Chapitre 16

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Je m’éveillai bien avant les premières lueurs de l’aube. Depuis la mort de Johanne, mes nuits se résumaient à quelques périodes de sommeil agité entrecoupées de longues insomnies. Pourtant, ce matin-là, j’émergeai des limbes, satisfaite et reposée. Ma main frôla le corps assoupi de Jacques Delorme qui s’était affaissé contre le mien dans l’étroit lit à une place. En d’autres circonstances, j’aurais sans doute préféré que notre première nuit se déroulât dans la chambre spacieuse et confortable d’un bon hôtel ou chez lui, où je me plaisais à imaginer des draps de satin et un matelas d’eau. Pourtant, j’avais voulu que notre première union ait lieu dans ma chambre. J’éprouvais en quelque sorte le besoin de conjurer le mauvais sort. Je voulais faire disparaître tous ces souvenirs pénibles en les noyant dans la volupté de nos ébats. J’étais heureuse, mais je regrettais un peu que les choses soient allées si vite entre nous. J’aurais aimé attendre encore, apprendre à connaître Jacques, voir approcher le moment où nos corps s’uniraient, désirer cet instant pour mieux en profiter, pour me souvenir de l’attente du plaisir autant que du plaisir lui-même. Je me morigénai, me traitant d’éternelle insatisfaite, et me blottis contre le corps chaud et ferme de celui qui, cette nuit-là, partageait mon lit. Je m’endormis à nouveau, songeant que ma chambre ne serait plus jamais triste et que ces quelques mètres carrés représentaient maintenant quelque chose d’agréable dans ma vie.

Lorsque j’émergeai à nouveau des brumes de l’inconscience, le jour était levé depuis longtemps et la lueur triste et froide d’une journée de neige filtrait à travers les rideaux. Je cherchai en vain la main de mon compagnon et mes doigts frôlèrent le tissu froid, courant sur le matelas où je gisais comme anesthésiée. Je me redressai brusquement et constatai avec un petit pincement au cœur que Jacques Delorme avait filé sans me réveiller. Il me fallut plusieurs minutes avant de me souvenir d’un mouvement dans mon dos, du frôlement de ses lèvres sur ma bouche et d’un bruit de porte qu’on referme. Je regardai l’heure : il était 9 heures passé et j’étais en retard. Sans doute Jacques était-il parti travailler, mais je ne pus m’empêcher de songer qu’ayant obtenu ce qu’il voulait, il m’avait peut-être abandonnée pour une nouvelle conquête. A cette idée, j’éprouvai plus de dépit que de tristesse car le passé m’avait rendue méfiante et je m’efforçais de n’attendre pas trop de cette relation si précipitée.

Je me jetai sur le travail comme on se jette dans la mêlée. Ainsi, je ne vis guère la journée passer, me trouvant une nouvelle occupation à chaque fois que mon cœur divaguait et échappait à ma raison. Quand vint le soir et que le laboratoire se vida peu à peu de ses occupants, j’étais exaltée et vaguement inquiète. J’avais totalement oublié Internet. J’évitais de penser à Johanne. Vers 19 heures, j’ôtai ma blouse et m’apprêtai à lever le camp, songeant, un peu déçue, que Jacques ne m’avait pas donné de nouvelles. Je l’aperçus soudain qui me dévisageait avec un sourire enjôleur qui me fit chavirer le cœur.

‒ J’ai de la "Bleue" bien fraîche de chez le dépanneur, me dit-il, et je suis passé aux "Promenades King" pour acheter une pizza, une Suprême, comme tu aimes.

‒ Super, répondis-je sottement, comme pétrifiée par son apparition.

‒ Tu m’as manqué, murmura-t-il.

‒ Et moi j’ai faim, j’ai faim de toi, une faim de louve, répondis-je en me jetant dans ses bras.

Je songeai que j’étais en train de tomber amoureuse comme une midinette écervelée, que ça n’avait aucun sens, mais que je n’avais aucune envie d’être raisonnable. Malgré les circonstances tragiques de notre rencontre, Jacques Delorme était ce qui m’était arrivé de mieux depuis de trop longs mois et je refusais de laisser ma logique s’en mêler.

