Chapitre 16

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Je m’éveillai bien avant les premières lueurs de l’aube. Depuis la mort de Johanne, mes nuits se résumaient à quelques périodes de sommeil agité entrecoupées de longues insomnies. Pourtant, ce matin-là, j’émergeai des limbes, satisfaite et reposée. Ma main frôla le corps assoupi de Jacques Delorme qui s’était affaissé contre le mien dans l’étroit lit à une place. En d’autres circonstances, j’aurais sans doute préféré que notre première nuit se déroulât dans la chambre spacieuse et confortable d’un bon hôtel ou chez lui, où je me plaisais à imaginer des draps de satin et un matelas d’eau. Pourtant, j’avais voulu que notre première union ait lieu dans ma chambre. J’éprouvais en quelque sorte le besoin de conjurer le mauvais sort. Je voulais faire disparaître tous ces souvenirs pénibles en les noyant dans la volupté de nos ébats. J’étais heureuse, mais je regrettais un peu que les choses soient allées si vite entre nous. J’aurais aimé attendre encore, apprendre à connaître Jacques, voir approcher le moment où nos corps s’uniraient, désirer cet instant pour mieux en profiter, pour me souvenir de l’attente du plaisir autant que du plaisir lui-même. Je me morigénai, me traitant d’éternelle insatisfaite, et me blottis contre le corps chaud et ferme de celui qui, cette nuit-là, partageait mon lit. Je m’endormis à nouveau, songeant que ma chambre ne serait plus jamais triste et que ces quelques mètres carrés représentaient maintenant quelque chose d’agréable dans ma vie.

Lorsque j’émergeai à nouveau des brumes de l’inconscience, le jour était levé depuis longtemps et la lueur triste et froide d’une journée de neige filtrait à travers les rideaux. Je cherchai en vain la main de mon compagnon et mes doigts frôlèrent le tissu froid, courant sur le matelas où je gisais comme anesthésiée. Je me redressai brusquement et constatai avec un petit pincement au cœur que Jacques Delorme avait filé sans me réveiller. Il me fallut plusieurs minutes avant de me souvenir d’un mouvement dans mon dos, du frôlement de ses lèvres sur ma bouche et d’un bruit de porte qu’on referme. Je regardai l’heure : il était 9 heures passé et j’étais en retard. Sans doute Jacques était-il parti travailler, mais je ne pus m’empêcher de songer qu’ayant obtenu ce qu’il voulait, il m’avait peut-être abandonnée pour une nouvelle conquête. A cette idée, j’éprouvai plus de dépit que de tristesse car le passé m’avait rendue méfiante et je m’efforçais de n’attendre pas trop de cette relation si précipitée.

Je me jetai sur le travail comme on se jette dans la mêlée. Ainsi, je ne vis guère la journée passer, me trouvant une nouvelle occupation à chaque fois que mon cœur divaguait et échappait à ma raison. Quand vint le soir et que le laboratoire se vida peu à peu de ses occupants, j’étais exaltée et vaguement inquiète. J’avais totalement oublié Internet. J’évitais de penser à Johanne. Vers 19 heures, j’ôtai ma blouse et m’apprêtai à lever le camp, songeant, un peu déçue, que Jacques ne m’avait pas donné de nouvelles. Je l’aperçus soudain qui me dévisageait avec un sourire enjôleur qui me fit chavirer le cœur.

‒ J’ai de la "Bleue" bien fraîche de chez le dépanneur, me dit-il, et je suis passé aux "Promenades King" pour acheter une pizza, une Suprême, comme tu aimes.

‒ Super, répondis-je sottement, comme pétrifiée par son apparition.

‒ Tu m’as manqué, murmura-t-il.

‒ Et moi j’ai faim, j’ai faim de toi, une faim de louve, répondis-je en me jetant dans ses bras.

Je songeai que j’étais en train de tomber amoureuse comme une midinette écervelée, que ça n’avait aucun sens, mais que je n’avais aucune envie d’être raisonnable. Malgré les circonstances tragiques de notre rencontre, Jacques Delorme était ce qui m’était arrivé de mieux depuis de trop longs mois et je refusais de laisser ma logique s’en mêler.

