Chapitre 25

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Je m’étais préparée à affronter une foule impressionnante et, à ma grande surprise, l’assistance ne devait pas dépasser une cinquantaine de personnes. L’église de la Sainte-Famille devait être vide en grande partie, du moins l’imaginai-je, car les obsèques de Robert Landry avaient lieu dans la plus stricte intimité. Les quelques paparazzis étaient tenus à l’écart par un service de police, discret mais efficace. En plus du cordon de sécurité, la porte d’entrée était barrée par deux solides gaillards qui battaient la semelle dans la neige devant les clochetons encadrant le porche. Le toit de l’église, coloré en rouge, était en partie dégagé, seule tache criarde dans la blancheur ouatée de l’hiver. Située sur le flanc nord de l’île d’Orléans, la commune de Sainte-Famille recevait le vent glacé de plein fouet. La neige déboulait en rafales, poussant des armées de flocons qui disparaissaient dans la brume.

J’attendais dans la Chevrolet, à la place du mort, engoncée dans mon long manteau vert, grignotant une barre de céréales, tandis qu’à mes côtés mon père demeurait immobile, la tête renversée contre l’appui-tête. Nous avions abandonné la Ford trop voyante dont la police avait certainement diffusé le signalement et le numéro. J’observais la file des voitures et des camionnettes des journalistes officiels, eux aussi tenus à l’écart. Nous nous étions garés à proximité d’un casse-croûte situé à moins de deux cents mètres de l’église. Les curieux étaient néanmoins assez rares et plutôt timides et il était étonnant de constater que l’indifférence suscitée à présent par Robert Landry était à la mesure de la fascination qu’il avait exercée sur ses semblables de son vivant. J’avais été surprise d’apprendre que le magnat, qui entretenait de somptueuses propriétés à Montréal, Laval et Québec, avait souhaité être enterré dans cette petite commune de l’île d’Orléans depuis toujours à l’écart de la vie trépidante et des marchés boursiers. Je croyais cette terre réservée aux poètes et aux paysans mais les lieux avaient vu naître ce grand argentier et capitaine d’industrie et le retrouvaient maintenant qu’il y cherchait son dernier repos.

Mon père se détendit et soupira :

‒ Tu ne crois pas que nous sommes tous les deux fous à lier ?

‒ C’est ce que dirait Maman si elle nous voyait !

Il tourna la tête dans ma direction.

‒ Tu sais, j’ai failli lui téléphoner…

‒ Tu ne l’as pas fait, n’est-ce pas ?

‒ Il y a seize ans que je n’ai pas entendu le son de sa voix mais j’imagine fort bien ce qu’elle aurait pu me dire : « C’est toi ! Je l’aurais parié, dès que j’ai entendu la sonnerie, j’ai su que c’était toi. Est-ce pour m’apprendre qu’il est arrivé quelque chose à ma fille ? ».

Je souris. Maman savait toujours tout mieux que tout le monde et semblait douée d’un don divinatoire, même si elle avait les pieds sur terre et ne croyait pas à ces sornettes. C’était sa manière de prendre l’avantage dès les premières secondes de discussion.

‒ Il semble qu’elle n’ait pas vraiment deviné que tu allais la quitter en tout cas, lâchai-je en reportant mon attention sur l’église.

‒ Peut-être que je ne le savais pas moi-même.

‒ Quoi ! Ne me dis pas que tu n’avais pas préparé ton départ pour le Canada !

‒ Tu sais, tout s’est passé très vite.

‒ Coup de foudre ou coup de tête ?

‒ Seulement l’aboutissement d’une débâcle. Notre mariage était un échec mais ça m’a pris du temps avant de m’en rendre compte.

‒ Maman et toi, vous ne vous aimiez plus ?

‒ Si, je crois que nous nous aimions toujours mais pas assez pour nous supporter. Tu sais, Anne, quand tu as fait le tour des qualités, tu finis vite par voir les défauts et si tu y prêtes trop attention, ça peut devenir obsessionnel. Ta mère ne supportait plus mes mauvais côtés et ne cachait plus les siens : intransigeante, intolérante et dirigiste.