‒ Tu as retrouvé ta clé ?

‒ Oui, tu as bien fait, je n’aurais pas aimé me réveiller avec la porte ouverte.

En partant, Jacques avait précautionneusement verrouillé mon verrou de l’extérieur et avait déposé la clé dans mon casier postal.

Nous rejoignîmes les Résidences sans nous toucher mais, dès que la porte de ma chambre fut bouclée, nous échangeâmes un long et torride baiser, caressant nos corps fébriles avec des gestes trop pressés. Une nouvelle fois, je me donnai à lui, sans penser à autre chose qu’à nous deux. La bière resta au frais et la pizza passa la nuit dans son carton sans que nous y ayons touché.

Vers minuit, je me réveillai, affamée et en pleine forme, et me levai sans bruit. Je me découpai une part de pizza, hésitai un moment devant le réfrigérateur et finis par déboucher une canette de Labatt Bleue bien glacée. Je pestai silencieusement contre ces bouchons censés se décapsuler à la main qui meurtrissaient mes paumes en pure perte puisqu’ils me résistaient la plupart du temps. Je profitai de la faible lumière pour regarder dormir celui que j’aimais. Il était aussi beau qu’un dieu antique dans la lueur magique de ce clair-obscur digne d’un peintre hollandais. Et, tout en mâchonnant ma pizza froide que je n’avais pas eu le courage d’aller réchauffer, j’admirai mon homme. Seuls son visage, son épaule et son bras gauche émergeaient de dessous la couette qui se soulevait au rythme tranquille de sa respiration. Ses muscles saillants et bien dessinés s’étiraient avec grâce et souplesse au moindre de ses mouvements. Je restai ainsi plusieurs minutes à le couver du regard puis j’allai jeter un coup d’œil à la fenêtre. Il ne neigeait pas mais le ciel bas réverbérait les lumières de la ville. Je contemplai le spectacle de la nuit. L’ombre scintillante des lueurs éparses me rappela mes longues escapades nocturnes sur la Toile et j’hésitai un moment avant de me décider à allumer mon ordinateur.

Dès ma connexion sur Yahoo Bavardage, je fus avertie de la présence de bombon_cherie. Elle m’envoya aussitôt un message.

bombon_cherie : Salut Anne, je n’esperais plus te retrouver…

anadore : J’ai ete pas mal occupee

bombon_cherie : Tu m’as manquee !

Notre conversation fut alors interrompue par deux internautes qui tentaient de s’immiscer dans notre dialogue. Je les ignorai.

bombon_cherie : Je m’ennuyais sans toi. J’aime bien te raconter ma vie

anadore : J’aime bien lire ce que tu m’ecris

Me sentant obligée de m’excuser de la sobriété de mes réponses, j’ajoutai :

anadore : Je ne suis pas tres bavarde mais je sais écouter

bombon_cherie : Je sais… Tu n’es pas comme les autres filles

anadore : ?

bombon_cherie : Elles ne sont interessees que par leur cul, au sens propre comme au sens figure

Le moment était venu de la tester.

anadore : Je me demandais quelque chose…

bombon_cherie : Quoi ?

anadore : Jusqu’ou peut aller une relation par internet ?

bombon_cherie : Comment ça ?

anadore : Crois-tu qu’on puisse devenir amies ?

Je sentis une hésitation et me plus à l’imaginer, décontenancée devant son écran.

bombon_cherie : C’est ce que nous sommes n’est-ce pas ? amies, confidentes…

A la vérité, ce semblant d’amitié me paraissait bien superficiel et les confidences étaient toujours à sens unique. J’en savais déjà très long sur Nathalie, à moins bien sûr qu’elle ne se soit inventée une existence virtuelle, ce qui me paraissait peu probable car à aucun moment je n’avais pu la prendre en défaut. Si elle me racontait des histoires, elle le faisait avec brio.

Je sentis un mouvement dans mon dos et le bruit des draps froissés et du sommier qui geignait.

‒ Que fais-tu ? me demanda Jacques d’une voix endormie.

‒ Je mange, je bois et je tchatche.

‒ Quelle heure est-il ?

