Chapitre 26

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Carole Lang observa ma réaction sans mot dire, devinant mon embarras. Posément, elle fit fonctionner ses articulations, le poignet tout d’abord, puis chacun des trois doigts qui lui restaient. Sa main semblait raide et desséchée comme une patte de poule mais je devinais qu’elle conservait suffisamment de force pour représenter un danger.

‒ Souvenir d’un accident de jeunesse, précisa-t-elle. Pour travailler à l’hôpital, je mets une main postiche pour me protéger… et préserver la sensibilité des malades. Mais j’aime que ma "vraie" main respire, même si elle ne vaut plus grand-chose…

‒ Je sais comment cela vous est arrivé, dis-je en dissipant toute ambiguïté. Je sais un certain nombre de choses, et d’autres que j’ai comprises.

‒ Comme par exemple ? me demanda-t-elle, intriguée.

‒ Que vous avez été gravement brûlée dans votre jeunesse en portant secours à votre sœur Isabelle et que vous avez subi bon nombre d’opérations… Dix-sept, pour être précise.

‒ C’est exact, dit-elle posément, sauf en ce qui concerne le nombre d’interventions chirurgicales. Tu es en dessous de la vérité : j’en ai subi vingt-trois et j’ai renoncé aux suivantes qui devaient redonner une apparence humaine à ma main gauche.

Je tressaillis, sentant mon assurance vaciller. Carole Lang était sur la défensive et je la sentais tendue mais sûre d’elle. Je compris alors que le nombre dix-sept avait une tout autre signification que celle que je lui avais attribuée : il y avait presque dix-sept années que l’accident s’était produit. J’attendais cependant qu’elle le confirme, refusant de tomber dans le piège de cette arithmétique morbide.

‒ Elle ne manque pas de force pourtant, remarquai-je ironiquement en désignant sa griffe.

‒ Elle en a bien moins qu’avant l’accident, répondit-elle en la levant. J’aperçus son avant-bras, lui aussi profondément brûlé.

‒ J’imagine que la perte de cette main vous a handicapée. Il vous a fallu tout réapprendre de la main droite…

Elle se raidit.

‒ J’ai toujours été droitière, de l’enfance à l’âge adulte.

J’acquiesçai d’un air entendu. Je m’étais bien sûr attendue à ce qu’elle nie et je n’espérais pas qu’elle tombe dans un piège aussi grossier. Je cherchais seulement à la pousser à bout, à l’obliger à la faute. J’allais répliquer, mais elle m’en empêcha.

‒ J’ai compris tes insinuations, Anne Doreman ! Je sais qui tu es : une petite Française donneuse de leçons et recherchée par la police. Il paraît que tu n’es pas dangereuse mais je n’en suis pas si sûre. Ce n’est pas parce que ton amie lesbienne est morte et que tu as fait ta plotte avec le policier de service que tu as le droit de venir m’accuser chez moi !

Je serrai les poings mais gardai mon calme. Si la télévision et la radio ne s’étaient pas trop étendues sur cet aspect de l’affaire, la presse à scandale avait relaté les frasques du bel enquêteur et de la petite étudiante. Peut-être même Carole était-elle en train de lire cela dans le journal lorsque j’étais arrivée.

‒ Traînez-moi devant un tribunal, alors ! Vous devrez aussi expliquer pourquoi vous avez assassiné Isabelle de sang-froid.

Es-tu folle ! s’écria-t-elle en s’avançant vers moi.

‒ Asseyez-vous, je n’en ai pas fini !

Je m’attendais à ce qu’elle me saute dessus mais, à ma grande surprise, elle s’exécuta, contournant la table basse et s’asseyant dans le fauteuil en face de moi.