Je retrouvais là ma mère. Elle était tout cela ; exigeante avec elle-même, organisée, rigoureuse aussi. J’avais toujours pensé qu’elle aurait dû être scientifique plutôt que professeur de lettres modernes.

‒ Moi aussi je me suis souvent pris le bec avec elle, dis-je, le regard dans le vague.

‒ Peut-être parce que tu me ressemblais…

‒ Je me demandais justement d’où venait ce manque d’organisation, cette tendance innée à mettre la pagaille !

‒ La génétique a toujours le dernier mot !

‒ Marie tiendrait plutôt de Maman…

‒ Tu t’entends bien avec ta sœur ?

‒ Il y a toujours eu des hauts et des bas mais ça va mieux depuis que je suis ici, répondis-je sur le ton de la boutade.

Il resta silencieux. Parler de ma sœur qu’il n’avait connue que nourrisson le mettait mal à l’aise.

‒ Tu ne t’es jamais demandé à quoi ressemblait Marie, ton autre fille ? demandai-je. Tu es parti alors qu’elle n’avait pas un an.

‒ A quoi bon ? J’avais commis l’irréparable. Je ne pouvais plus revenir en arrière et j’aurais passé le reste de ma vie à me poser des questions qui seraient demeurées sans réponse.

Je fouillai dans mon portefeuille et y dénichai une photo de Marie prise alors que nous fêtions ses quinze ans. Maman était à ses côtés, mais je cachai son visage avec mon pouce. Mon père me regarda puis me prit la photo des mains. Il l’observa un long moment, comme fasciné.

‒ Marie est presque aussi belle que toi…

‒ Elle est plus belle ! Elle a de plus beaux cheveux, elle est plus grande et plus féminine.

‒ J’ai le souvenir d’un bébé pleurnichard. Difficile de croire qu’elle est aussi ma fille…

‒ Elle l’est… Tu es parti trop tôt, Papa.

‒ Je suis surtout parti trop tard…

Il ne fit aucune allusion à Maman. Je me penchai en avant pour saisir son regard. Il avait les yeux brillants et reniflait bruyamment, mais je ne savais si c’était le froid ou l’émotion. La vapeur de nos respirations diffusait lentement dans l’habitacle, tourbillonnant au moindre de nos gestes.

‒ Était-ce à ce point invivable ? Maman n’a jamais été diplomate et elle peut se montrer blessante à l’occasion, mais en dix-huit ans, je n’ai jamais eu envie de m’enfuir de la maison.

‒ Parce que tu n’en as pas eu l’occasion. C’était chaque jour un peu plus de remarques, un peu plus de silences et un peu moins de tendresse ; un bonheur qui s’en va en petits morceaux. Plus que les remontrances, les reproches et les remarques perfides, c’est cela que je ne supportais pas : le sentiment d’échec. Notre amour n’a pas résisté à l’habitude. Je sais que les torts sont partagés mais ça n’y change rien.

‒ Ça arrive à beaucoup de couples…

Il rit silencieusement.

‒ Je n’étais peut-être pas fait pour vivre l’échec au quotidien…

Je me retins de lui demander ce qu’il vivait ici. Notre relation était encore trop fragile pour que je me risque à le blesser.

‒ Pourquoi être restés ensemble si longtemps ? Pourquoi avoir eu des enfants alors ?

‒ Nous étions dissemblables mais nous avions un objectif commun : fonder une famille. Ça n’est sans doute pas assez pour faire tenir une passion mais ça a marché plutôt bien jusqu’à ta naissance.

‒ Tu m’en as voulu, n’est-ce pas ? C’est à cause de moi que tu es parti ? A cause de Marie et moi ? Parce que nous avions transformé ta vie et tes rapports avec Maman ?

Il mit le bras sur mon épaule et me caressa la joue.

‒ Je t’adorais, mais je détestais ce que tu bouleversais dans mon existence. Et je m’en voulais surtout de ne pas être un père à la hauteur.

‒ C’est ce que te disait Maman ?

‒ Elle me le faisait comprendre. Des petites phrases, des petits gestes qui me rappelaient chaque jour que je n’étais que ton géniteur et rien d’autre. Vous étiez la famille et moi, la pièce rapportée.