‒ Presque 1 heure du matin…

‒ Tu n’es pas une fille ordinaire, dit-il, accoudé sur le matelas, en me regardant me servir une nouvelle part de pizza.

Je souris car il était la seconde personne à le dire cette nuit-là.

Il ajouta :

‒ Tu manges de la pizza froide et tu bois de la "Bleue" à presque 1 heure du matin tout en placotant par Internet !

‒ C’est bien pour cela que je t’intéresse : parce que je suis une fille atypique.

Il se leva et vint me rejoindre pour me voler une bouchée de pizza.

‒ Qui est-ce ?

‒ Nathalie, enfin, elle prétend se nommer Nathalie. Son pseudo, c’est bombon_cherie. Elle a l’air d’une gentille fille. Elle aurait très bien pu discuter avec Johanne…

‒ Tu ne lui as pas demandé ?

‒ Je n’ai pas envie de perdre sa trace ! Si elle prend peur, elle coupera la communication et changera d’identité.

A l’autre bout de la ligne, Nathalie s’impatientait.

bombon_cherie : Tu es toujours la ?

anadore : Oui. Tu veux me rencontrer ?

La réponse tarda à venir. Visiblement, ma correspondante se méfiait. J’espérais seulement que tout n’allait pas tomber à l’eau au dernier moment. Peut-être étais-je allée trop loin et trop vite. Je pensai tout à coup que si le pseudonyme de bombon_cherie dissimulait un dangereux psychopathe, celui-ci ne serait probablement guère satisfait de perdre ainsi le contrôle de la situation. Pourtant, elle pouvait difficilement refuser mon offre. Comme je l’espérais, elle fonça tête baissée dans le piège.

bombon_cherie : Ou tu es la ?

anadore : Chez moi, a Sherbrooke.

bombon_cherie : Veux-tu venir à Montreal samedi ?

anadore : Demain ? demandai-je car nous étions vendredi depuis à peine une heure.

bombon_cherie : Oui demain

Je songeai que j’allais manquer une nouvelle répétition de Lysistrata et que mon absence me vaudrait les foudres du metteur en scène et l’animosité des comédiens qui me prenaient en grippe.

Je tentai mon va-tout :

anadore : Ou tu habites?

A vrai dire, je n’espérais pas de réponse précise.

Je sentis les mains de Jacques Delorme, tout d’abord caressantes, se resserrer sur mes épaules.

‒ Tu prends une chance, me souffla-t-il à l’oreille comme s’il craignait d’être entendu.

‒ Oui, mais c’est un risque calculé. Je garde le contrôle de la situation.

La réponse de Nathalie s’afficha sur l’écran :

bombon_cherie : Il y a une patisserie française sur Saint-Denis, on peut s’y retrouver si tu veux. Ça s’appelle "Les Delices François". C’est très bon, j’y vais parfois manger des gateaux et boire un chocolat

Un instant, mon regard s’assombrit en pensant que Johanne et moi allions souvent boire un chocolat chez Van Oute, à la limite de King-Est.

OK, répondis-je, satisfaite que ce premier rendez-vous ait lieu dans un endroit public où les policiers pourraient se mêler discrètement à la foule anonyme des consommateurs.

bombon_cherie : Vers 2 heures samedi alors ?

anadore : OK, tu n’as qu’à t’installer à une table pres de la vitrine

bombon_cherie : Comment saurai-je que c’est toi ? Tu ne m’as jamais envoyé de photo et celle de ton profil est un peu sombre…

Il était vrai que, malgré nos longues discussions, elle ne m’avait jamais demandé de me décrire de manière approfondie et le profil d’anadore ne contenait guère de détails personnels. Prudente, je me décrivis sans lui promettre de cliché.

anadore : Je suis blonde aux yeux bleus, 1 m 60, tres ordinaire. Mais moi, je te reconnaitrai, j’ai vu ta photo sur ton profil

Il y eut un blanc et je crus que la connexion avait été perdue.

bombon_cherie : J’ai peur que non… !

anadore : Pourquoi ?

bombon_cherie : Parce que je ne ressemble pas a cette fille là…

Je fus d’abord tentée de crier victoire car j’avais réussi à la pousser dans ses derniers retranchements, mais en même temps, une curieuse impression m’envahissait. J’en venais tout de même à douter que sous le pseudonyme de bombon_cherie se cache celui que je cherchais ; à moins que le tueur ait choisi de me manœuvrer, de jouer la carte de l’honnêteté pour me mettre en confiance.

