Chapitre 24

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Clément Fortier occupait un vaste studio en rez-de-jardin, un logement sympathique et fonctionnel mais un peu vétuste. La peinture du plafond s’arrachait par lambeaux, le papier peint était défraîchi et il y subsistait les traces des meubles et des tableaux retirés par les locataires précédents. Les passages répétés avaient tracé sur la moquette des chemins lustrés qui s’entrelaçaient entre les meubles. Le seul luxe apparent était la collection de tableaux d’Isabelle Landry qui éclairaient la pièce comme des lucarnes sur un monde imaginaire et merveilleux.

Je regardais tomber les derniers flocons tandis qu’un soleil timide venait éclairer les doubles fenêtres couvertes de buée dont la peinture écaillée laissait apparaître le bois nu des montants. La maison était bordée d’une pelouse enneigée qui allait buter sur la rue sans qu’aucune barrière ne vienne arrêter le regard. Elle était idéalement située, à moins de cinq cents mètres de l’université qui s’étalait de l’autre côté du boulevard Laurier, une large avenue très fréquentée. Derrière les arbres dépouillés émergeaient les tours blanches des résidences universitaires et je songeai que chaque jour, des étudiantes devaient y surfer sur les salons de discussions, sans souci du danger.

Clément me fit signe de m’asseoir sur le canapé défoncé et me proposa :

‒ Veux-tu un thé ?

J’acceptai, un peu surprise. Avec son physique de hockeyeur, je l’aurais volontiers imaginé buvant de la bière ou du café. Il déplaçait une impressionnante carcasse avec des muscles noueux qui roulaient sous son T-shirt. Son doux visage, encadré de longs cheveux, tranchait avec le reste de sa personne et, même s’il n’était pas mon type, je ne pouvais nier qu’il avait un certain charme. Pourtant, ses yeux tristes assombrissaient ses traits réguliers et je compris que sa peine n’était pas feinte, à moins qu’il ne jouât la comédie à merveille.

‒ Tu étudies à l’université Laval ? demandai-je pour meubler le silence.

Clément paraissait timide, à moins qu’il se méfiât de moi.

‒ Le génie civil… J’essaye de compléter ma maîtrise.

Il me servit un mug de thé brûlant sur lequel était inscrit "Les femmes font les meilleurs patrons". Je pensai que j’allais boire dans la tasse qu’avait sans doute utilisée Isabelle. Il me regarda à travers la buée parfumée.

‒ Au téléphone, tu m’as dit que tu voulais me parler d’Isabelle, que tu savais peut-être quelque chose… La connaissais-tu depuis longtemps ? Elle ne m’a jamais parlé de toi.

‒ Isabelle connaissait beaucoup de monde, dis-je en guise de réponse.

Je détestais mentir mais je n’avais pas le choix. M’aurait-il reçue si je lui avais avoué la véritable raison de ma visite ? Je précisai :

‒ En fait, je l’avais rencontrée occasionnellement, mais c’était quelqu’un de charmant et elle avait beaucoup de talent. J’adorais ses tableaux, surtout les "Quatre saisons à Port-au-Persil".

Cela n’était pas un mensonge mais il me répondit d’un air sombre :

‒ Tout le monde aimait les "Quatre saisons"…

‒ Et vous deux, comment vous êtes-vous connus ? demandai-je en affectant un air insouciant.

‒ A sa première exposition, à l’université. Elle était en première année d’arts visuels et elle avait déjà un certain succès. L’article dans le journal de l’université était très élogieux. Ça fait presque trois ans de d’ça

‒ Et… Je vais te sembler indiscrète sans doute mais… vous ne projetiez pas de vivre ensemble ?

Il esquissa un sourire triste. Je ne m’y trompai pas : j’avais touché un point sensible.

‒ Isabelle était une artiste, dit-il. Nous nous aimions, mais elle avait besoin de respirer pour créer. Elle disait qu’il lui fallait « fermer sa porte sur le monde » et moi, je faisais partie du monde. Alors, elle m’oubliait, le temps de peindre, de pétrir ou d’assembler.

Il secoua les bras et se leva du fauteuil à bascule où il avait calé son large torse.

‒ Et puis, c’était plus pratique ainsi. Elle, près de sa galerie et pas loin de la "Fabrique" où avaient lieu les cours, et moi près du campus principal. C’était plus le fun quand on se retrouvait.

‒ Tu parlais de la Fabrique ?

‒ C’est ainsi qu’ils ont baptisé l’immeuble où ont lieu les cours d’arts visuels, m’expliqua-t-il. Une ancienne usine, où des ateliers et des salles d’exposition ont été aménagés. C’est vaste et fonctionnel.

Je hochai la tête.

‒ Et son père ?

‒ Elle allait le voir pratiquement tous les jours quand il était là. C’est curieux…

‒ Curieux ?

‒ Robert Landry n’était pas un homme très sympathique mais il avait une sorte de dévotion pour Isabelle.

‒ Et tu allais le voir à l’hôpital avec elle ?

‒ Parfois, oui, j’y suis allé au début mais ensuite, il était si faible que les visites étaient limitées aux membres de la famille proche.

Je poursuivis mon interrogatoire, peu soucieuse de le choquer par mon insistance ou ma curiosité. Je me concentrais sur ses réponses, tentant de les traiter au fur et à mesure pour en sortir l’information qui me ferait peut-être émerger du brouillard.