Je comprenais peu à peu : mon père était un amant et Maman, une mère avant tout. Chacun s’était accommodé de l’autre, l’un essayant désespérément de croire qu’il était amoureux et l’autre espérant à la fois un enfant et un père. Papa n’avait pas supporté d’être relégué à la troisième place.

‒ Et c’est ainsi que tu as craqué pour une stagiaire québécoise, dis-je sans cacher mon amertume.

‒ Il paraît que la fidélité, c’est seulement un manque d’occasions. Au-delà de la boutade, je pense que c’est un peu vrai quand l’amour s’effrite. Je n’avais jamais trompé ta mère avant et je n’avais même pas songé à le faire. Et puis France Langlois est arrivée pour un stage de six mois. C’est moi qui me suis occupé d’elle et petit à petit, nous sommes devenus plus intimes. Au cours du dernier mois de son séjour, tout a basculé, je ne sais plus trop comment. Je ne dis pas que je ne l’avais pas cherché mais toujours est-il que nous sommes devenus amants.

‒ Et Maman n’a pas eu de soupçons ?

‒ Ta mère était si sûre d’elle qu’elle ne pouvait s’imaginer en femme trompée.

‒ Et tu as filé le grand amour pendant quatre mois…

‒ France avait quinze ans de moins que moi et ce n’était pas vraiment le grand amour mais… elle appréciait le fait que je lui dise que je l’aimais alors que les hommes ici ne disent jamais que « j’te haïs pas ! ». Elle avait apprécié son séjour à Paris et je crois qu’elle m’a ramené au Québec comme une sorte de trophée. Un souvenir trop encombrant dont on finit par se défaire… Tu sais, l’histoire du crocodile qu’on balance dans les toilettes parce qu’on s’est aperçu que la petite bête peut mordre.

‒ Et tu n’as pas songé à rentrer à la maison ?

‒ Le mal était fait. Ta mère avait entrepris une procédure de divorce. J’étais dans mon tort. Je ne comprends même pas pourquoi elle ne m’a pas fait poursuivre, pourquoi elle ne m’a pas mis de bâtons dans les roues lorsque j’ai demandé la résidence permanente au Québec. Elle avait le pouvoir de défaire mes projets, de me rouler dans la boue, de me faire condamner…

‒ Je crois qu’elle ne voulait plus entendre parler de toi, expliquai-je, ne rien te devoir même si elle y avait droit. Et elle ne souhaitait pas nous faire souffrir non plus, je suppose…Nous avons déménagé pour un petit appartement. L’année suivante, elle a demandé sa mutation pour le Nord et nous nous sommes retrouvées à Lille.

Il soupira et devant lui, le pare-brise se couvrit instantanément de givre.

‒ J’ai gâché ton enfance, j’ai gâché vos existences…

‒ Pas parce que nous avons changé de niveau de vie, Papa. Je t’en ai voulu pendant seize longues années parce que je voyais Maman pleurer et que je ne savais pas quoi lui dire pour soulager sa peine, parce que tu n’étais pas là quand j’étais triste et que j’avais besoin de toi, parce que tu ne téléphonais pas pour mon anniversaire et que tu n’écrivais pas pour Noël. Seulement pour ça. Pendant des années, j’ai eu peur d’avoir des amis parce que je savais qu’ils me demanderaient où était mon père. Et quand je me suis liée d’amitié, j’ai menti. J’ai dit que tu étais mort.

‒ Mort ?

‒ C’était un peu vrai, tu ne crois pas ?

Il ouvrit la vitre et tira de sa poche un paquet de cigarettes.

‒ Ça t’ennuie si je fume ?

‒ Tu fumes de plus en plus. Tu parlais d’arrêter l’autre jour…

‒ Je fumais quand j’ai connu ta mère. Difficile de croire qu’elle est tombée amoureuse de moi.

‒ Les contraires s’attirent, paraît-il… Ou c’était peut-être son goût du challenge.

Il tira une longue bouffée.