‒ Tu as retrouvé ta clé ?

‒ Oui, tu as bien fait, je n’aurais pas aimé me réveiller avec la porte ouverte.

En partant, Jacques avait précautionneusement verrouillé mon verrou de l’extérieur et avait déposé la clé dans mon casier postal.

Nous rejoignîmes les Résidences sans nous toucher mais, dès que la porte de ma chambre fut bouclée, nous échangeâmes un long et torride baiser, caressant nos corps fébriles avec des gestes trop pressés. Une nouvelle fois, je me donnai à lui, sans penser à autre chose qu’à nous deux. La bière resta au frais et la pizza passa la nuit dans son carton sans que nous y ayons touché.

Vers minuit, je me réveillai, affamée et en pleine forme, et me levai sans bruit. Je me découpai une part de pizza, hésitai un moment devant le réfrigérateur et finis par déboucher une canette de Labatt Bleue bien glacée. Je pestai silencieusement contre ces bouchons censés se décapsuler à la main qui meurtrissaient mes paumes en pure perte puisqu’ils me résistaient la plupart du temps. Je profitai de la faible lumière pour regarder dormir celui que j’aimais. Il était aussi beau qu’un dieu antique dans la lueur magique de ce clair-obscur digne d’un peintre hollandais. Et, tout en mâchonnant ma pizza froide que je n’avais pas eu le courage d’aller réchauffer, j’admirai mon homme. Seuls son visage, son épaule et son bras gauche émergeaient de dessous la couette qui se soulevait au rythme tranquille de sa respiration. Ses muscles saillants et bien dessinés s’étiraient avec grâce et souplesse au moindre de ses mouvements. Je restai ainsi plusieurs minutes à le couver du regard puis j’allai jeter un coup d’œil à la fenêtre. Il ne neigeait pas mais le ciel bas réverbérait les lumières de la ville. Je contemplai le spectacle de la nuit. L’ombre scintillante des lueurs éparses me rappela mes longues escapades nocturnes sur la Toile et j’hésitai un moment avant de me décider à allumer mon ordinateur.

Dès ma connexion sur Yahoo Bavardage, je fus avertie de la présence de bombon_cherie. Elle m’envoya aussitôt un message.

bombon_cherie : Salut Anne, je n’esperais plus te retrouver…

anadore : J’ai ete pas mal occupee

bombon_cherie : Tu m’as manquee !

Notre conversation fut alors interrompue par deux internautes qui tentaient de s’immiscer dans notre dialogue. Je les ignorai.

bombon_cherie : Je m’ennuyais sans toi. J’aime bien te raconter ma vie

anadore : J’aime bien lire ce que tu m’ecris

Me sentant obligée de m’excuser de la sobriété de mes réponses, j’ajoutai :

anadore : Je ne suis pas tres bavarde mais je sais écouter

bombon_cherie : Je sais… Tu n’es pas comme les autres filles

anadore : ?

bombon_cherie : Elles ne sont interessees que par leur cul, au sens propre comme au sens figure

Le moment était venu de la tester.

anadore : Je me demandais quelque chose…

bombon_cherie : Quoi ?

anadore : Jusqu’ou peut aller une relation par internet ?

bombon_cherie : Comment ça ?

anadore : Crois-tu qu’on puisse devenir amies ?

Je sentis une hésitation et me plus à l’imaginer, décontenancée devant son écran.

bombon_cherie : C’est ce que nous sommes n’est-ce pas ? amies, confidentes…

A la vérité, ce semblant d’amitié me paraissait bien superficiel et les confidences étaient toujours à sens unique. J’en savais déjà très long sur Nathalie, à moins bien sûr qu’elle ne se soit inventée une existence virtuelle, ce qui me paraissait peu probable car à aucun moment je n’avais pu la prendre en défaut. Si elle me racontait des histoires, elle le faisait avec brio.

Je sentis un mouvement dans mon dos et le bruit des draps froissés et du sommier qui geignait.

‒ Que fais-tu ? me demanda Jacques d’une voix endormie.

‒ Je mange, je bois et je tchatche.

‒ Quelle heure est-il ?