‒ L’avais-tu rencontré lorsqu’il était encore en bonne santé ?

‒ Elle m’avait présenté à lui et je l’ai revu ensuite à plusieurs reprises pour les vernissages de ses expositions. Mais à l’époque – je veux dire avant les vacances d’été – elle le voyait plus rarement. Elle travaillait beaucoup et exposait souvent. Elle n’avait pas peur des critiques et c’est sûrement ce qui plaisait à Robert Landry. Il ne supportait pas qu’on fasse les choses à moitié. C’est parce qu’elle se donnait à fond dans son travail qu’il l’a ainsi soutenue. Elle trouvait ça pesant mais il ne lui laissait pas le choix. Il lui a offert la galerie l’année passée et lui a fait une telle publicité qu’elle ne pouvait plus reculer.

‒ Elle voulait réussir par elle-même, n’est-ce pas ? Montrer qu’elle était autre chose qu’une fille à papa…

‒ Oui, elle disait que, si elle avait du talent, le monde s’en apercevrait et qu’avoir un père influent ne changeait rien à l’affaire. Pire même, ça n’était pas obligatoirement un avantage.

‒ Que veux-tu dire ?

Une infinie tristesse se dessina sur le visage de Clément Fortier.

‒ Ça a creusé un fossé entre elle et les autres étudiants. Oh, bien sûr, y avait jamais de chicane entre eux’aut’ et personne lui crachait à la face. Tout le monde voulait être ami avec la fille du Vieux Loup, mais ça jasait pas mal dans son dos.

Visiblement, il souffrait encore plus de ce qu’il avait pu entendre sur le compte d’Isabelle maintenant qu’elle était morte. Il avait gardé pour lui tout ce que les autres avaient pu dire en sa présence tout en sachant bien qu’il n’irait pas le répéter à l’intéressée. Des petites phrases sans doute, perfides et assassines qui blessaient plus encore parce qu’on ne les voyait pas venir et qu’elles avaient un faux air de vérité.

‒ Quelqu’un aurait-il pu la suivre lorsqu’elle revenait de rendre visite à son père ?

‒ Que veux-tu dire ?

‒ Quelqu’un qui aurait voulu se venger de Robert Landry…

‒ On n’avait pas besoin de la suivre à la sortie de l’hôpital. Elle allait souvent à la galerie et n’importe qui aurait pu l’agresser à ce moment-là. Contrairement à son père, elle n’avait aucune protection rapprochée.

Je devais convenir que mon raisonnement ne tenait pas. Même si l’adresse d’Isabelle Landry n’était pas répertoriée dans l’annuaire, l’université Laval, ses amis, certains de ses professeurs sans doute la connaissaient. Pourtant j’insistai.

‒ A-t-elle déjà reçu des lettres de menace, des coups de téléphone anonymes, des courriels suspects ?

Il réfléchit un moment et une ride barra son front large et puissant qui émergeait sous sa chevelure folle.

‒ Elle ne m’en a jamais parlé, finit-il par dire.

Il serra les mâchoires.

‒ Si ça avait été le cas, elle me l’aurait dit… On se racontait tout.

‒ La police a dit qu’Isabelle portait un tatouage récent, en forme d’œil comme on en voit sur les hiéroglyphes égyptiens. Cela avait-il un sens, une signification ?

‒ Je ne sais pas…

‒ Vous n’en avez pas parlé lorsqu’elle se l’est fait tatouer ? demandai-je en tentant de saisir son regard.

‒ Isabelle le portait déjà quand je l’ai rencontrée.

Je savais qu’il mentait et je ne comprenais pas pourquoi il cachait ainsi la vérité.

‒ La police dit qu’il s’agit d’un tatouage récent, deux ou trois mois tout au plus… murmurai-je.

‒ Comment le sais-tu ? Cette information n’a pas été divulguée et Isabelle ne le montrait à personne sauf à moi !

Il posa son mug et me regarda fixement.

‒ Tu ne m’as toujours pas dit comment tu avais rencontré Isa…

Je ne répondis pas et il plissa les yeux, l’air soudain méfiant.

‒ Tu ne l’as jamais rencontrée, n’est-ce pas ? Tu es cette fille de Sherbrooke que la police recherche ! Je m’en suis douté tantôt quand tu m’as parlé au téléphone avec ton maudit accent français !… Tu es venue me faire bavarder. Pourquoi ? C’est un de ces calices de journalistes qui te paye ?

Il s’était levé si violemment que le fauteuil avait failli se retourner et s’était mis à se balancer comme s’il avait été bousculé par quelque violente tempête. Il posa le bol sur la table et la faïence vacilla dangereusement sur le bois.

‒ Tu te trompes, dis-je. Je l’ai connue, d’une certaine manière.

Il se faisait de plus en plus menaçant et avançait vers moi. Je n’avais pas bougé d’un pouce, refusant de me laisser intimider. Que pouvait-il faire sinon m’écouter ?...

‒ D’une certaine manière ? gronda-t-il. De quelle manière ?

‒ Une de mes amies qui discutait avec Isabelle sur Internet. Elle s’appelait Johanne Deschamps. Tu as entendu parler d’elle, n’est-ce pas ?

Il avait reculé d’un pas. Toute sa colère s’était évanouie, faisant place à l’incrédulité et à la méfiance.