‒ Je buvais trop aussi. Elle a fait de moi un homme neuf… Un autre homme. C’est peut-être ça le problème ; on ne fait pas du neuf avec du vieux. Façonner une personnalité, c’est comme enfermer un oiseau dans une cage. S’il ne s’y fait pas, il meurt ou il s’enfuit…

Il secoua sa cigarette par la fenêtre et les cendres se perdirent dans le vent de neige.

‒ En fait, j’avais arrêté de fumer depuis plus d’un an et j’ai recommencé à cause de toi. J’aurais préféré boire mais si tu as besoin que je sois là, mieux vaut que ce soit avec les idées claires.

Il me regarda.

‒ A quoi penses-tu ?

‒ Je me disais que je n’ai peut-être pas fait tout ce voyage pour rien… murmurai-je.

Mon père se détourna. Tout comme moi, il n’aimait guère les effusions et les débordements. A mon tour, je me regardais dans la glace de bord. Les cernes sous mes yeux avaient disparu car j’avais passé la majeure partie de mon temps à me reposer. Depuis plusieurs jours, j’allais de motel en Café-Couette, évitant de sortir sans y être forcée de peur de tomber sur un contrôle de police. Mon univers se réduisait à des chambres plus ou moins semblables, des snack-bars où la nourriture avait le même goût et des rues tristes en bordure d’autoroute.

Tout à coup, mon père effleura ma cuisse, me désignant l’église dissimulée derrière un voile de givre. Il démarra le moteur et mit le désembuage à fond. Je devinai un mouvement de véhicules et le clignotement des gyrophares. Peu à peu, le voile de buée se leva, laissant apparaître deux grosses berlines de la SQ qui s’étaient placées en travers de la route, bloquant la circulation. Le glas résonna, en partie voilé par la brume et, l’espace d’un instant, je songeai à Johanne et à toutes les autres victimes. Ce fut comme un signal : sortant de leurs véhicules, les journalistes, brandissant leurs micros, armant caméras et appareils photo, fonçaient à l’assaut du parvis tandis que les portes de l’église s’ouvraient. Lentement, l’assistance commença de sortir, affrontant les flocons qui cinglaient la façade à chaque saute de vent. Près de moi, mon père s’accrocha au volant et se redressa pour mieux voir.

‒ Comment vas-tu la reconnaître ? me demanda-t-il alors qu’il scrutait la foule.

‒ Elle devrait ressembler à Isabelle, tu ne crois pas ? En plus grande, plus sportive, un peu garçon manqué…

‒ Elle tient peut-être de sa mère et elle, tu ne la connais pas.

Je ne quittais pas des yeux la porte à double battant où se pressaient maintenant ceux qui avaient eu le privilège d’assister aux obsèques de Robert Landry. La plupart étaient engoncés dans des vêtements d’hiver qui les couvraient de la tête aux pieds.

Mon père soupira :

‒ Ressembler à quelqu’un, ça ne veut pas dire grand-chose avec un bonnet et des lunettes noires…

Je ne répondis rien. Depuis trois jours, ma haine pour Carole, la demi-sœur d’Isabelle, n’avait fait que croître et je savais que je saurais la reconnaître dès qu’elle apparaîtrait. J’avais compris qui elle était vraiment lorsque Clément Fortier m’avait parlé de l’accident. Je m’étais efforcée d’imaginer sa souffrance et le sentiment d’échec, la douleur intolérable qu’elle avait dû ressentir lorsque, malgré les greffes et la chirurgie réparatrice, elle avait pris conscience que sa carrière sportive et sa vie personnelle étaient à jamais brisées. Que s’était-il passé alors dans son esprit ? Le corps peut endurer longtemps les tourments mais combien de temps le mental peut-il supporter la souffrance sans basculer dans la folie ? Elle devait être belle et brillante comme l’était devenue Isabelle par la suite. Elle était admirée, aimée et encouragée par son père, sa référence en matière de réussite, mais le sort avait fait d’elle une infirme rejetée par son modèle. Elle n’avait pu se résoudre au sort injuste que lui avait valu son courage. Je songeai que la douleur est comme une râpe qui met à jour ce que nous avons de meilleur ou de pire en nous. Pour Carole, c’était le pire qui avait été exhumé.