‒ Presque 1 heure du matin…

‒ Tu n’es pas une fille ordinaire, dit-il, accoudé sur le matelas, en me regardant me servir une nouvelle part de pizza.

Je souris car il était la seconde personne à le dire cette nuit-là.

Il ajouta :

‒ Tu manges de la pizza froide et tu bois de la "Bleue" à presque 1 heure du matin tout en placotant par Internet !

‒ C’est bien pour cela que je t’intéresse : parce que je suis une fille atypique.

Il se leva et vint me rejoindre pour me voler une bouchée de pizza.

‒ Qui est-ce ?

‒ Nathalie, enfin, elle prétend se nommer Nathalie. Son pseudo, c’est bombon_cherie. Elle a l’air d’une gentille fille. Elle aurait très bien pu discuter avec Johanne…

‒ Tu ne lui as pas demandé ?

‒ Je n’ai pas envie de perdre sa trace ! Si elle prend peur, elle coupera la communication et changera d’identité.

A l’autre bout de la ligne, Nathalie s’impatientait.

bombon_cherie : Tu es toujours la ?

anadore : Oui. Tu veux me rencontrer ?

La réponse tarda à venir. Visiblement, ma correspondante se méfiait. J’espérais seulement que tout n’allait pas tomber à l’eau au dernier moment. Peut-être étais-je allée trop loin et trop vite. Je pensai tout à coup que si le pseudonyme de bombon_cherie dissimulait un dangereux psychopathe, celui-ci ne serait probablement guère satisfait de perdre ainsi le contrôle de la situation. Pourtant, elle pouvait difficilement refuser mon offre. Comme je l’espérais, elle fonça tête baissée dans le piège.

bombon_cherie : Ou tu es la ?

anadore : Chez moi, a Sherbrooke.

bombon_cherie : Veux-tu venir à Montreal samedi ?

anadore : Demain ? demandai-je car nous étions vendredi depuis à peine une heure.

bombon_cherie : Oui demain

Je songeai que j’allais manquer une nouvelle répétition de Lysistrata et que mon absence me vaudrait les foudres du metteur en scène et l’animosité des comédiens qui me prenaient en grippe.

Je tentai mon va-tout :

anadore : Ou tu habites?

A vrai dire, je n’espérais pas de réponse précise.

Je sentis les mains de Jacques Delorme, tout d’abord caressantes, se resserrer sur mes épaules.

‒ Tu prends une chance, me souffla-t-il à l’oreille comme s’il craignait d’être entendu.

‒ Oui, mais c’est un risque calculé. Je garde le contrôle de la situation.

La réponse de Nathalie s’afficha sur l’écran :

bombon_cherie : Il y a une patisserie française sur Saint-Denis, on peut s’y retrouver si tu veux. Ça s’appelle "Les Delices François". C’est très bon, j’y vais parfois manger des gateaux et boire un chocolat

Un instant, mon regard s’assombrit en pensant que Johanne et moi allions souvent boire un chocolat chez Van Oute, à la limite de King-Est.

OK, répondis-je, satisfaite que ce premier rendez-vous ait lieu dans un endroit public où les policiers pourraient se mêler discrètement à la foule anonyme des consommateurs.

bombon_cherie : Vers 2 heures samedi alors ?

anadore : OK, tu n’as qu’à t’installer à une table pres de la vitrine

bombon_cherie : Comment saurai-je que c’est toi ? Tu ne m’as jamais envoyé de photo et celle de ton profil est un peu sombre…

Il était vrai que, malgré nos longues discussions, elle ne m’avait jamais demandé de me décrire de manière approfondie et le profil d’anadore ne contenait guère de détails personnels. Prudente, je me décrivis sans lui promettre de cliché.

anadore : Je suis blonde aux yeux bleus, 1 m 60, tres ordinaire. Mais moi, je te reconnaitrai, j’ai vu ta photo sur ton profil

Il y eut un blanc et je crus que la connexion avait été perdue.

bombon_cherie : J’ai peur que non… !

anadore : Pourquoi ?

bombon_cherie : Parce que je ne ressemble pas a cette fille là…

Je fus d’abord tentée de crier victoire car j’avais réussi à la pousser dans ses derniers retranchements, mais en même temps, une curieuse impression m’envahissait. J’en venais tout de même à douter que sous le pseudonyme de bombon_cherie se cache celui que je cherchais ; à moins que le tueur ait choisi de me manœuvrer, de jouer la carte de l’honnêteté pour me mettre en confiance.