‒ Il paraît qu’il faut toujours chercher à qui profite le crime. Il y a de nombreuses raisons qui peuvent nous amener à tuer. Dans votre cas, c’était l’intérêt et la vengeance. Vous ne pouviez pas supporter qu’après tout ce que votre père avait fait pour Isabelle, elle empoche la moitié de l’héritage, n’est-ce pas ? Vous lui aviez vous-même donné votre vie en la sauvant dans cet incendie ; elle n’allait tout de même pas avoir les mêmes avantages que vous qui aviez tout perdu ! A cause d’elle, vous avez souffert plus qu’un individu normal ne peut le supporter. Vous auriez voulu mourir, surtout quand vous avez pris conscience que votre carrière sportive était brisée, n’est-ce pas ? Tout s’écroulait. Vous saviez que votre père ne vous encouragerait plus, qu’il vous tolèrerait tout au plus comme on supporte un fardeau et trouverait un moyen de vous mettre à l’écart, en toute bonne conscience.

Je la sentis faiblir, se tasser imperceptiblement dans le canapé. Bien qu’ancienne, la plaie était mal cicatrisée et la douleur paraissait encore vive. Je cherchai à profiter de mon avantage.

‒ Vous n’avez manqué ni d’infirmières, ni de médecins, mais tout simplement d’un père. Et lorsqu’il vous manque, on peut en venir à le haïr, et à détester plus encore ceux qu’il aime. Même à dix-huit ans, on a encore besoin de son papa. Alors vous avez éliminé une concurrente et ainsi, vous avez porté le coup de grâce à Robert Landry, pour vous venger.

‒ D’où tiens-tu ces informations ? me demanda-t-elle rageusement. Il y a bien longtemps qu’on ne parle plus de moi…

‒ J’ai rencontré Clément Fortier. Je sais aussi que votre sœur et vous n’étiez plus très proches.

‒ C’est exact. Isabelle se sentait si coupable, si redevable qu’elle voulait tout faire pour moi. Elle savait bien que Robert Landry me rejetait. Mais moi, je voulais garder mes distances ; je n’avais besoin de personne ! Cela n’a fait que s’aggraver au fil des ans parce qu’en grandissant, elle comprenait ce que j’avais perdu.

‒ L’amour d’un homme entre autres choses… Lorsqu’elle a rencontré Clément, vous n’avez pas pu le supporter.

‒ Non, j’étais heureuse pour elle ! C’était sa prévenance que je ne pouvais plus supporter. Landry, par contre, avait dépensé beaucoup d’argent pour mon bien-être mais je ne le voyais jamais.

Je remarquais qu’elle parlait de son père comme d’un parfait étranger, ce qu’il était en réalité. J’insistai :

‒ C’est pour ça que vous avez pris vos distances : pour mieux préparer votre vengeance. En devenant infirmière, vous saviez où frapper pour tuer.

‒ C’est faux, protesta-t-elle, je n’aurais jamais fait de mal à Isabelle. Elle me tannait, c’est tout !

J’assenais mes arguments comme des coups de massue et je voyais qu’ils portaient car peu à peu, le visage de Carole se décomposait.

‒ Il m’a fallu longtemps avant de penser qu’une femme pouvait être coupable d’un tel carnage. Et pourtant vous l’avez fait, sans hésitation et sans remords. Mais vous avez commis une faute.

‒ Laquelle ?

‒ Vous avez tué sauvagement Isabelle en la faisant mourir à petit feu. Eh oui, m’exclamai-je en esquissant un sourire, ça sert d’avoir un chum policier ! Le rapport d’autopsie est formel : les blessures de votre sœur ont abondamment saigné, ce qui signifie qu’elle était encore vivante alors que vous la torturiez ! Vous avez fini par lui briser le crâne et vous l’avez défigurée. Dieu seul sait combien de temps elle a souffert. Mais vous n’avez pas fait de même avec les autres victimes, par sensibilité peut-être… Je crois plutôt que vous n’avez pas voulu prendre trop de risques.

‒ J’imagine que tu m’accuses aussi d’avoir tué ton amie… Qu’avais-je à y gagner ?