‒ Celle qui est morte au Lac Saint-Jean… dit-il en hochant la tête.

Je corrigeai :

‒ Elle n’est pas morte ! Elle a été tuée, tout comme Kathy Smith, Nathalie Bombardier et ma voisine de chambre, Josée Miousse. Toutes assassinées à coups de hache comme Isabelle Landry ! Et si on ne fait rien, elles seront mortes tout à fait…

‒ Qu’as-tu à voir avec tout ça ? C’était ton amie, c’était ta voisine… dit-il d’une voix blanche.

‒ Ça aurait dû être moi. Josée Miousse était là par hasard.

‒ Tu parlais d’Internet… Tout le monde en parle, y compris la police, qui m’a tanné avec ça. Qu’est-ce que le Web a donc à voir dans cette affaire ?

‒ Je pense que c’est ainsi que le tueur entrait en contact avec ses victimes.

‒ Explique-toi pi cherche pas à m’enfirouaper.

Je lui racontai alors comment j’avais été mêlée à cette histoire horrible. Il m’écouta sans m’interrompre, mais je le sentais sur la défensive. Lorsque j’eus terminé, il se leva, tourna un instant en rond comme un fauve en cage puis alla vers le coin cuisine pour se préparer un nouveau thé. Il s’accota à l’évier et se tassa sur lui-même. Je l’entendis murmurer :

Tabarnak ! Ça a pas de bon sens …

Je me levai et m’approchai de lui, mal à l’aise, ne sachant que dire pour apaiser sa douleur.

‒ Ça ne va pas ?

Il se retourna d’un bloc, me faisant face de toute sa hauteur. Il secoua la tête et ses longs cheveux volèrent sur ses épaules. Son allure sauvage et féline commençait à m’inquiéter. Je tentai de le calmer :

‒ Je te jure que j’ai dit la vérité… iland_iland, c’était Isabelle, n’est-ce pas ?

‒ Je ne sais pas. Elle aimait le parfum de l’ilang-ilang et s’était peut-être créée une adresse courriel qui y faisait référence. Elle avait un abonnement à Internet. Elle devait même avoir plusieurs comptes mais ne les utilisait jamais avec moi. Nous nous retrouvions tous les jours ou presque.

‒ Elle pouvait utiliser son pseudo pour discuter avec d’autres correspondants…

‒ Ça m’étonnerait… Elle n’avait guère le temps, anyway.

‒ Comment peux-tu en être certain ? Vous ne viviez pas ensemble.

‒ Isabelle ne pouvait pas…

Je m’approchai de lui ; il eut un mouvement de recul.

‒ Peut-être était-ce occasionnel ? Je ne dis pas qu’elle était bisexuelle… Elle voulait peut-être juste s’amuser pour décompresser, délirer avec des filles de son âge, parler de choses dont elle ne pouvait pas discuter avec toi.

‒ Tu n’as pas compris, s’écria-t-il avec colère. Elle ne pouvait pas !

Il soupira. Je ne le quittai pas des yeux, implorant une révélation.

‒ Isa m’avait fait jurer de n’en parler à personne, pas même à sa famille.

‒ Dire quoi ? Isa est morte à présent.

Il fixa sa tasse de thé, immobile, le regard perdu dans ses souvenirs où évoluait celle qu’il avait aimée et qu’il aimait encore. Seule, sa jambe gauche était agitée d’un tremblement incontrôlable. J’attendis patiemment qu’il se décide à parler. Il martela le plan de travail, faisant trembler la tasse, et passa une main sur son visage où la transpiration perlait.

‒ Ça n’a plus d’importance en tout cas.

Il avala lentement son mug de thé, me laissant dans l’expectative.

‒ Isabelle souffrait de dégénérescence maculaire, une maladie de la rétine, finit-il par expliquer. Elle avait une forme grave à évolution rapide et les deux yeux étaient touchés.

‒ Allait-elle devenir aveugle ?

‒ Les médecins étaient pessimistes : les traitements étaient sans effet et une opération était inutile. Ils lui donnaient entre six mois et un an pour perdre totalement la vue.

Je comprenais peu à peu.

‒ Cela la gênait pour utiliser un ordinateur et pour peindre, n’est-ce pas ?

‒ Oui, elle souffrait de migraines si elle utilisait un écran plus de dix minutes et avait beaucoup de mal à voir distinctement. Les flashes, les spots et les endroits trop éclairés lui étaient devenus insupportables. C’est même comme ça qu’elle a été amenée à consulter…

‒ Il y a longtemps que ça s’est déclaré ?

‒ Au début de l’été, mais elle s’est vraiment inquiétée en octobre. Elle avait un projet de communication visuelle pour le site Web de l’université et elle a eu bien du trouble à le compléter. Les dernières semaines avant sa mort, l’évolution était très sensible. Elle avait du mal à se diriger précisément, à voir les nuances. Elle ne conduisait plus et restait dans son atelier, à journée longue.

Le changement radical de style de ses dernières toiles, les motifs plus grossiers et les couleurs plus vives, presque trop crues, tout cela trouvait une explication. Isabelle Landry avait fait évoluer son art à vitesse accélérée parce que la vie ne lui laissait pas le choix.

‒ Elle avait peur que cela se remarque… dis-je.

‒ C’était notre secret.

‒ C’est pour cela qu’elle s’était fait tatouer un œil égyptien sur l’épaule… Pour conjurer le sort.