Nathalie poursuivit :

bombon_cherie : Excuse moi! ce n’etait pas pour te tromper mais cette fille sur la photo est tout ce que je voudrais etre : belle, sexy, une femme fatale. Au lieu de ça, je suis petite, grosse et moche!

anadore : Je suis certaine que ce n’est pas vrai !

J’espérais qu’elle serait amenée à se dévoiler davantage.

A nouveau il y eu une interruption.

bombon_cherie : Je t’envoie ma photo, la vraie cette fois. Comme ça, tu n’auras pas de trouble à me reconnaitre.

J’attendis moins d’une minute puis une petite fenêtre apparut à l’écran, me proposant de télécharger un fichier jpg envoyé par bombon_cherie. J’ouvris l’image et devant moi apparut le visage maussade d’une jeune femme triste parce que la nature ne l’avait pas gâtée. Boulotte et trop maquillée, elle avait des cheveux bruns et ternes, et sa tenue recherchée ne parvenait pas à faire oublier la lourdeur de son corps et de ses traits. J’avais du mal à croire que cette jeune femme ait pu tuer deux personnes avec une sauvagerie digne d’une bête féroce, mais je savais que ce n’était sans doute qu’une image, un miroir aux alouettes.

‒ Copie-le, me souffla Jacques Delorme.

‒ Je doute que cette pauvre fille névrosée ait jamais tué quelqu’un.

Il sourit et m’embrassa dans le cou.

‒ Il y a peu de chances que ce soit elle, mais la fille sur la photo peut avoir un rapport avec le tueur : une ancienne petite amie, une victime, un membre de la famille…

Je cherchai une disquette vierge dans le monticule de feuilles qui s’éparpillaient sur mon bureau et y recopiai le fichier.

Nathalie s’impatienta :

bombon_cherie : Tu as reçu?

anadore : Oui

bombon_cherie : Alors pas trop deçue ?

anadore : Non, ce qui est important, c’est ce qu’on a dans la tete !

En envoyant mon message, je pris conscience que je venais de lui avouer implicitement que je la trouvai petite, grosse et moche, mais elle ne sembla pas s’en formaliser.

bombon_cherie : Tu as raison. Alors, on se voit demain ?

anadore : Promis !

bombon_cherie : La patisserie se trouve presque à l’angle des rues Saint-Denis et Sainte-Catherine. Tu peux y aller en metro, c’est la station Berri UQAM.

Je songeai que l’UQAM – l’université du Québec à Montréal – devait faire partie du terrain de chasse du tueur. A mes côtés, Jacques Delorme soupira.

‒ Tu prends une chance énorme, me dit-il en débouchant une canette de bière.

J’y prélevai quelques gorgées car la mienne était vide.

‒ Pourquoi ? demandai-je en reprenant mon souffle.

‒ Comptes-tu réellement aller à ce rendez-vous ?

‒ Bien sûr, dis-je avec assurance, et j’espère bien que je n’irai pas seule.

‒ Je suis de service samedi à partir de midi…

‒ Tu ne peux pas t’arranger avec un de tes collègues ?

‒ Il faudra bien, dit-il en haussant les épaules d’un air contrarié. Je ne vais pas te laisser y aller toute seule. Mais il n’y a pas de quoi monter une opération.

‒ Pourquoi pas ? demandai-je naïvement.

‒ Parce que Montréal est le territoire de la Police Métropolitaine et que nous devrons les informer de ce que nous faisons là-bas. Ce sera donc une opération non-officielle. De toute façon, on ne peut pas mobiliser une équipe. Nous n’avons que de vagues soupçons, pas même une intime conviction.

J’allais répliquer mais il me cloua le bec en plaquant sa main sur ma bouche.

‒ Je serai là à titre privé.

‒ Tu seras armé quand même ? dis-je en me dégageant de son emprise.