‒ C’est ce qui est le plus monstrueux ! grondai-je en me levant. Tuer simplement Isabelle n’était pas possible parce que cela faisait de vous une suspecte évidente. Mais la mort annoncée de Robert Landry a tout précipité. Il fallait faire vite pour qu’il apprenne l’assassinat de sa fille préférée avant de mourir. Alors, vous avez maquillé le meurtre de votre sœur en agression sexuelle. Vous l’avez noyé dans une série d’autres crimes semblables si effrayants que personne ne songerait qu’une femme ait pu les perpétrer. Vous avez tué des innocentes afin qu’on attribue le meurtre d’Isabelle à un psychopathe et vous avez tout fait pour qu’on retrouve sa piste dans Yahoo Bavardage. Vous avez créé une adresse courriel sous le pseudonyme d’iland_iland, alias Isabelle Landry. De Carole Lang à iland_iland, il ne manque qu’ilang-ilang, le parfum préféré d’Isabelle. Vous n’avez pas de cœur ni d’âme, mais cela ne vous empêche pas d’avoir un certain humour !

‒ Je ne pensais pas que tu aurais le culot de m’écœurer de même !

‒ Ce n’est rien à côté de ce que je pourrai raconter à la police puis devant la cour lorsque vous serez traduite en justice !

Elle secoua la tête.

‒ Qu’est-ce qui prouve que ce n’est pas Isabelle qui a créé elle-même l’adresse ?

‒ Parce qu’elle ne pouvait pas utiliser Internet, répliquai-je en la foudroyant du regard, sentant vaciller sa superbe. Personne ne le savait en dehors de Clément mais votre sœur était en train de devenir aveugle.

‒ Aveugle ? murmura Carole Lang avec une expression incrédule.

Elle eut un sourire fugace, comme si elle avait trouvé une réponse ou une parade à mes arguments, puis se pencha vers moi.

‒ As-tu remarqué que ma sœur était une artiste et qu’elle peignait encore le jour de sa mort ? As-tu déjà vu un peintre aveugle ?

Je faillis lui faire remarquer que Beethoven était bien devenu sourd sans pour autant cesser de composer.

‒ Je suis allée à la galerie, dis-je en m’efforçant de rester calme. Il n’y a pas mieux qu’une rétrospective pour mesurer le chemin parcouru par un artiste et pressentir ses orientations futures. Vous ne l’avez jamais visitée, je suppose ?

Elle secoua la tête en signe de dénégation. Là encore, je savais qu’elle mentait.

‒ Eh bien, même sans m’y connaître en art, continuai-je, ça m’a frappée. Pas parce que j’ai un don particulier mais parce que c’est aussi visible que le nez au milieu de la figure. Avant les vacances d’été, Isabelle utilisait des couleurs douces, parfois plus toniques, mais jamais agressives. Et puis, brusquement, à l’automne, elle a fait évoluer son style. De manière imperceptible tout d’abord, puis de plus en plus sensiblement, elle a basculé dans un pointillisme très coloré… Vous voyez ce que je veux dire ?

‒ Je sais ce que c’est que le pointillisme ! me répondit-elle avec agacement.

‒ Elle a aussi considérablement réduit la peinture au profit du modelage et de la sculpture parce qu’elle pouvait voir avec ses doigts… Mais tout cela, vous l’ignoriez, n’est-ce pas ?

‒ Je n’en savais rien, en effet, bredouilla-t-elle.

‒ Vous ne saviez pas qu’Isabelle perdait peu à peu la vue et qu’utiliser un ordinateur plus de quinze minutes d’affilée était pour elle un calvaire. Pourtant, elle avait conservé un abonnement Internet et avait au moins deux ordinateurs reliés au réseau. J’imagine que c’était pour donner le change à ses proches, du moins ceux qui n’étaient pas dans la confidence. D’ailleurs, il semble que seul Clément Fortier ait été au courant et il a si bien tenu sa langue jusque-là que même les enquêteurs de la police n’en ont rien su. J’imagine qu’Isabelle a consulté un spécialiste en dehors du Québec, aux Etats-Unis peut-être.

Carole Lang avait le visage défait et ne bougeait guère de son siège, avalant difficilement sa salive. Elle paraissait assommée par mes révélations. Je jubilais. La partie devenait presque trop facile. Je décidai de porter l’estocade.