Je m’arrachai tout à coup à mes pensées, les sens en éveil. Précédé par le cercueil du milliardaire décédé, un groupe compact vêtu de noir s’avançait, suivi d’une femme qui semblait garder ses distances. Je la reconnus tout de suite avec sa chapka et son manteau de vison. A vrai dire, elle m’était à la fois étrangère et curieusement familière. Elle était grande et paraissait être aussi forte qu’un homme mais son visage, dissimulé derrière de larges lunettes noires, était plus fin bien qu’il semblât manquer de douceur. Elle avait le même air buté que Robert Landry.

Elle suivit le cortège qui se dirigea vers le petit cimetière en contrebas. Cernée par un petit muret de pierres, la pelouse enneigée parsemée de tombes descendait vers le fleuve et bientôt, l’assistance fut cachée par la masse de l’église. Pendant la demi-heure suivante, nous restâmes silencieux mais je savais que mon père avait compris qui était cette femme. Le moteur coupé, la buée avait recommencé à geler sur le pare-brise et les silhouettes se déformaient au gré des caprices des floraisons de givre.

Carole réapparut enfin, suivie par des journalistes et des photographes. Elle était la première à quitter la cérémonie. Elle marchait à grandes enjambées malgré la neige, si bien que la plupart d’entre eux devaient presque courir pour se maintenir à sa hauteur. Bientôt, la meute abandonna la chasse, se cherchant une autre proie tandis que la femme passait près de nous. Son expression était fermée et je crus y distinguer un rictus dédaigneux : la mort lui avait donné le dernier mot en emportant celui qui l’avait rejetée. "L’infirme" s’était vengée de son père en détruisant les espoirs qu’il avait reportés sur son autre fille. Je me demandai si la jouissance secrète qu’elle éprouvait maintenant était à la hauteur des souffrances qu’elle avait endurées. Elle nous frôla de si près que j’aurais pu la toucher si ma fenêtre avait été ouverte, puis elle alla prendre place à bord d’une petite Toyota rouge dont le standing et la couleur contrastaient avec les berlines de luxe et les limousines sombres du clan Landry. Je compris que son manteau de fourrure n’était qu’une grossière imitation, me souvenant qu’elle n’avait rien voulu de son père quand elle s’était rendue compte qu’il ne l’aimait pas pour ce qu’elle était mais pour ce qu’elle représentait.

Mon père démarra la Geo Metro et tenta de filer le train à la Toyota en se maintenant à une distance raisonnable, mais une Ford Crown Victoria de la Sûreté du Québec s’incrusta entre elle et nous puis s’arrêta, nous bloquant le passage. A la portière, un officier discutait avec ses collègues sans se soucier de nous et nous nous gardâmes bien de signaler notre présence. Un des interlocuteurs s’en aperçut enfin et nous fit signe de passer. Fort heureusement, la voiture de Carole était aisément reconnaissable et nous la repérâmes, plongeant vers la flèche verte du Pont de l’Ile en direction du continent. A notre tour, nous franchîmes le chenal de l’île d’Orléans jusqu’à la rive nord. Nul bateau ne passait par là et le fleuve à cet endroit était totalement gelé, mais on devinait le travail de l’eau qui faisait se chevaucher les blocs de glace. Sur notre gauche, nous distinguions les fumées de Québec et l’étroit passage d’eau libre qui contournait l’île en direction de l’océan. Au Sud, on devinait la lueur orangée du soleil à travers l’opaline des nuages indistincts qui annonçaient une nouvelle chute de neige. Carole ne semblait pas s’être aperçue de notre présence car nous la suivions prudemment, ne nous rapprochant jamais à moins de cinquante mètres. Nous continuâmes vers le soleil, ignorant la capitale et passant Sainte-Foy, puis nous bifurquâmes vers Cap-Rouge. Après avoir rejoint le boulevard de la Chaudière, nous abordâmes une zone résidentielle en bordure de rivière. Je tentai de me repérer mais, au-delà de la rue de la Poterie, nous nous perdîmes dans un dédale de voies toutes semblables bordées de maisons particulières. La Toyota s’engagea dans une allée en partie déneigée et s’immobilisa sous un dais qui faisait office de garage, protégeant l’auto de la neige et des méfaits insidieux du dégel. Nous passâmes devant la maison sans nous arrêter, puis nous nous rangeâmes en bordure de trottoir, à moins de cent mètres de l’habitation.