Il hocha la tête tandis que des larmes coulaient sur ses joues.

‒ Isa était un peu superstitieuse. Elle aimait les horoscopes, les cartes… C’était son côté irrationnel. Elle adorait l’Egypte, les pharaons, les hiéroglyphes. L’œil divin avec le signe du faucon était supposé repousser le mal, libérer ses deux yeux… ou les remplacer.

‒ Ce qui signifie qu’elle ne pouvait pas correspondre avec Johanne.

‒ Tu as tout compris !

Je songeai que quelque chose ne collait pas. Johanne discutait régulièrement avec Isabelle en plein mois de décembre, alors même que le mal qui rongeait cette dernière était en passe de lui faire perdre la vue. Soit Clément me mentait, soit iland_iland n’était pas Isabelle. Mais il restait une troisième solution…

Clément Fortier continua de se confier à moi.

‒ Utiliser l’ordinateur pour son projet l’épuisait. Elle passait le reste de la journée au lit. Parfois, ça durait plusieurs jours. Le plus terrible était que je ne pouvais rien pour elle sinon lui parler, la consoler, la rassurer. Je crois qu’elle essayait d’être aussi courageuse que l’avait été Carole.

‒ Qui est Carole ? demandai-je.

‒ Sa demi-sœur, la fille de la première femme de Robert Landry.

‒ Celle qui a été internée ?

‒ Oui, c’est cela. Elle aurait pu perdre la raison elle aussi. C’était un accident, il y a longtemps. Carole venait d’avoir dix-huit ans je crois, et Isabelle allait sur ses six ans. Isa voulait jouer au camping ou aux Indiens, je ne sais pas. Elle s’était construit une petite tente au pied d’un résineux, dans la propriété de leur père où elle passait les vacances. Elle avait subtilisé des allumettes et un réchaud à alcool et ça a mal tourné. Le drap qui lui servait de toile de tente a pris feu et elle s’est mise à hurler. Carole a volé à son secours. Isabelle s’en est sortie presque indemne mais pas Carole.

‒ Elle n’est pas morte, n’est-ce pas ?

Clément secoua la tête.

‒ Non, mais elle a été atrocement brûlée, défigurée. Isabelle parlait rarement de cet accident. Je crois qu’elle était restée traumatisée. Elle se sentait responsable. Le deuxième drame de sa vie après la mort de sa mère.

‒ Et Carole, qu’est-elle devenue ?

‒ Je ne sais pas. Elle a été soignée pendant plusieurs années. Elle allait d’hôpitaux en cliniques pour subir des greffes de peau et des opérations. Elle avait droit aux meilleures équipes mais les dégâts étaient énormes. Robert Landry l’a bien sûr soutenue financièrement, mais il avait cessé de miser sur elle et ça, elle ne l’a pas supporté. Elle a cessé toute relation avec son père. Il faut dire qu’elle avait déjà très mal perçu la séparation de ses parents. Elle rendait Landry responsable de l’internement de sa mère. En un sens, elle n’avait pas tort. Et lui n’a pas cherché à l’aider psychologiquement. Je pense d’ailleurs que c’est une notion qui lui était étrangère. Il a rejeté sa fille comme il a rejeté son épouse, en leur donnant le superflu, l’argent, et en les privant de l’essentiel, l’amour…

C’était un sentiment que je pouvais comprendre. Je m’éclaircis la voix puis j’allai de nouveau m’asseoir dans le sofa.

‒ Tu disais qu’il avait cessé de miser sur elle, mais n’importe qui lui aurait été reconnaissant d’avoir sauvé sa demi-sœur…

‒ Oui, mais Robert Landry n’était pas n’importe qui. L’avenir de Carole était tout tracé : infirme à vie. C’était une sportive de haut niveau avant son accident. Elle collectionnait les performances en athlétisme. Elle devait partir s’entraîner aux Etats-Unis à l’automne. En fin de compte, elle a passé presque six mois à l’hôpital, puis autant en convalescence, sans compter toutes les interventions qu’elle a dû subir par la suite.

‒ Ce type était encore plus détestable que je l’imaginais, dis-je en songeant à ce magnat sans cœur qui misait sur ses filles comme on joue en bourse.

‒ Isabelle disait qu’il avait besoin de croire en l’avenir de quelqu’un pour l’aimer et qu’il ne savait pas simuler l’amour.

‒ Pour Carole, c’était la fin…

‒ Oui, plus de sport, des études gâchées – c’était une élève brillante – et une histoire d’amour qui tombait à l’eau.

‒ Son ami l’a plaquée ?

‒ Je ne sais pas. J’imagine qu’elle n’était plus très intéressante : défigurée, inaccessible. A moins qu’elle n’ait rompu les ponts avec le passé. D’après ce que disait Isa, Carole était une fille plutôt entière et impulsive.

‒ Sais-tu si Carole avait encore des relations avec sa famille ?

‒ Isabelle et Carole se fréquentaient de temps en temps mais les rapports étaient superficiels. Quant à son père, je crois qu’elle ne l’a plus revu par la suite.

‒ Isabelle était-elle attachée à sa demi-sœur ?

‒ Oui, je crois qu’elle l’aimait sincèrement mais elle avait compris que Carole était devenue quelqu’un d’autre. Elle avait le caractère de leur père : entêtée, intransigeante, toujours insatisfaite. L’accident avait tout gâché, alors elle a tout repris à zéro.