Nathalie poursuivit :

bombon_cherie : Excuse moi! ce n’etait pas pour te tromper mais cette fille sur la photo est tout ce que je voudrais etre : belle, sexy, une femme fatale. Au lieu de ça, je suis petite, grosse et moche!

anadore : Je suis certaine que ce n’est pas vrai !

J’espérais qu’elle serait amenée à se dévoiler davantage.

A nouveau il y eu une interruption.

bombon_cherie : Je t’envoie ma photo, la vraie cette fois. Comme ça, tu n’auras pas de trouble à me reconnaitre.

J’attendis moins d’une minute puis une petite fenêtre apparut à l’écran, me proposant de télécharger un fichier jpg envoyé par bombon_cherie. J’ouvris l’image et devant moi apparut le visage maussade d’une jeune femme triste parce que la nature ne l’avait pas gâtée. Boulotte et trop maquillée, elle avait des cheveux bruns et ternes, et sa tenue recherchée ne parvenait pas à faire oublier la lourdeur de son corps et de ses traits. J’avais du mal à croire que cette jeune femme ait pu tuer deux personnes avec une sauvagerie digne d’une bête féroce, mais je savais que ce n’était sans doute qu’une image, un miroir aux alouettes.

‒ Copie-le, me souffla Jacques Delorme.

‒ Je doute que cette pauvre fille névrosée ait jamais tué quelqu’un.

Il sourit et m’embrassa dans le cou.

‒ Il y a peu de chances que ce soit elle, mais la fille sur la photo peut avoir un rapport avec le tueur : une ancienne petite amie, une victime, un membre de la famille…

Je cherchai une disquette vierge dans le monticule de feuilles qui s’éparpillaient sur mon bureau et y recopiai le fichier.

Nathalie s’impatienta :

bombon_cherie : Tu as reçu?

anadore : Oui

bombon_cherie : Alors pas trop deçue ?

anadore : Non, ce qui est important, c’est ce qu’on a dans la tete !

En envoyant mon message, je pris conscience que je venais de lui avouer implicitement que je la trouvai petite, grosse et moche, mais elle ne sembla pas s’en formaliser.

bombon_cherie : Tu as raison. Alors, on se voit demain ?

anadore : Promis !

bombon_cherie : La patisserie se trouve presque à l’angle des rues Saint-Denis et Sainte-Catherine. Tu peux y aller en metro, c’est la station Berri UQAM.

Je songeai que l’UQAM – l’université du Québec à Montréal – devait faire partie du terrain de chasse du tueur. A mes côtés, Jacques Delorme soupira.

‒ Tu prends une chance énorme, me dit-il en débouchant une canette de bière.

J’y prélevai quelques gorgées car la mienne était vide.

‒ Pourquoi ? demandai-je en reprenant mon souffle.

‒ Comptes-tu réellement aller à ce rendez-vous ?

‒ Bien sûr, dis-je avec assurance, et j’espère bien que je n’irai pas seule.

‒ Je suis de service samedi à partir de midi…

‒ Tu ne peux pas t’arranger avec un de tes collègues ?

‒ Il faudra bien, dit-il en haussant les épaules d’un air contrarié. Je ne vais pas te laisser y aller toute seule. Mais il n’y a pas de quoi monter une opération.

‒ Pourquoi pas ? demandai-je naïvement.

‒ Parce que Montréal est le territoire de la Police Métropolitaine et que nous devrons les informer de ce que nous faisons là-bas. Ce sera donc une opération non-officielle. De toute façon, on ne peut pas mobiliser une équipe. Nous n’avons que de vagues soupçons, pas même une intime conviction.

J’allais répliquer mais il me cloua le bec en plaquant sa main sur ma bouche.

‒ Je serai là à titre privé.

‒ Tu seras armé quand même ? dis-je en me dégageant de son emprise.