C’était une demeure déjà ancienne qui s’étageait sur deux niveaux avec un toit vert que le vent et le soleil avaient débarrassé de sa neige. Des stalactites de glace s’accrochaient aux gouttières. Je regardai dans le rétroviseur : Carole avait disparu et, en dehors d’une petite lumière dans l’entrée, il ne semblait y avoir d’autre activité dans la maison.

‒ Tu as ce que tu voulais, commenta mon père, mais es-tu certaine que c’est elle ?

‒ Je te l’ai déjà expliqué Papa et tu n’as pas trouvé la moindre faille à mon raisonnement.

Pendant le trajet, j’avais développé ma théorie. Il m’avait écoutée attentivement et n’avait rien trouvé pour me contredire. Il avait néanmoins quelque peine à croire la chose possible.

‒ C’est si monstrueux, si incroyable, murmura-t-il.

‒ La vie a été monstrueuse avec Carole. Cela ne l’excuse pas, mais on peut la comprendre, dans une certaine mesure.

‒ Tu ne crois pas que c’est un peu tiré par les cheveux ?

‒ C’est pervers, Papa ! C’est ce qu’est devenue Carole. C’est toi-même qui a trouvé le nom de famille de la première épouse de Robert Landry et il y a fort à parier que c’est le nom que nous trouverons sur la boîte aux lettres de sa fille. J’imagine qu’en reniant son père, elle a repris le nom de sa mère…

Je songeai que Johanne en avait fait autant, mais pour des raisons bien différentes. Mon père n’avait en fait aucun argument à m’opposer, mais il avait peur de ce que j’allais faire.

‒ Si tu es sûre de toi…

‒ J’aimerais y aller seule…

Il s’attendait à ma demande mais ne put réprimer un sursaut :

‒ Tu plaisantes, j’espère ! Nous appelons la police et nous laissons Carole s’expliquer avec les enquêteurs. Il est hors de question que toi ou moi allions jouer les justiciers.

‒ Papa, rétorquai-je, je suis sûre de moi, mais j’ai besoin de preuves irréfutables.

Il me regarda d’un air furieux et haussa le ton :

‒ Bon sang ! C’est quoi ces preuves irréfutables ? Qu’on te retrouve en morceaux sur le tapis du salon ?

‒ Je pense qu’elle ne me fera pas de mal tant qu’elle ne sera pas certaine que je suis seule, répondis-je d’un ton calme.

‒ Tu penses ! s’exclama-t-il en se frottant les yeux. Elle a déjà tué cinq personnes et t’a manquée de peu. Anne, tes pensées me rendent malade…

Il fit mine d’ouvrir la portière, mais je le retins par le bras.

‒ Le plus simple pour qu’elle soit persuadée que tu es accompagnée est que j’aille avec toi.

Je lui adressai un regard implorant.

‒ Je t’en prie, Papa, ne mets pas tout par terre. Il faut qu’elle croie qu’elle a l’avantage, sinon elle va se fermer comme une huître. Et si je n’obtiens rien d’elle, d’autres femmes risquent de mourir. Ce ne sera sans doute plus sur Yahoo, mais les salons de discussion ne manquent pas.

‒ Je croyais que tu disais qu’elle avait fini de tuer…

‒ C’est la seule chose dont je ne sois pas certaine. Qui peut dire si elle n’y a pas pris goût ? A moins que ce ne soit pour donner le change…

Il referma la portière avec mauvaise humeur, alors même que les lampadaires s’allumaient dans le crépuscule.

‒ Merde, tu es folle et je suis encore plus fou ! Ta mère aurait raison : je suis totalement irresponsable. Je te donne un quart d’heure. Après j’appelle la police.

Je sortis et trouvai l’air presque moins froid qu’à l’intérieur de l’auto. Je plaignais mon père, condamné à l’immobilité et à l’attente. Depuis que je l’avais retrouvé, je ne lui avais apporté que des ennuis et des tourments et j’avais l’impression qu’il avait plus de cheveux blancs qu’à notre première rencontre. Je fis le tour de la Chevrolet, le priai d’ouvrir la glace et déposai un baiser sur son front avant de prendre le chemin de la maison.