‒ C’était votre deuxième erreur ! D’abord, le traitement particulier infligé à la malheureuse Isabelle et ensuite la création et l’utilisation d’un courriel à son nom alors qu’elle ne pouvait plus surfer sur le Net. Il ne manque plus que le lieu de résidence du criminel : Cap-Rouge ! Une place rêvée pour atteindre chacune des victimes, toutes situées dans un rayon de deux cent cinquante kilomètres… Aller-retour possible dans la journée, même en hiver ! A commencer par Hébertville où vous avez tué Johanne, le soir de la Saint Sylvestre. Comment les avez-vous sélectionnées ? Vous êtes-vous contentée de choisir les correspondantes de Johanne Deschamps en ouvrant sa boîte aux lettres ?

‒ Ce ne sont que des allégations sans fondement, gronda-t-elle. Comment aurais-je pu accéder au courriel de ton amie sans savoir son mot de passe ?

‒ En discutant avec elle, en apprenant à la connaître. Ce n’était pas bien difficile, j’ai réussi moi-même et cela ne m’a pas demandé beaucoup d’efforts. Et une fois dans la place, vous pouviez faire tout ce que bon vous semblait : chater en vous faisant passer pour Johanne, copier, effacer… Combien de fausses pistes ? Combien de fois avez-vous raté votre coup ? Combien de meurtres vous fallait-il encore?

Carole Lang se leva soudain, les yeux exorbités. Sur son visage pâle, les greffes de peau et les cicatrices avaient pris une teinte rosâtre que le fond de teint ne parvenait plus à cacher, et sa lèvre inférieure tremblait. Je m’étais levée aussi, prête à esquiver l’attaque.

‒ A moins que vous n’ayez pris goût au sang… ?

Sans que j’aie eu le temps d’amorcer le moindre geste de défense, elle fut sur moi, me plaquant au fond du fauteuil de sa seule main droite. Je tentai de me dégager mais elle avait une poigne de fer qui me faisait suffoquer. Je regrettais soudain de m’être laissée aveugler par cette illusion de victoire. Sentant l’air me manquer, je rassemblai mes forces et réussis à basculer sur le côté, me dégageant partiellement de son emprise. Elle cracha son venin :

‒ Personne ne te croira, petite têteuse !

Mais, contre toute attente, Carole Lang relâcha sa pression et se releva. Médusée, je compris que malgré sa colère, elle m’avait maîtrisée de sa simple main droite. Parce que telle était sa véritable préférence. Parce qu’elle simulait peut-être ? Mais elle sourit tout à coup et lâcha simplement :

‒ Tu dis que ton amie a été tuée le soir de la Saint-Sylvestre, n’est-ce pas ? Alors t’es-tu simplement préoccupée de ce que je faisais ce soir-là ? Sais-tu que j’étais en service de vingt-quatre heures à l’Hôtel-Dieu de Québec et que des dizaines de personnes pourront en témoigner ?

Sous le coup de la nouvelle, je sentis mes forces me quitter. Un doute nouveau m’avait envahie. Je tentai de me ressaisir, essayant de me persuader que tout cela n’était que du vent. Et si Carole Lang cherchait à gagner du temps ? Mais pourquoi ? Elle était bien plus forte que moi et aurait pu me briser d’un simple coup de poing.

Tout à coup, l’idée qu’elle attendait pour savoir si j’étais venue seule m’effleura. Où était mon père ? Que faisait-il ? Et ce délai dont il m’avait parlé ? Les secondes me semblaient des heures. Je jouai mon va-tout, me relevant brusquement et lui hurlant au visage :

‒ Je suis certaine que tout cela est faux, que vous cherchez à me manipuler.

‒ Non ! Je n’ai rien fait, geignit-elle en renversant la tête comme un loup qui s’apprête à hurler à la lune.

‒ Vous êtes folle, tout comme votre mère ! Vous devriez être internée dans un hôpital psychiatrique.

‒ Maudite carne !