‒ Non ! Contrairement à ce que tu sembles croire, je ne peux pas me promener comme bon me semble avec une arme de service. Et de plus, je n’ai pas besoin d’un pistolet pour te défendre.

Je m’approchai de lui et aspirai ses lèvres dans un baiser sensuel qui réveilla mon désir.

‒ J’éprouve un sentiment très fort pour toi, murmurai-je. Je ne sais pas encore ce que c’est mais ce dont je suis sûre, c’est qu’avec toi je n’ai plus peur.

A suivre...

© Lignes Imaginaires 2017/Christophe Dugave 2003

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kitana

Alors reprenons un joure j ai voulu aller dans une ville qui s apellait mystery speel car on m avait accptée en tant que nounou d une fille qui me fait penser a ma soeur et aussi qui sapelle Lorie !! et le frere de lorie me fait penser à mon frere qui s' apellait nicolae !!!!!!!!!! mais bon je vais aller a un hotel passer 2 nuit la ba rester 4 ans ave les bartholy sa passe creme je gare ma voiture et met un portail au cas ou on veux la voler imposible ! je me rend a l aceuil un homme je vais lire dans ses penser son PERVER !!!!!!! il parle de mon beua jolie petit c... et de mes belle forme pffff je prend une chambre et j m en fous royalement de ses explication pour me matter je defait a moitier mes valise je prend une poche de sang je met ma nuissete je bois mon sang puis au lit car demain je vais me rendre la fac pour m inscrire (le matin) je me leve jette un sore sur mes valise pour ne pas voire les poche de sang et mon grimoire je me rend a la fac je serai accapeter dans 1 MOIS !!!!!!!!! QUOI ET MES ETUDE pourquoi moi!!!!!!!!!!!!!!!! se soire je me rend cher les bartoly on ma avancer d une nuit je vais recher mes valise puis je suis devant un manoire plutot filipant je tape a la porte personne puis une deuxieme je decide de partirer quand soudian .......................................................................................................................... NICOLAE on sais serrer dans le bras puis mon frere cri LORI VIEN VOIRE TA NOUNOU !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! !!!! elle me sautaire dans les bras mais je sens une personne me prendre le bras qui sais ...................... A SUIVRE !!!!!
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Défi
Elliott héducy

Ils montèrent dans le métro, Lise avant Jean. Dans la rame, il repérèrent deux places vides et s'assirent.
-J'espère que le boss a apprécié mon rapport commercial, dit Lise. J'ai sacrifié ma nuit dessus.
-Il n'y a aucune raison pour qu'il ne l'ai pas aimé, la rassura Jean. Le boss t'as à la bonne, tu sais. Il te considère comme un des moteurs de cette entreprise.
-Dis plutôt qu'il m'aimerait bien dans son lit. Tu devrais voir comment il me regarde, quand je passe devant son bureau.
Le métro avait déjà traversé quatre stations. La machine émettait maintenant son bruit de croisière et le trajet était devenu monotone.
A la cinquième station, Jean vit le premier qu'un homme suspect avait grimpé dans la rame. L'individu dégageait une odeur d'alcool. Il portait un long manteau beige, des lunettes, et l'on voyait ses jambes nues. Jean pria pour qu'il ait mis un short en dessous.
- Encore un clodo, persifla soudain Lise. Celui-là n'a même pas fait l'effort de mettre un pantalon.
-Arrête. Peut-être qu'un jour a-t-il travaillé mais que sa boîte a coulé, répliqua Jean. Tu ne le connais même pas.
A environ quatre mètres devant eux, une adolescente écoutait ses tubes. Ses écouteurs se vissaient dans ses oreilles et la coupait du bruit extérieur.
L'homme un peu suspect s'approchait d'elle. Il mouvait avec lenteur sa grande carcasse, et ne quittait pas des yeux sa tête blonde ni sa nuque rose et découverte.
Il commença à déboutonner son long manteau. La tension se fit palpable parmis les usagers. De nombreux passagers se tenaient là. Ils se demandaient tous ce qu'allait faire l'homme.
Quand il eut finit de déboutonner son manteau, les passagers découvrirent qu'il était nu.Il balaya son sexe de droite à gauche devant l'adolescente qui mit un temps à réagir. Elle pleurait pendant que le bonhomme continuait sa manoeuvre en y prenant un plaisir malsain.
Jean avait perdu tous ses repères.
- Mais c'est quoi ce bordel! s'indigna Lise. Il faut l'arrêter!
Jean regarda autour de lui. Il n'était pas bien costaud, alors il se voyait mal s'interposer entre le pervers et la jeune fille. Malheureusement,il n'y avait dans cette rame que des femmes et des vieillars et il était le seul à pouvoir agir. Jean respira un grand coup. Peut-être qu'avec une bonne droite derrière la nuque, rapide, précise, comme à la télé, il assomerait le colosse et aurait le temps d'appeler la police.
Jean se tint prêt. Il semblait sur le qui-vive. Mais Lise lut ses intentions dans son regard et saisit son bras.
-Non. N'y va pas. Tu te prendras juste un coup de couteau, et mourras bêtement.
Le ton sur lequel elle prononça ces mots me glaça les veines. La banalité du quotidien avait laissé la place à une terrifiante situation d'urgence. Le genre de situation qui vous change un homme.
Je restais donc sur mon siège, et attendis de voir la suite. Le bonhomme harcelait toujours cette pauvre fille sans que personne n'eut parut l'avoir remarqué. Au bout de cinq minutes, il lui attrapa le bras. Il défit son vêtement, la courba et... ce qui arriva ensuite, je ne peux décemment pas vous le raconter.