Le soir s’annonçait dans un brouillard grisâtre qui montait du fleuve. Il était difficile de croire que nous étions à seulement deux semaines du printemps. Je caressai les quatre caractères qui s’étalaient sur la boîte aux lettres, presque déçue de ne pas m’être trompée car je comprenais toute l’horreur de ce que j’allais exhumer : une haine farouche qui n’avait épargné personne. Je me frayai un chemin dans la boue qui baignait des tas de neige de la hauteur d’un homme et m’engageai dans l’allée. Mon cœur battait la chamade et une sueur glacée ruisselait dans mon dos, me gelant comme les prémices du trépas. Mais ma détermination était intacte et ma colère me donnait suffisamment d’énergie pour continuer à avancer. J’étais fermement décidée à ne pas céder, comme je l’avais fait la première fois que j’étais allée voir mon père. Cette fois, c’était d’autres fantômes que j’allais poursuivre. Je songeai à Johanne Deschamps, Isabelle Landry et toutes les autres qui étaient mortes dans des conditions aussi atroces qu’absurdes. Alors je sonnai, consciente que ce geste faisait sans doute basculer mon destin.

Lorsque la demi-sœur d’Isabelle Landry apparut, je ne pus m’empêcher d’avoir un mouvement de recul. Contrairement à ce que j’avais craint, elle n’était pas totalement défigurée et on devinait que la chirurgie réparatrice et les fonds de teint avaient fait des miracles, mais la peau de son visage conservait un aspect caoutchouteux et sur le côté gauche, les lèvres esquissaient un rictus figé. Je devinai qu’elle avait été belle et le serait encore si la fatalité et le courage dont elle avait fait preuve ne s’étaient combinés pour lui ôter ses attraits et sa féminité. Ses cheveux courts d’un noir bleuté étaient coiffés de manière à masquer les places où la pilosité ne s’était pas réimplantée. Ses yeux surtout étaient étranges, presque jaunes comme les prunelles d’un rapace. Il me semblait avoir déjà vu ces billes d’ambre clair mais je ne retrouvais pas l’expression qui avait imprimé mon subconscient comme une image subliminale. Elle portait un corsage gris, un pantalon noir et avait enfilé une paire de ridicules pantoufles roses à têtes de souris. Mis à part ses hanches plus marquées et le renflement discret de sa poitrine, elle avait le corps d’un homme. J’étais persuadée que, bien qu’ayant été forcée d’arrêter la compétition, elle continuait de s’entraîner et pratiquait plusieurs sports de manière intensive. Je n’avais aucune peine à croire qu’elle avait tué ces femmes d’un simple coup de hache puis s’était acharnée sur leurs corps jusqu’à les réduire en bouillie. Je devinais aussi qu’en cas de confrontation directe, je n’aurais aucune chance, et je doutais que même mon père puisse lui faire face victorieusement.

‒ C’est pour quoi ? me demanda-t-elle d’un air circonspect.

‒ Carole Lang ?

‒ C’est écrit sur la boîte aux lettres…

‒ Je suis Anne Doreman, de Sherbrooke.

Elle n’eut aucune réaction apparente et cela ne m’étonna guère : elle devait avoir des nerfs d’acier.

‒ Ça ne me dit rien, finit-elle par répondre.

Puis tout à coup, son regard s’alluma et je sentis la colère monter en elle.

‒ Vos collègues ont déjà cherché à m’interviewer. Que ce soit sur l’assassinat de ma sœur ou le décès de mon père, je n’ai rien à vous dire.

Je ne m’étais pas préparée à cette dérobade astucieuse. Elle savait très bien qui j’étais mais refusait le duel. Peut-être aussi l’avais-je surestimée.

‒ Je ne suis pas une journaliste, objectai-je en m’avançant, bloquant ostensiblement la porte. Je suis une amie de Johanne Deschamps et c’est par son intermédiaire que j’ai connu Isabelle. J’ai quelques informations qui pourraient vous intéresser.