Je ne sais si je perçus d’abord l’insulte ou le choc de sa main droite sur mon visage qui m’envoya valser à côté du canapé, mais au moment même où mon épaule heurtait violemment le mur, la fenêtre du salon explosa. Je compris que le quart d’heure que m’avait laissé mon père venait de s’achever.

A suivre...

© Lignes Imaginaires 2017/Christophe Dugave 2003

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Carefree

7h.


Le son du réveil se fracasse sur la nébuleuse qui entoure mon sommeil. La réalité soudaine me prend à la gorge, comme un courant d’air. De l’air, j’en cherche abondamment, je respire fort et bruyamment. A côté de moi, elle remue, gigote, dérangée. Je l’entends murmurer : « Mon cœur, ça va aller ». Je ne sais plus si c’est une question mais ce que je sais, c’est que ça n’ira pas. Je ne réponds pas, je me lève d’une traite et je me dirige vers la salle de bain.
La machine de la peur a commencé son travail. Mon ventre creux me fait mal, j’ai la peau qui gratte au creux du coude et du genou, les plaques rouges que je cultive depuis quelques jours s’assèchent, s’étendent. La nausée se répand comme une mauvaise odeur, les haut-le-cœur arrivent par vagues, rapprochées, douloureuses. Dans le miroir, j’ai l’air d’un petit animal terrifié. Les mâchoires écrasées, je glisse la brosse à dent dans ma bouche, le goût de menthe artificielle m’écœure, je suis penchée sur le lavabo. « Surtout, ne pas vomir, ne pas vomir ». Je déploie mes astuces de diversion, pincer la peau de mon cou, m’investir dans un jeu stupide pour oublier. Chercher tous les mots se terminant par –ure. « Allez, nature, investiture, villégiature, carrure, ordure... » , je bave, recroquevillée. Il paraît que la production intensive de salive avant les vomissements sert à protéger la gorge et les dents de l’acidité de la bile. Je ferme les yeux. Chercher tous les pays commençant par la lettre C. « Chypre, Cambodge, Cameroun, Congo, Corse ». Ah non, la Corse, ce n’est pas un pays. La nausée se calme, la distraction a fonctionné.
Il est 7h12, il ne reste que quelques minutes avant de partir, de glisser sur l’autoroute A13 et ses quelques kilomètres, de monter l’escalier qui mène à l’entrée de l’hôpital, rejoindre le pôle mère-enfant, me changer, attendre la relève, droite comme un piquet. « Tu m’envoies un message quand tu es arrivée ? » elle me parle avec des yeux inquiets, elle voudrait que les choses soient plus simples, que chaque réveil ne ressemble pas à cette guerre menée contre mon corps, mon corps comme une grenade qui menace d’exploser. Sur la route, je mets la radio à fond, j’ouvre la fenêtre, je m’accroche à des choses réelles, des choses que je peux écouter, sentir, pour ne pas oublier que je vis dans un autre monde que celui de ma peur, un monde où l’on m’attend. Sur le parking, les flaques d’eau ont gelé, l’air est piquant. En bas de l’escalier, une vieille dame avance à tâtons, de peur de tomber. « Si jamais on tombe, on sera au bon endroit ! » me dit-elle. Je ris jaune, c’est bien une blague de vieux ça, tiens.
