attirent l'animosité – le premier degré n'est pas à la portée de tout le monde, mais je ne le savais pas encore. Mes amis, les vrais n'étaient pas dans la même classe.

Et ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe.

Encore avant, je préférais jouer au foot, à la balle au prisonnier, grimper dans la cage à écureuils, courir avec les garçons, plutôt que de m'asseoir à discuter… Discuter de quoi ? Je n'ai jamais su. Jamais su parler pour ne rien dire. Je préférais le basket et le judo à la gymnastique. Partir explorer les environs à vélo avec mon ami d'enfance. Combattre des dragons imaginaires.

Et ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe commençait à apparaître.

Plus jeune encore, et l'anecdote semble être une des favorites dans la famille – de même que mon exploit de « monter » sur un arbre en vélo, de peur de freiner dans les graviers – cette fois où mon grand-père m'avait offert une poupée. Que j'avais jetée pour mieux jouer avec les petites voitures de mon frère.

Et déjà, je ne voulais pas entrer dans les cases faites pour moi.

Toujours au lycée, à l'internat, être enfermée avec des filles était pour moi une torture. Maquillages, garçons, tels étaient leurs sujets de conversations. J'en étais toujours à chercher des dragons à combattre, dévorant bouquin sur bouquin.
Passant le permis moto - « Ah non, tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ! » Et si, Mémé, moi aussi.
Premier contact avec les machines – qui devint mon seul contact avec les filles de l'internat.

Et toujours, ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe.

Comme le dit le proverbe, il vaut mieux être seul que mal accompagné. Mais je ne traverse pas la vie sans personne autour de moi. Il y a quelques personnes qui sont incluses dans ma bulle de différence et d'indifférence.

J'ai continué mon chemin, dans un monde où mes interlocuteurs principaux prennent place derrière des machines, ordinateurs et téléphone. Dans ma promotion, c'était déjà le cas. Vous voulez savoir un secret ? Les informaticiens sont parfois pire qu'un troupeau de filles adolescentes. Là non plus je ne me sentais pas à ma place. Pas incluse dans un groupe.
J'y ai appris que certains pouvaient être vraiment cons et pour sauver leur cul, risquer de mettre toute votre carrière en danger pour simplement sauver leur année scolaire. J'y ai appris que faire des grands plans n'amenait que la déception. J'y ai appris que l'argent achetait le diplôme et qu'au final, les connaissances acquises n'étaient pas importante.

Et une fois de plus, le sentiment de ne pas faire partie du groupe.

Mais j'avais compris. J'avais compris que la réussite, ce n'était pas de faire partie d'un de ces groupes. De vouloir s'affilier à quelque chose qui ne serait pas moi. Je n'ai pas besoin de la plupart d'entre eux. Nous pouvons faire un bout de chemin ensemble, mais ils ne sont pas moi. Je ne suis pas eux. Je suis libre d'aller de mon côté. De remonter à contre-courant. D'être une fille et d'aimer la moto, l'informatique, les sports de combat, les films de science-fiction, le hard-rock et les machines.

Je suis un électron libre de sa trajectoire. Libre de gravité aléatoirement. De me perdre sur mes propres chemins.

Libre de n'appartenir à aucun groupe.

Libre de douter, la nuit, de mes choix. Libre de m'aimer et de m'accepter comme je suis. Comme les autres ne peuvent m'accepter et m'aimer.
6
9
0
3

Vous aimez lire Christophe Dugave ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0