‒ C’est-à-dire ? demandai-je, intriguée.

‒ Elle a entrepris des études d’infirmière et c’est ce qu’elle est devenue, je crois.

Clément s’était levé et avait pris entre ses mains une photo d’Isabelle qu’il caressait amoureusement. Derrière elle, on devinait l’enfilade de tableaux sur les murs d’une salle d’exposition. Je m’approchai.

‒ De quand date cette photo ?

‒ De novembre dernier, quand elle est allée exposer à New York City. Elle venait aussi d’obtenir un prix décerné par Radio Canada. On a même parlé d’elle à la télévision. Elle était radieuse, n’est-ce pas ?

J’acquiesçai. Il me regarda droit dans les yeux et j’y vis à nouveau briller des larmes de douleur et de colère.

‒ Trouve celui qui a faite ça…

Il serra les poings.

‒ Trouve-le seulement. Moi, je le tuerai.

En revenant vers la Geo Metro, je m’arrêtai à une cabine téléphonique et contactai mon père. Craignant d’être sur écoute, il m’avait donné le numéro de poste de l’un de ses collègues. Je parlai brièvement avec lui et me contentai de lui demander quelques informations. Je compris que la police l’avait questionné et qu’il avait joué la comédie du père inquiet, sans nouvelles de sa fille. Restait à espérer que les enquêteurs n’avaient pas eu vent de l’existence de la Chevrolet qu’Estelle Renard m’avait prêtée.

En démarrant, je faillis accrocher le véhicule qui me précédait et partis en travers sur l’asphalte humide, pulvérisant de la boue en tous sens. Un camion m’évita de justesse dans un grand concert d’avertisseur. Le conducteur me fit des signes désespérés tandis que je paniquai, m’emmêlant dans les rapports de la boîte automatique et finissant par caler alors que je tentais de faire marche arrière pour dégager la chaussée. L’homme vint frapper à la vitre. C’était un chauffeur au teint rougeaud, la tête couverte d’une casquette à rabats en laine à motifs écossais doublée de fausse fourrure. Il portait une grosse chemise en laine entrouverte sur un ventre proéminent de buveur de bière.

Vous avez un flat, le char partira pas, me dit-il avec un accent roulant. Faut changer la roue !

Je descendis et contemplai le pneu avant droit à moitié déjanté. J’avais sans doute trop serré le bord du caniveau et le caoutchouc, plus usé que de raison, n’avait pas résisté au choc. Je parvins à grand peine à reprendre ma place en bordure de trottoir, guidée par le routier. Derrière le camion, les autres conducteurs s’impatientaient car, en freinant brusquement, le mastodonte s’était déporté sur la gauche, rendant tout dépassement impossible. Tout à coup, une sirène retentit et je devinai le scintillement des gyrophares dans mon rétroviseur. Le chauffeur leva les bras et les yeux au ciel puis remonta dans son camion avant même que j’aie eu le temps de le remercier. La file de voitures passa devant moi et la grosse Caprice Classic de la police municipale ne ralentit même pas à ma hauteur. A nouveau, je joignis mon père depuis la cabine téléphonique et lui expliquai la situation.

‒ Je peux essayer de me débrouiller seule, je sais où est la roue de secours…

‒ Je doute que tu y parviennes. Même si tu trouves le cric et la clé, je ne pense pas que tu arriveras à dévisser les écrous.

Il souffla dans le combiné et je compris que je lui posai à nouveau un problème.

‒ Je vais venir te dépanner. Je dois pouvoir m’arranger pour prendre mon après-midi. A propos, dit-il avant de raccrocher, j’ai tes renseignements mais par contre, je n’ai pas réussi à dénicher l’adresse…

J’attendis dans l’habitacle, me réchauffant comme je pouvais tout en écoutant la radio. J’aurais aimé marcher pour me dégourdir les jambes, mais je ne voulais pas attirer l’attention, préférant l’anonymat cristallin des vitres couvertes de givre. Fort heureusement, mon père, qui travaillait tout près de la capitale, ne mit guère de temps à me rejoindre. Il stationna son gros pick-up Ford devant la maison où Clément Fortier louait son studio et il croisa ce dernier alors même qu’il sortait de son véhicule. Je lui fis signe.

‒ C’est Clément, le chum d’Isabelle.

‒ Belle nature ! fit mon père sur un ton pince-sans-rire. Elle semblait préférer les hockeyeurs aux danseuses.

‒ C’est ce qui me préoccupe justement, répondis-je. Elle n’est pas comme les autres, mais ça, l’assassin l’ignorait…

C’était vrai à plus d’un titre.

J’allais éteindre la radio pour évaluer les dégâts en compagnie de mon père lorsqu’un flash d’information annonça que Roméo Talon, le père de Johanne Deschamps, avait été finalement arrêté et incarcéré par la police de Toronto qui l’interrogeait depuis la veille. La nouvelle aurait dû me faire bondir de joie mais j’esquissai seulement une moue résignée, sachant que les policiers perdaient leur temps. Le père de Johanne avait certainement bien des choses à se reprocher mais il n’avait tué personne, sauf peut-être l’innocence de sa propre fille. Car peu à peu, j’avais fini par assembler les éléments du puzzle et, même si son nom n’était pas dans l’annuaire, je savais où débusquer le meurtrier : à la seule place où les enquêteurs auraient pu être surpris de ne pas le trouver.