Je passe les portes battantes, le vigile vérifie mon sac d’un oeil distrait, une femme ouvre le volet roulant de la cafétéria, quelques vieux sont assis sur des fauteuils, perfusion au bras, l’air ahuri, à attendre je ne sais quel miracle. Je continue tout droit, j’avance dans un tunnel de verre, dehors c’est toujours la nuit, il n’y a que la lumière orange des réverbères, le bleu du stroboscope de l’ambulance, le ronronnement de la nettoyeuse automatique. La nausée remonte du bas ventre, je mets la main devant la bouche, je serre les dents très fort. L’odeur de la salle de naissance vient de remplir mes poumons, cette odeur de début de vie que je ne pourrais mieux décrire, un mélange de fluides et d’inquiétude, une transpiration féminine, maternelle, le parfum extraordinaire de l’irruption dans ce monde. J’entre dans le bureau des sages-femmes, une pièce exiguë et sombre, trois fauteuils à roulettes, trois ordinateurs, un tableau résumant l’activité du service, un écran affichant les tracés des rythmes cardiaques fœtaux, lignes abruptes puis continues, oscillantes, ce liseré indispensable à notre sérénité.
J’attends un silence et me présente de cette phrase que j’ai répété des centaines de fois avec une assurance feinte : « Bonjour, je suis Héloïse, étudiante sage-femme ». Les autres acquiescent d’un signe de tête, je suis instantanément placé dans la hiérarchie du groupe : dernière position.
Je m’approche des dossiers, je feuillette en faisant semblant de m’intéresser très sérieusement à ce qu’il se passe. La sage-femme de nuit, l’air défait, nous transmets les informations nécessaire : « Je vous laisse Madame B, une primipare qui est arrivée ce matin en travail spontané, elle attend d’avoir sa péri, je viens de biper l’anesth, elle est à 3 cm ». Je reprends les éléments dans ma tête, j’évalue d’un rapide calcul l’étendue des dégâts. Primipare signifie que la patiente attend son premier bébé, ça veut dire débutante, chialeuse, chiante. Pas de péridurale, pas d’expérience de la douleur, débutante, chialeuse, chiante. 3 cm, début des hostilités, des heures de dilatation à baigner dans son liquide amniotique, à soupirer parce que ça n’avance pas, à se mettre dans des positions improbables et humiliantes pour facilité la descente du foetus dans le bassin.
« Tu prends la patiente avec moi ? » La sage-femme interrompt mon bilan sans appel.
« Oui, bien sûr ! » Comme si j’avais le choix, comme si sa rhétorique de merde m’offrait la possibilité de dire « non, ça ne me dit trop rien, je vais attendre la suivante ». J’ai déjà envie de partir, de courir dans l’autre sens, d’être libre. Je me flanque d'un sourire qui se veut sincère, maintenant il faut aller se présenter à la patiente, vérifier que tout va bien, instaurer un climat de confiance avec cette femme pour qui vous êtes l'actrice principale du « plus beau jour de sa vie ».
J'aimerais dire que j'ai encore un intérêt pour les personnes dont je m'occupe mais la peur a tout absorbé, je laisse les jours me glisser dessus, j'attends l'accalmie de la fin de journée, ce bref soulagement quand la petite aiguille de l'horloge a coulissé de douze crans.
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Andrew Laeddis