‒ Non ! Contrairement à ce que tu sembles croire, je ne peux pas me promener comme bon me semble avec une arme de service. Et de plus, je n’ai pas besoin d’un pistolet pour te défendre.

Je m’approchai de lui et aspirai ses lèvres dans un baiser sensuel qui réveilla mon désir.

‒ J’éprouve un sentiment très fort pour toi, murmurai-je. Je ne sais pas encore ce que c’est mais ce dont je suis sûre, c’est qu’avec toi je n’ai plus peur.

A suivre...

© Lignes Imaginaires 2017/Christophe Dugave 2003

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Carefree

7h.


Le son du réveil se fracasse sur la nébuleuse qui entoure mon sommeil. La réalité soudaine me prend à la gorge, comme un courant d’air. De l’air, j’en cherche abondamment, je respire fort et bruyamment. A côté de moi, elle remue, gigote, dérangée. Je l’entends murmurer : « Mon cœur, ça va aller ». Je ne sais plus si c’est une question mais ce que je sais, c’est que ça n’ira pas. Je ne réponds pas, je me lève d’une traite et je me dirige vers la salle de bain.
La machine de la peur a commencé son travail. Mon ventre creux me fait mal, j’ai la peau qui gratte au creux du coude et du genou, les plaques rouges que je cultive depuis quelques jours s’assèchent, s’étendent. La nausée se répand comme une mauvaise odeur, les haut-le-cœur arrivent par vagues, rapprochées, douloureuses. Dans le miroir, j’ai l’air d’un petit animal terrifié. Les mâchoires écrasées, je glisse la brosse à dent dans ma bouche, le goût de menthe artificielle m’écœure, je suis penchée sur le lavabo. « Surtout, ne pas vomir, ne pas vomir ». Je déploie mes astuces de diversion, pincer la peau de mon cou, m’investir dans un jeu stupide pour oublier. Chercher tous les mots se terminant par –ure. « Allez, nature, investiture, villégiature, carrure, ordure... » , je bave, recroquevillée. Il paraît que la production intensive de salive avant les vomissements sert à protéger la gorge et les dents de l’acidité de la bile. Je ferme les yeux. Chercher tous les pays commençant par la lettre C. « Chypre, Cambodge, Cameroun, Congo, Corse ». Ah non, la Corse, ce n’est pas un pays. La nausée se calme, la distraction a fonctionné.
Il est 7h12, il ne reste que quelques minutes avant de partir, de glisser sur l’autoroute A13 et ses quelques kilomètres, de monter l’escalier qui mène à l’entrée de l’hôpital, rejoindre le pôle mère-enfant, me changer, attendre la relève, droite comme un piquet. « Tu m’envoies un message quand tu es arrivée ? » elle me parle avec des yeux inquiets, elle voudrait que les choses soient plus simples, que chaque réveil ne ressemble pas à cette guerre menée contre mon corps, mon corps comme une grenade qui menace d’exploser. Sur la route, je mets la radio à fond, j’ouvre la fenêtre, je m’accroche à des choses réelles, des choses que je peux écouter, sentir, pour ne pas oublier que je vis dans un autre monde que celui de ma peur, un monde où l’on m’attend. Sur le parking, les flaques d’eau ont gelé, l’air est piquant. En bas de l’escalier, une vieille dame avance à tâtons, de peur de tomber. « Si jamais on tombe, on sera au bon endroit ! » me dit-elle. Je ris jaune, c’est bien une blague de vieux ça, tiens.