Les policiers ont reconnu que Jeanne Gernez, quinze ans, avait subi un viol dans les transports en commun, au jour du vingt-sixième janvier deux-mille dix-huit à dix-huit heures. Ils ont également inculpé tous les passagers présents ce soir là pour non assistance à personne en danger. Jean et Lise sont concernés.
-Je mérite pas d'être en vie.
Jean et Lise songeaient dans un parc à la frontière entre le quinzième et la quartier de la tour eiffel. Ils avaient assistés au viol il y a deux semaines. Aucun des deux ne parvenaient encore à bien dormir la nuit, et, dans leurs cauchemars, chacun réentendait les cris de Jeanne.
-Ne dis pas cela, lui répondit Lise. S'il y a une responsable ici, c'est moi, et c'est moi qui devrait être à cette heure-ci dans un cercueil.
Lise rêvassait. Elle aimait bien ça, rêvasser, depuis deux semaines, adoptant quand elle s'oubliait un air profond et lointain. Soudain, elle pleura.
-hé moi, je pensais à ce que mon boss allait penser de moi, et,...et, je ne voulais pas d'histoire. On violait une fille devant mes yeux, et je n'ai fait que réfléchir à ma carrière...
Jean eut de la peine pour elle. Quoiqu'il en avait aussi pour lui-même. Certains gestes de la vie quotidienne comme de regarder son reflet dans la glace se montrèrent pénibles. Il ne pouvait plus non plus fixer ses enfants, et quand il y parvenait, il imaginait un autre lui se tortiller péniblement sur son siège pendant qu'un de ses enfants se faisait violer.