Me voici tournant dans une cage d’acier,
Des gouttes martèlent une gamelle rouillée.
Je voudrais leur dire, à eux, ô combien ils sont en tort,
Et puis, pour en finir, hurler ton nom jusqu’à ma mort.

Je me souviens ta main caressant mes cheveux,
Ta douce voix me soufflant de vivre heureux.
Puis je me souviens de nous dansant du soir au matin.
Tu m’espères, vois-tu, je sais que tu m’attends... En vain.

Mon corps crispé craque dans ma tenue rayée,
Mes poignets blessés dans mes bracelets cuivrés.
Aveuglé, je n’ai pas vu le soleil depuis des lunes,
Je flaire ces bêtes étranges assises dans les tribunes.

Me voici à feuler dans ma cage d’acier,
Ces gouttes martèlent ma gamelle oubliée.
Je voudrais dire, à eux, les hommes, combien ils ont tort,
Et puis, pour en finir, feuler ton nom jusqu’à ma mort.






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Défi
Héloïse Mrchl

Lyo avait accepté la mission sans se poser la moindre question, elle considérait les détails qui l’entouraient comme étant le cadet de ses soucis. Elle improviserait, comme elle le faisait toujours, et bien que l’adversaire ne fût guère humain, cela l’importait peu. Aigredon ne paraissait guère approuver son choix, mais suivait néanmoins ses indications sans la moindre protestation, aussi docile qu’un étalon dressé par l’Ordre devait l’être. Pourtant, la jeune fille sentait nettement l’appréhension de l’animal, sa peur montante. Elle les ressentaient contre ses jambes, à la manière dont les muscles de l’étalon se contractaient convulsivement sans raison apparente.
Elle aussi aurait dû ressentir l’angoisse, la peur. C’est ce que toute personne possédant le moindre bon sens aurait ressenti. Mais pas elle. Au contraire, elle éprouvait de plus en plus d’impatience à l’idée d’affronter celui que les petites gens appelaient le géant noir. Elle voyait en lui la source de libération qu’elle attendait, la fin tant désirée. L’ultime affrontement. Elle ne se faisait aucune illusion quant à ce qui l’attendait. Les villageois du bas des montagnes lui avaient conté en détails les atrocités qu’il perpétrait, la manière dont il écorchait ses victimes avant de les dévorer, tandis qu’elles agonisaient encore. Du haut de ses seize ans, elle n’espérait guère le vaincre ni même en réchapper. Et c’était exactement ce qu’elle désirait. Et bien qu’elle se battrait avec toutes les forces qu’elle possédait, elle accueillerait avec joie le moment fatidique où il la saisirait pour ne plus la laisser s’enfuir. C’était un moment dont elle se galvanisait d’ores et déjà.
Lorsqu’Aigredon eût atteint le bout de la piste escarpée qui menait au sommet de la haute montagne, Lyo mit pied à terre et s’avança de quelques pas. Elle observa avec attention les escarpements, éboulis, crevasses qui composaient l’endroit où vivait le géant noir, d’après les dires des villageois. De toutes les crevasses qu’elle pût voir, aucune n’était suffisamment grande pour lui permettre de sortir, du moins si elle se fiait aux descriptions que les paysans lui avaient faites. Elle avait beau savoir les petites gens enclines à l’exagération, elle avait néanmoins espéré que leurs dires, pour une fois, fussent vrais.
Un soupir d’exaspération s’échappa d’entre ses lèvres.
Il ne doit être qu’un lézard, après tout…
LÉZAAARD ?
Le coeur de Lyo bondit dans sa poitrine tandis que la voix cave, grave et ronflante, sonnait encore dans son esprit en un millier d’échos. Son regard fut immédiatement happé par un mouvement à sa gauche, et d’une trouée qu’elle avait pourtant jugé trop étroite, la bête sortit. Les épines de son museau furent les premières à paraître, puis une gueule garnie de dents si longues qu’elles débordaient de sa mâchoire. Ses yeux, d’un ambre phosphorescent, se posèrent sur la jeune fille alors que le reste de sa tête sortait de l’ombre, bientôt suivie de son cou, de pattes puissantes aux griffes découvertes, d’un corps reptilien couvert de pics semblable à la carapace d’un hérisson.
Le coeur de Lyo battit d’autant plus vite à la vue de la créature qui lui faisait face, et dont la taille faisait le quintuple de celle d’Aigredon. Celui-ci d’ailleurs s’agita, martela le sol de ses sabots sans encore oser prendre la fuite, guère certain s’il devait attendre les instructions de sa cavalière ou suivre son instinct. Un instant, Lyo songea à le laisser partir, puis revint sur cette idée. Sûrement servirait-il de distraction à la créature tandis qu’elle-même s’efforcerait de l’abattre. Ou du moins le tenterait-elle. La créature quant à elle se tint face à Lyo, et n’avait d’yeux que pour elle. Autant que la jeune fille n’avait d’yeux que pour lui. La bête se redressa de tout son cou, fouetta l’air de sa queue.
SAAAIS-TU QUI JE SUUUIS ? demanda-t-il, et dont le timbre résonna une fois de plus dans l’esprit de Lyo.
« Tu es Ay’se Frän, répondit-elle d’une voix forte, grand dragon noir des montagnes du nord. »
ET SAAAIS-TU CE QUE JE FAAAIS À CEUX QUI M'IMPORTUUUNENT ?
« Je sais ce que moi, je te ferai subir ! »
Et sans tarder se saisit-elle du braquemart qui ornait sa hanche, tandis que le dragon ouvrait grand la gueule et déversait sur elle le feu de sa fureur.

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