Je passe les portes battantes, le vigile vérifie mon sac d’un oeil distrait, une femme ouvre le volet roulant de la cafétéria, quelques vieux sont assis sur des fauteuils, perfusion au bras, l’air ahuri, à attendre je ne sais quel miracle. Je continue tout droit, j’avance dans un tunnel de verre, dehors c’est toujours la nuit, il n’y a que la lumière orange des réverbères, le bleu du stroboscope de l’ambulance, le ronronnement de la nettoyeuse automatique. La nausée remonte du bas ventre, je mets la main devant la bouche, je serre les dents très fort. L’odeur de la salle de naissance vient de remplir mes poumons, cette odeur de début de vie que je ne pourrais mieux décrire, un mélange de fluides et d’inquiétude, une transpiration féminine, maternelle, le parfum extraordinaire de l’irruption dans ce monde. J’entre dans le bureau des sages-femmes, une pièce exiguë et sombre, trois fauteuils à roulettes, trois ordinateurs, un tableau résumant l’activité du service, un écran affichant les tracés des rythmes cardiaques fœtaux, lignes abruptes puis continues, oscillantes, ce liseré indispensable à notre sérénité.
J’attends un silence et me présente de cette phrase que j’ai répété des centaines de fois avec une assurance feinte : « Bonjour, je suis Héloïse, étudiante sage-femme ». Les autres acquiescent d’un signe de tête, je suis instantanément placé dans la hiérarchie du groupe : dernière position.
Je m’approche des dossiers, je feuillette en faisant semblant de m’intéresser très sérieusement à ce qu’il se passe. La sage-femme de nuit, l’air défait, nous transmets les informations nécessaire : « Je vous laisse Madame B, une primipare qui est arrivée ce matin en travail spontané, elle attend d’avoir sa péri, je viens de biper l’anesth, elle est à 3 cm ». Je reprends les éléments dans ma tête, j’évalue d’un rapide calcul l’étendue des dégâts. Primipare signifie que la patiente attend son premier bébé, ça veut dire débutante, chialeuse, chiante. Pas de péridurale, pas d’expérience de la douleur, débutante, chialeuse, chiante. 3 cm, début des hostilités, des heures de dilatation à baigner dans son liquide amniotique, à soupirer parce que ça n’avance pas, à se mettre dans des positions improbables et humiliantes pour facilité la descente du foetus dans le bassin.
« Tu prends la patiente avec moi ? » La sage-femme interrompt mon bilan sans appel.
« Oui, bien sûr ! » Comme si j’avais le choix, comme si sa rhétorique de merde m’offrait la possibilité de dire « non, ça ne me dit trop rien, je vais attendre la suivante ». J’ai déjà envie de partir, de courir dans l’autre sens, d’être libre. Je me flanque d'un sourire qui se veut sincère, maintenant il faut aller se présenter à la patiente, vérifier que tout va bien, instaurer un climat de confiance avec cette femme pour qui vous êtes l'actrice principale du « plus beau jour de sa vie ».
J'aimerais dire que j'ai encore un intérêt pour les personnes dont je m'occupe mais la peur a tout absorbé, je laisse les jours me glisser dessus, j'attends l'accalmie de la fin de journée, ce bref soulagement quand la petite aiguille de l'horloge a coulissé de douze crans.
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Andrew Laeddis