Elle me dévisagea, un peu comme un lutteur jauge un adversaire, mais elle se contenta de lâcher froidement :

‒ Alors, il faut en parler à la police. C’est la SQ qui est chargée de l’enquête.

‒ C’est bien ce que je compte faire mais je pensais que vous préféreriez entendre ma version des événements avant les autres.

Elle plissa les yeux et je sentis de l’inquiétude dans son regard. A regret, elle s’effaça et me laissa entrer.

L’intérieur était beaucoup moins sombre que je ne l’avais cru et les meubles en bois clair apportaient une note chaude sur les murs de crépis blanc et la moquette vert amande. Elle m’invita à m’asseoir dans un canapé en cuir clair qui semblait être la seule marque de luxe dans cet intérieur simple à la décoration très masculine. Je remarquai un journal ouvert, négligemment posé sur la table de salon : je l’avais probablement dérangée en pleine lecture. Je jetai un rapide coup d’œil circulaire et, lorsque mon regard s’arrêta net au-dessus du canapé, j’eus du mal à réprimer un sourire victorieux : sur le mur blanc s’étalait une affiche sous-verre représentant un pêcheur à la ligne sur un fond de verdure. "Caillebotte" s’y étalait en larges lettres pourpres. Caillebotte, le mot de passe d’iland_iland, que j’avais faussement attribué à Isabelle Landry… Elle suivit mon regard, mais se garda bien de réagir. J’admirais son self-control. Elle se savait découverte, pourtant rien dans son visage ne trahissait la peur. Elle paraissait seulement étonnée, désireuse de connaître la vraie raison de ma visite.

‒ Je t’écoute, me dit-elle avec familiarité.

Elle demeura debout, face à moi, prête à bondir. J’avais peur mais ma haine pour cette femme qui avait brisé tant d’existences était plus grande encore.

‒ Ça ne sera pas très long, dis-je comme pour la rassurer.

Elle ramassa le journal et quelques affaires qui traînaient sur la table basse et les plaça au bas d’une étagère. J’eus l’impression furtive qu’elle s’emparait de quelque chose mais je ne parvins pas à voir de quoi il s’agissait. C’est alors que la surprise me cloua au fond du siège où j’avais pris place, me coupant le souffle. Je vis la main posée à plat sur l’étagère. Le postiche ressemblait à un épais gant de vaisselle avec de faux ongles et l’apparence d’une peau vivante. Mon regard se reporta alors sur Carole Lang qui me fixait d’un air goguenard. Je suivis la ligne de son bras gauche jusqu’aux limites de ses serres racornies. Ainsi, contre toute attente, Carole était droitière, ou l’était devenue quand le feu avait flétri les chairs de sa main gauche et dévoré deux de ses doigts.

A suivre...

© Lignes Imaginaires 2017/Christophe Dugave 2003

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Dès la naissance il y a des tensions autour de moi, plus ou moins fortes, des garçons qui se chamaillent, des grands parents qui me demande de parler alors que je ne sais rien de tout cela… D’autant plus que je ne comprends pas ce qu’ils me disent.
Mais je grandis et m’apperçois que celui qui ne voulais pas de moi je vis avec…
C’est fou comme les enfants sont des éponges à émotions, tout est palpable, l’amour, la haine, la colère, la violence…
Puis nous sommes séparés car le mal ne change jamais de maison, une fois qu’il a pourri le coeur il ne s’en va plus alors pour être sauvé c’est toi qui part….mais moi je n’ai rien demandé….
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The Creator
Années 90. Paris 14ème. Nelly, jeune femme noire élève seule le petit Lionel.
Alors qu'elle s'apprête à l'emmener à l'école comme tous les jours, elle décide de couper sa longue chevelure noire. Celle-ci lui rappelle son passé et désormais, le passé, elle ne veut plus en entendre parler...
"Bagheera", c'est l'histoire, comme tant d'autres, d'une mère courage, prête à tous les sacrifices pour son fils.
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Défi
Julian R
Un extrait remanié, pour coller au défi, de mon roman fantaisie.

Pour le roman, c'est ici : https://www.scribay.com/text/1543851896/diernill
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