A suivre...

© Lignes Imaginaires 2017/Christophe Dugave 2003

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kitana

Alors reprenons un joure j ai voulu aller dans une ville qui s apellait mystery speel car on m avait accptée en tant que nounou d une fille qui me fait penser a ma soeur et aussi qui sapelle Lorie !! et le frere de lorie me fait penser à mon frere qui s' apellait nicolae !!!!!!!!!! mais bon je vais aller a un hotel passer 2 nuit la ba rester 4 ans ave les bartholy sa passe creme je gare ma voiture et met un portail au cas ou on veux la voler imposible ! je me rend a l aceuil un homme je vais lire dans ses penser son PERVER !!!!!!! il parle de mon beua jolie petit c... et de mes belle forme pffff je prend une chambre et j m en fous royalement de ses explication pour me matter je defait a moitier mes valise je prend une poche de sang je met ma nuissete je bois mon sang puis au lit car demain je vais me rendre la fac pour m inscrire (le matin) je me leve jette un sore sur mes valise pour ne pas voire les poche de sang et mon grimoire je me rend a la fac je serai accapeter dans 1 MOIS !!!!!!!!! QUOI ET MES ETUDE pourquoi moi!!!!!!!!!!!!!!!! se soire je me rend cher les bartoly on ma avancer d une nuit je vais recher mes valise puis je suis devant un manoire plutot filipant je tape a la porte personne puis une deuxieme je decide de partirer quand soudian .......................................................................................................................... NICOLAE on sais serrer dans le bras puis mon frere cri LORI VIEN VOIRE TA NOUNOU !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! !!!! elle me sautaire dans les bras mais je sens une personne me prendre le bras qui sais ...................... A SUIVRE !!!!!
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Défi
Elliott héducy

Ils montèrent dans le métro, Lise avant Jean. Dans la rame, il repérèrent deux places vides et s'assirent.
-J'espère que le boss a apprécié mon rapport commercial, dit Lise. J'ai sacrifié ma nuit dessus.
-Il n'y a aucune raison pour qu'il ne l'ai pas aimé, la rassura Jean. Le boss t'as à la bonne, tu sais. Il te considère comme un des moteurs de cette entreprise.
-Dis plutôt qu'il m'aimerait bien dans son lit. Tu devrais voir comment il me regarde, quand je passe devant son bureau.
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A la cinquième station, Jean vit le premier qu'un homme suspect avait grimpé dans la rame. L'individu dégageait une odeur d'alcool. Il portait un long manteau beige, des lunettes, et l'on voyait ses jambes nues. Jean pria pour qu'il ait mis un short en dessous.
- Encore un clodo, persifla soudain Lise. Celui-là n'a même pas fait l'effort de mettre un pantalon.
-Arrête. Peut-être qu'un jour a-t-il travaillé mais que sa boîte a coulé, répliqua Jean. Tu ne le connais même pas.
A environ quatre mètres devant eux, une adolescente écoutait ses tubes. Ses écouteurs se vissaient dans ses oreilles et la coupait du bruit extérieur.
L'homme un peu suspect s'approchait d'elle. Il mouvait avec lenteur sa grande carcasse, et ne quittait pas des yeux sa tête blonde ni sa nuque rose et découverte.
Il commença à déboutonner son long manteau. La tension se fit palpable parmis les usagers. De nombreux passagers se tenaient là. Ils se demandaient tous ce qu'allait faire l'homme.
Quand il eut finit de déboutonner son manteau, les passagers découvrirent qu'il était nu.Il balaya son sexe de droite à gauche devant l'adolescente qui mit un temps à réagir. Elle pleurait pendant que le bonhomme continuait sa manoeuvre en y prenant un plaisir malsain.
Jean avait perdu tous ses repères.
- Mais c'est quoi ce bordel! s'indigna Lise. Il faut l'arrêter!
Jean regarda autour de lui. Il n'était pas bien costaud, alors il se voyait mal s'interposer entre le pervers et la jeune fille. Malheureusement,il n'y avait dans cette rame que des femmes et des vieillars et il était le seul à pouvoir agir. Jean respira un grand coup. Peut-être qu'avec une bonne droite derrière la nuque, rapide, précise, comme à la télé, il assomerait le colosse et aurait le temps d'appeler la police.
Jean se tint prêt. Il semblait sur le qui-vive. Mais Lise lut ses intentions dans son regard et saisit son bras.
-Non. N'y va pas. Tu te prendras juste un coup de couteau, et mourras bêtement.
Le ton sur lequel elle prononça ces mots me glaça les veines. La banalité du quotidien avait laissé la place à une terrifiante situation d'urgence. Le genre de situation qui vous change un homme.
Je restais donc sur mon siège, et attendis de voir la suite. Le bonhomme harcelait toujours cette pauvre fille sans que personne n'eut parut l'avoir remarqué. Au bout de cinq minutes, il lui attrapa le bras. Il défit son vêtement, la courba et... ce qui arriva ensuite, je ne peux décemment pas vous le raconter.