Deux ans s'écoulèrent. Lise avait fini par se faire une raison, et après quelques séances de psy, Jean se reconstruisit un amour propre. Le train train de vie avait repris, et un soir où Jean préparait la cuisine, il réussit pour la première fois à parler à sa femme de l'incident.
-Tu sais, chérie.... c'est peut-être un cliché que j'ai pu lire dans un roman à l'eau de rose , mais voilà; il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à elle.
Sa compagne s'appelait Carmen. Il l'avait épousé pour sa gentillesse, et elle avait toujours un mot gentil à lui adresser, ou de bons conseils à lui prodiguer.
-Ce n'est pas de ta faute. Ce qui arriva, c'est que tu as eu peur. C'est normal. Je dirais même que, parfois , ça demande du courage, d'avoir peur. Le courage de se dire qu'après cela, on se détestera pour toujours, mais qu'on reverra sa famille et qu'on continuera de s'en occuper.
Carmen était aussi très philosophe.
-Oui, mais tu ne comprends pas. Je... j'ai sincèrement eu peur. Oui, j'ai eu les jetons de ne plus vous voir, mais il y a autre chose. J'ai eu peur pour moi. Et j'ai agi comme une tapette.
-Oui, t'as vraiment agi comme un connard.
Ils ne l'avaient pas entendu entrer, à cause des plaques de cuisson. Gérard Gernez se tenait devant eux, un couteau à la main.
-Tu me reconnais, Jean? Depuis le départ, tu savais qu'un de ces jours je te rendrais une petite visite.
Jean ne joua même pas aux surpris. Il avait gardé ce secret depuis bien longtemps. L'adolescente qu'il avait laissé se faire violer s'avéra être la fille d'un ancien collègue, Gérard Gernez. Ils n'avaient jamais été les meilleurs amis du monde, mais à l'époque, ils se disaient toujours bonjour et s'échangèrent deux, trois blagues sur la nouvelle performance du fc club de lens ou sur la tenue de la chanteuse Israëlienne à l'eurovision. A présent, Gérard Gernez le regardait avec les yeux d'un fou, et il menaçait sa vie, et celle de son épouse.
-Gérard, je ... je suis désolé. Je ne pense pas pouvoir effacer ce qu'il s'est passé, sinon crois moi que je l'aurais fait dans la minute. Mais tout faire en mon pouvoir pour me faire pardonner, cela me semble possible.
-Te faire pardonner,... te faire pardonner...
Gérard se répéta au moins quatre/cinq fois, et Jean crut qu'il ne s'arrêterait pas, mais il enchaina;
- Crois tu que l'on parle de choses pardonnables? que ce dont on t'accuse est pardonnable?
-Non... mais je..
- Tu n'as RIEN FAIT!
Le hurlement de Gérard retentit dans la cuisine. Le temps se figea une minute. Puis Gérard avança vers Jean.
- Tu voudrais que je t'excuse? Cela soulagerait-il ta petite conscience? Pourrais-tu te représenter tout ce que moi, j'ai du perdre dans cette histoire que tu aurais pu éviter?
Gérard avait atteint la cuisinière. Il tenait maintenant Jean par la taille, lui appuyant son couteau sur la gorge.
-Tu veux te faire pardonner? demanda-t-il.
-Oui.
-Alors pas bougé.
Gérard relâcha la pression et rangea sa lame. Il se retourna et marcha vers Carmen. Au fond, Jean sut comment ça allait se finir depuis que Gérard lui avait dit de ne pas bouger. Il avait toujours gardé sur lui le couteau qui lui avait servi à couper les tomates. Ce couteau, il l'enfonça dans le dos de Gérard, se libérant de la tension, se libérant de la peur, pour découvrir une peur et une culpabilité encore plus grande que celles qui l'habitaient depuis maintenant deux ans.
La justice condamna Jean à treize ans de prison. Il avait assassiné un homme de sang froid, n'avait pu invoquer la légitime défense. Il l'avait poignardé dans le dos. Jean était dans la force de l'âge. Il adorait sa vie, qu'il voulait heureuse et prolifique. A présent, Jean était un criminel. Et je vais vous paraître prétentieux, mais laissez moi vous dire que s'il avait eu des couilles, il serait encore dans le peloton de tête de la fameuse course au bonheur.


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Défi
Moriarty

Du Chaos naissent les étoiles
 (« Le jour où je me suis aimé pour de vrai », écrit par Kim et Alison McMillen)

Le jour où je me suis aimé pour de vrai… On peut dire qu'il est arrivé. Et qu'il n'est pas arrivé. Les deux en même temps. J'ai mis du temps à comprendre. Comprendre quoi ? Je ne serais jamais comme les autres. Ça avait été sous-jacent toute ma vie. Mais ça a fait « ding » dans ma tête en cours de sociologie. Quand tous les exemples donnés ne s'appliquaient pas à moi.

J'ai regardé autour de moi et j'ai compris.


J'ai compris que je ne serais jamais comme ces gens autour de moi. Cette différence, je me la trainais depuis des années. Ils venaient tous de grandes villes. Je viens d'un petit patelin perdu – que j'aime – dont personne ne connaît jamais le nom, même dans la région.


Et je me suis souvenu.