Me voici tournant dans une cage d’acier,
Des gouttes martèlent une gamelle rouillée.
Je voudrais leur dire, à eux, ô combien ils sont en tort,
Et puis, pour en finir, hurler ton nom jusqu’à ma mort.

Je me souviens ta main caressant mes cheveux,
Ta douce voix me soufflant de vivre heureux.
Puis je me souviens de nous dansant du soir au matin.
Tu m’espères, vois-tu, je sais que tu m’attends... En vain.

Mon corps crispé craque dans ma tenue rayée,
Mes poignets blessés dans mes bracelets cuivrés.
Aveuglé, je n’ai pas vu le soleil depuis des lunes,
Je flaire ces bêtes étranges assises dans les tribunes.

Me voici à feuler dans ma cage d’acier,
Ces gouttes martèlent ma gamelle oubliée.
Je voudrais dire, à eux, les hommes, combien ils ont tort,
Et puis, pour en finir, feuler ton nom jusqu’à ma mort.






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Défi
Héloïse Mrchl

Lyo avait accepté la mission sans se poser la moindre question, elle considérait les détails qui l’entouraient comme étant le cadet de ses soucis. Elle improviserait, comme elle le faisait toujours, et bien que l’adversaire ne fût guère humain, cela l’importait peu. Aigredon ne paraissait guère approuver son choix, mais suivait néanmoins ses indications sans la moindre protestation, aussi docile qu’un étalon dressé par l’Ordre devait l’être. Pourtant, la jeune fille sentait nettement l’appréhension de l’animal, sa peur montante. Elle les ressentaient contre ses jambes, à la manière dont les muscles de l’étalon se contractaient convulsivement sans raison apparente.
Elle aussi aurait dû ressentir l’angoisse, la peur. C’est ce que toute personne possédant le moindre bon sens aurait ressenti. Mais pas elle. Au contraire, elle éprouvait de plus en plus d’impatience à l’idée d’affronter celui que les petites gens appelaient le géant noir. Elle voyait en lui la source de libération qu’elle attendait, la fin tant désirée. L’ultime affrontement. Elle ne se faisait aucune illusion quant à ce qui l’attendait. Les villageois du bas des montagnes lui avaient conté en détails les atrocités qu’il perpétrait, la manière dont il écorchait ses victimes avant de les dévorer, tandis qu’elles agonisaient encore. Du haut de ses seize ans, elle n’espérait guère le vaincre ni même en réchapper. Et c’était exactement ce qu’elle désirait. Et bien qu’elle se battrait avec toutes les forces qu’elle possédait, elle accueillerait avec joie le moment fatidique où il la saisirait pour ne plus la laisser s’enfuir. C’était un moment dont elle se galvanisait d’ores et déjà.
Lorsqu’Aigredon eût atteint le bout de la piste escarpée qui menait au sommet de la haute montagne, Lyo mit pied à terre et s’avança de quelques pas. Elle observa avec attention les escarpements, éboulis, crevasses qui composaient l’endroit où vivait le géant noir, d’après les dires des villageois. De toutes les crevasses qu’elle pût voir, aucune n’était suffisamment grande pour lui permettre de sortir, du moins si elle se fiait aux descriptions que les paysans lui avaient faites. Elle avait beau savoir les petites gens enclines à l’exagération, elle avait néanmoins espéré que leurs dires, pour une fois, fussent vrais.
Un soupir d’exaspération s’échappa d’entre ses lèvres.
Il ne doit être qu’un lézard, après tout…
LÉZAAARD ?
Le coeur de Lyo bondit dans sa poitrine tandis que la voix cave, grave et ronflante, sonnait encore dans son esprit en un millier d’échos. Son regard fut immédiatement happé par un mouvement à sa gauche, et d’une trouée qu’elle avait pourtant jugé trop étroite, la bête sortit. Les épines de son museau furent les premières à paraître, puis une gueule garnie de dents si longues qu’elles débordaient de sa mâchoire. Ses yeux, d’un ambre phosphorescent, se posèrent sur la jeune fille alors que le reste de sa tête sortait de l’ombre, bientôt suivie de son cou, de pattes puissantes aux griffes découvertes, d’un corps reptilien couvert de pics semblable à la carapace d’un hérisson.
Le coeur de Lyo battit d’autant plus vite à la vue de la créature qui lui faisait face, et dont la taille faisait le quintuple de celle d’Aigredon. Celui-ci d’ailleurs s’agita, martela le sol de ses sabots sans encore oser prendre la fuite, guère certain s’il devait attendre les instructions de sa cavalière ou suivre son instinct. Un instant, Lyo songea à le laisser partir, puis revint sur cette idée. Sûrement servirait-il de distraction à la créature tandis qu’elle-même s’efforcerait de l’abattre. Ou du moins le tenterait-elle. La créature quant à elle se tint face à Lyo, et n’avait d’yeux que pour elle. Autant que la jeune fille n’avait d’yeux que pour lui. La bête se redressa de tout son cou, fouetta l’air de sa queue.
SAAAIS-TU QUI JE SUUUIS ? demanda-t-il, et dont le timbre résonna une fois de plus dans l’esprit de Lyo.
« Tu es Ay’se Frän, répondit-elle d’une voix forte, grand dragon noir des montagnes du nord. »
ET SAAAIS-TU CE QUE JE FAAAIS À CEUX QUI M'IMPORTUUUNENT ?
« Je sais ce que moi, je te ferai subir ! »
Et sans tarder se saisit-elle du braquemart qui ornait sa hanche, tandis que le dragon ouvrait grand la gueule et déversait sur elle le feu de sa fureur.

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