Les policiers ont reconnu que Jeanne Gernez, quinze ans, avait subi un viol dans les transports en commun, au jour du vingt-sixième janvier deux-mille dix-huit à dix-huit heures. Ils ont également inculpé tous les passagers présents ce soir là pour non assistance à personne en danger. Jean et Lise sont concernés.
-Je mérite pas d'être en vie.
Jean et Lise songeaient dans un parc à la frontière entre le quinzième et la quartier de la tour eiffel. Ils avaient assistés au viol il y a deux semaines. Aucun des deux ne parvenaient encore à bien dormir la nuit, et, dans leurs cauchemars, chacun réentendait les cris de Jeanne.
-Ne dis pas cela, lui répondit Lise. S'il y a une responsable ici, c'est moi, et c'est moi qui devrait être à cette heure-ci dans un cercueil.
Lise rêvassait. Elle aimait bien ça, rêvasser, depuis deux semaines, adoptant quand elle s'oubliait un air profond et lointain. Soudain, elle pleura.
-hé moi, je pensais à ce que mon boss allait penser de moi, et,...et, je ne voulais pas d'histoire. On violait une fille devant mes yeux, et je n'ai fait que réfléchir à ma carrière...
Jean eut de la peine pour elle. Quoiqu'il en avait aussi pour lui-même. Certains gestes de la vie quotidienne comme de regarder son reflet dans la glace se montrèrent pénibles. Il ne pouvait plus non plus fixer ses enfants, et quand il y parvenait, il imaginait un autre lui se tortiller péniblement sur son siège pendant qu'un de ses enfants se faisait violer.

Deux ans s'écoulèrent. Lise avait fini par se faire une raison, et après quelques séances de psy, Jean se reconstruisit un amour propre. Le train train de vie avait repris, et un soir où Jean préparait la cuisine, il réussit pour la première fois à parler à sa femme de l'incident.
-Tu sais, chérie.... c'est peut-être un cliché que j'ai pu lire dans un roman à l'eau de rose , mais voilà; il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à elle.
Sa compagne s'appelait Carmen. Il l'avait épousé pour sa gentillesse, et elle avait toujours un mot gentil à lui adresser, ou de bons conseils à lui prodiguer.
-Ce n'est pas de ta faute. Ce qui arriva, c'est que tu as eu peur. C'est normal. Je dirais même que, parfois , ça demande du courage, d'avoir peur. Le courage de se dire qu'après cela, on se détestera pour toujours, mais qu'on reverra sa famille et qu'on continuera de s'en occuper.
Carmen était aussi très philosophe.
-Oui, mais tu ne comprends pas. Je... j'ai sincèrement eu peur. Oui, j'ai eu les jetons de ne plus vous voir, mais il y a autre chose. J'ai eu peur pour moi. Et j'ai agi comme une tapette.
-Oui, t'as vraiment agi comme un connard.
Ils ne l'avaient pas entendu entrer, à cause des plaques de cuisson. Gérard Gernez se tenait devant eux, un couteau à la main.
-Tu me reconnais, Jean? Depuis le départ, tu savais qu'un de ces jours je te rendrais une petite visite.
Jean ne joua même pas aux surpris. Il avait gardé ce secret depuis bien longtemps. L'adolescente qu'il avait laissé se faire violer s'avéra être la fille d'un ancien collègue, Gérard Gernez. Ils n'avaient jamais été les meilleurs amis du monde, mais à l'époque, ils se disaient toujours bonjour et s'échangèrent deux, trois blagues sur la nouvelle performance du fc club de lens ou sur la tenue de la chanteuse Israëlienne à l'eurovision. A présent, Gérard Gernez le regardait avec les yeux d'un fou, et il menaçait sa vie, et celle de son épouse.
-Gérard, je ... je suis désolé. Je ne pense pas pouvoir effacer ce qu'il s'est passé, sinon crois moi que je l'aurais fait dans la minute. Mais tout faire en mon pouvoir pour me faire pardonner, cela me semble possible.
-Te faire pardonner,... te faire pardonner...
Gérard se répéta au moins quatre/cinq fois, et Jean crut qu'il ne s'arrêterait pas, mais il enchaina;
- Crois tu que l'on parle de choses pardonnables? que ce dont on t'accuse est pardonnable?
-Non... mais je..
- Tu n'as RIEN FAIT!
Le hurlement de Gérard retentit dans la cuisine. Le temps se figea une minute. Puis Gérard avança vers Jean.
- Tu voudrais que je t'excuse? Cela soulagerait-il ta petite conscience? Pourrais-tu te représenter tout ce que moi, j'ai du perdre dans cette histoire que tu aurais pu éviter?
Gérard avait atteint la cuisinière. Il tenait maintenant Jean par la taille, lui appuyant son couteau sur la gorge.
-Tu veux te faire pardonner? demanda-t-il.
-Oui.
-Alors pas bougé.
Gérard relâcha la pression et rangea sa lame. Il se retourna et marcha vers Carmen. Au fond, Jean sut comment ça allait se finir depuis que Gérard lui avait dit de ne pas bouger. Il avait toujours gardé sur lui le couteau qui lui avait servi à couper les tomates. Ce couteau, il l'enfonça dans le dos de Gérard, se libérant de la tension, se libérant de la peur, pour découvrir une peur et une culpabilité encore plus grande que celles qui l'habitaient depuis maintenant deux ans.
La justice condamna Jean à treize ans de prison. Il avait assassiné un homme de sang froid, n'avait pu invoquer la légitime défense. Il l'avait poignardé dans le dos. Jean était dans la force de l'âge. Il adorait sa vie, qu'il voulait heureuse et prolifique. A présent, Jean était un criminel. Et je vais vous paraître prétentieux, mais laissez moi vous dire que s'il avait eu des couilles, il serait encore dans le peloton de tête de la fameuse course au bonheur.