A mon entrée au lycée, le regard étonné du professeur principal, lorsque j'avais donné le nom et la ville de mon collège. Comme si les élèves de cet établissement ne pouvait pas réussir dans une filière générale – pis encore, avec une option scientifique !

Avant ça, au collège, on me regardait déjà comme une extraterrestre. Des bonnes notes. Pas de la ville – même là, à moins de huit kilomètres de mon village, personne n'en connaissait le nom !  Je n'aimais pas la même musique. Je n'avais pas le même genre de centres d'intérêts. Je ne fumais pas en cachette dans les WC. J'aimais  les livres plus que je ne m'intéressais aux garçons. Je m'habillais comme un mec, trouvant les jeans plus confortables que les jupes. Grande gueule. Des blagues étranges, qui attirent l'animosité – le premier degré n'est pas à la portée de tout le monde, mais je ne le savais pas encore. Mes amis, les vrais n'étaient pas dans la même classe.

Et ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe.

Encore avant, je préférais jouer au foot, à la balle au prisonnier, grimper dans la cage à écureuils, courir avec les garçons, plutôt que de m'asseoir à discuter… Discuter de quoi ? Je n'ai jamais su. Jamais su parler pour ne rien dire. Je préférais le basket et le judo à la gymnastique. Partir explorer les environs à vélo avec mon ami d'enfance. Combattre des dragons imaginaires.

Et ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe commençait à apparaître.

Plus jeune encore, et l'anecdote semble être une des favorites dans la famille – de même que mon exploit de « monter » sur un arbre en vélo, de peur de freiner dans les graviers – cette fois où mon grand-père m'avait offert une poupée. Que j'avais jetée pour mieux jouer avec les petites voitures de mon frère.

Et déjà, je ne voulais pas entrer dans les cases faites pour moi.

Toujours au lycée, à l'internat, être enfermée avec des filles était pour moi une torture. Maquillages, garçons, tels étaient leurs sujets de conversations. J'en étais toujours à chercher des dragons à combattre, dévorant bouquin sur bouquin.
Passant le permis moto - « Ah non, tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ! » Et si, Mémé, moi aussi.
Premier contact avec les machines – qui devint mon seul contact avec les filles de l'internat.

Et toujours, ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe.

Comme le dit le proverbe, il vaut mieux être seul que mal accompagné. Mais je ne traverse pas la vie sans personne autour de moi. Il y a quelques personnes qui sont incluses dans ma bulle de différence et d'indifférence.

J'ai continué mon chemin, dans un monde où mes interlocuteurs principaux prennent place derrière des machines, ordinateurs et téléphone. Dans ma promotion, c'était déjà le cas. Vous voulez savoir un secret ? Les informaticiens sont parfois pire qu'un troupeau de filles adolescentes. Là non plus je ne me sentais pas à ma place. Pas incluse dans un groupe.
J'y ai appris que certains pouvaient être vraiment cons et pour sauver leur cul, risquer de mettre toute votre carrière en danger pour simplement sauver leur année scolaire. J'y ai appris que faire des grands plans n'amenait que la déception. J'y ai appris que l'argent achetait le diplôme et qu'au final, les connaissances acquises n'étaient pas importante.

Et une fois de plus, le sentiment de ne pas faire partie du groupe.

Mais j'avais compris. J'avais compris que la réussite, ce n'était pas de faire partie d'un de ces groupes. De vouloir s'affilier à quelque chose qui ne serait pas moi. Je n'ai pas besoin de la plupart d'entre eux. Nous pouvons faire un bout de chemin ensemble, mais ils ne sont pas moi. Je ne suis pas eux. Je suis libre d'aller de mon côté. De remonter à contre-courant. D'être une fille et d'aimer la moto, l'informatique, les sports de combat, les films de science-fiction, le hard-rock et les machines.

Je suis un électron libre de sa trajectoire. Libre de gravité aléatoirement. De me perdre sur mes propres chemins.

Libre de n'appartenir à aucun groupe.

Libre de douter, la nuit, de mes choix. Libre de m'aimer et de m'accepter comme je suis. Comme les autres ne peuvent m'accepter et m'aimer.
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