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Défi
Moriarty

Du Chaos naissent les étoiles
 (« Le jour où je me suis aimé pour de vrai », écrit par Kim et Alison McMillen)

Le jour où je me suis aimé pour de vrai… On peut dire qu'il est arrivé. Et qu'il n'est pas arrivé. Les deux en même temps. J'ai mis du temps à comprendre. Comprendre quoi ? Je ne serais jamais comme les autres. Ça avait été sous-jacent toute ma vie. Mais ça a fait « ding » dans ma tête en cours de sociologie. Quand tous les exemples donnés ne s'appliquaient pas à moi.

J'ai regardé autour de moi et j'ai compris.


J'ai compris que je ne serais jamais comme ces gens autour de moi. Cette différence, je me la trainais depuis des années. Ils venaient tous de grandes villes. Je viens d'un petit patelin perdu – que j'aime – dont personne ne connaît jamais le nom, même dans la région.


Et je me suis souvenu.

A mon entrée au lycée, le regard étonné du professeur principal, lorsque j'avais donné le nom et la ville de mon collège. Comme si les élèves de cet établissement ne pouvait pas réussir dans une filière générale – pis encore, avec une option scientifique !

Avant ça, au collège, on me regardait déjà comme une extraterrestre. Des bonnes notes. Pas de la ville – même là, à moins de huit kilomètres de mon village, personne n'en connaissait le nom !  Je n'aimais pas la même musique. Je n'avais pas le même genre de centres d'intérêts. Je ne fumais pas en cachette dans les WC. J'aimais  les livres plus que je ne m'intéressais aux garçons. Je m'habillais comme un mec, trouvant les jeans plus confortables que les jupes. Grande gueule. Des blagues étranges, qui attirent l'animosité – le premier degré n'est pas à la portée de tout le monde, mais je ne le savais pas encore. Mes amis, les vrais n'étaient pas dans la même classe.

Et ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe.

Encore avant, je préférais jouer au foot, à la balle au prisonnier, grimper dans la cage à écureuils, courir avec les garçons, plutôt que de m'asseoir à discuter… Discuter de quoi ? Je n'ai jamais su. Jamais su parler pour ne rien dire. Je préférais le basket et le judo à la gymnastique. Partir explorer les environs à vélo avec mon ami d'enfance. Combattre des dragons imaginaires.

Et ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe commençait à apparaître.

Plus jeune encore, et l'anecdote semble être une des favorites dans la famille – de même que mon exploit de « monter » sur un arbre en vélo, de peur de freiner dans les graviers – cette fois où mon grand-père m'avait offert une poupée. Que j'avais jetée pour mieux jouer avec les petites voitures de mon frère.

Et déjà, je ne voulais pas entrer dans les cases faites pour moi.

Toujours au lycée, à l'internat, être enfermée avec des filles était pour moi une torture. Maquillages, garçons, tels étaient leurs sujets de conversations. J'en étais toujours à chercher des dragons à combattre, dévorant bouquin sur bouquin.
Passant le permis moto - « Ah non, tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ! » Et si, Mémé, moi aussi.
Premier contact avec les machines – qui devint mon seul contact avec les filles de l'internat.

Et toujours, ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe.

Comme le dit le proverbe, il vaut mieux être seul que mal accompagné. Mais je ne traverse pas la vie sans personne autour de moi. Il y a quelques personnes qui sont incluses dans ma bulle de différence et d'indifférence.

J'ai continué mon chemin, dans un monde où mes interlocuteurs principaux prennent place derrière des machines, ordinateurs et téléphone. Dans ma promotion, c'était déjà le cas. Vous voulez savoir un secret ? Les informaticiens sont parfois pire qu'un troupeau de filles adolescentes. Là non plus je ne me sentais pas à ma place. Pas incluse dans un groupe.
J'y ai appris que certains pouvaient être vraiment cons et pour sauver leur cul, risquer de mettre toute votre carrière en danger pour simplement sauver leur année scolaire. J'y ai appris que faire des grands plans n'amenait que la déception. J'y ai appris que l'argent achetait le diplôme et qu'au final, les connaissances acquises n'étaient pas importante.

Et une fois de plus, le sentiment de ne pas faire partie du groupe.

Mais j'avais compris. J'avais compris que la réussite, ce n'était pas de faire partie d'un de ces groupes. De vouloir s'affilier à quelque chose qui ne serait pas moi. Je n'ai pas besoin de la plupart d'entre eux. Nous pouvons faire un bout de chemin ensemble, mais ils ne sont pas moi. Je ne suis pas eux. Je suis libre d'aller de mon côté. De remonter à contre-courant. D'être une fille et d'aimer la moto, l'informatique, les sports de combat, les films de science-fiction, le hard-rock et les machines.

Je suis un électron libre de sa trajectoire. Libre de gravité aléatoirement. De me perdre sur mes propres chemins.

Libre de n'appartenir à aucun groupe.

Libre de douter, la nuit, de mes choix. Libre de m'aimer et de m'accepter comme je suis. Comme les autres ne peuvent m'accepter et m'aimer.
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