Chapitre 15

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Les deux journées qui précédèrent mon rendez-vous avec Jacques Delorme me parurent interminables. J’étais à la fois heureuse de ce flirt inattendu et angoissée par cette situation ambiguë. A aucun moment je n’avais pu prévoir la tournure étrange qu’avaient pris les événements et je savais, sans pouvoir ni vouloir rien y faire, que je me plaçais dans une situation embarrassante. J’étais à la veille de débuter une relation sentimentale avec un policier qui participait à une enquête dans laquelle je témoignais et, même si je n’étais pas au fait des règlements, j’imaginais bien que Jacques Delorme prenait le risque de se faire blâmer par ses supérieurs. D’une certaine manière, j’étais flattée qu’un homme mette ainsi sa carrière en péril pour me conquérir mais en même temps, je me rendais bien compte que cela avait de fortes chances de ne nous mener nulle part. Pourtant, j’avais beau me sermonner et me traiter d’idiote, j’attendais beaucoup de cette soirée, et tellement plus encore du beau et fringuant policier. Sans oublier Johanne, Internet et la traque du tueur, qui était encore la première de mes préoccupations, j’avais décidé de penser à moi – ou plutôt à nous – ne serait-ce que quelques heures. Je ne regardais plus les gens et les choses de la même manière. J’avais soudain cessé de voir en chacun un ennemi potentiel et presque oublié que quelqu’un pouvait m’en vouloir. Aussi, quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’en arrivant le jeudi matin, je croisai Anthony qui sortait du bureau d’Andrej Bukovski, son responsable de stage. Il avait l’air tendu et sa nervosité transparaissait davantage du fait de sa mauvaise mine. Il était amaigri et semblait se traîner dans un état second. Il répondit à peine à mon salut et continua son chemin de la même démarche lymphatique. J’imaginais qu’il était encore sous l’emprise des calmants et je comprenais aisément pourquoi : malgré la découverte du corps de Kathy Smith, c’était un suspect bien utile sur lequel la police pouvait s’acharner à défaut d’une autre piste. Après avoir été incarcéré à Chicoutimi jusqu’à ce que l’avocat engagé par ses parents le fasse finalement libérer, il avait été interrogé à maintes reprises par la Sûreté du Québec au point de ne pouvoir remettre les pieds au département de chimie. Ainsi, malgré la création d’un collectif qui avait réuni professeurs et étudiants pour réclamer l’arrêt des poursuites dirigées contre Anthony Lapointe, son retour à l’université avait eu lieu dans la plus grande discrétion. Il n’était pas ici question de victoire et je me doutais que cette épreuve, conjuguée à la mort de Johanne, avait été pour lui une expérience très traumatisante.

Je ne revis pas Anthony de la journée et en vins presque à l’oublier alors que je voyais défiler avec lenteur les heures qui me séparaient de mon rendez-vous avec Jacques. Nous devions nous retrouver chez moi mais je n’avais aucune envie de tourner en rond dans ma chambre, aussi étais-je restée au laboratoire jusqu’à 6 heures passées. A cette heure, Jean Lavigne et Pierre-André étaient déjà rentrés dans leurs foyers et Eva travaillait à son bureau. J’étais donc seule dans le laboratoire, retraitant sur ordinateur les premiers résultats encourageants obtenus depuis un mois. Le sentiment d’une présence dans mon dos m’interrompit et je me retournai si brusquement que je faillis tomber de ma chaise. Anthony, qui s’était approché à pas comptés, esquissa une retraite prudente.

Excuse, murmura-t-il d’un air gêné, je voulais pas te faire peur…

‒ Décidément, tout le monde s’est passé le mot pour me coller une crise cardiaque ! répondis-je en plaisantant.

‒ Tout le monde, ah bon, qui d’autre ?

‒ Laisse tomber, c’est sans importance. Tu voulais me parler ?

‒ Oui, dit-il en se dandinant d’un pied sur l’autre. Je sais c’que tu as faite pour moi… Je voulais te remercier.

‒ Je n’ai rien fait de plus que les autres. Je ne trouvais pas ça normal que la police s’en prenne à toi.

Je faillis ajouter que je me sentais un peu responsable de cet état de fait mais je m’abstins. Il balaya ma mauvaise conscience en m’annonçant :

‒ C’était un peu de ma faute. J’ai tout fait pour avoir du trouble.

‒ Comment cela ? Tu n’y étais pour rien !

‒ Non, mais j’ai pas été ben clean avec les policiers.

‒ Comment ça ? demandai-je, intriguée.

‒ J’aurais pas dû chercher à leur compter des jokes. Y voulaient me coincer et ça a pas été trop difficile !

‒ Explique-toi !

Il semblait vouloir m’avouer quelque chose sans oser vraiment se lancer.

‒ Ben, voilà, je voulais que tu saches. J’ai pas tué Johanne.

‒ Je ne l’ai jamais pensé…

‒ Je suis désolé pour le réveillon, j’avais trop bu, je savais plus ce que je disais.

‒ Il y avait une bonne raison pour que tu vides tes bières les unes après les autres ?

‒ Je revenais d’Hébertville.

La nouvelle me cloua sur ma chaise. Je le regardais, ne sachant que répondre. Finalement, je trouvai la force d’articuler :

‒ Tu étais allé voir Johanne…

‒ Oui, je voulais lui parler.

‒ Comment est-ce possible ? Elle a été tuée vers 17 heures et toi, tu as fait le plein à Québec trente minutes plus tôt. Et je t’ai vu moi-même à 19 heures au Kudsak. Tous ceux qui étaient avec moi ont témoigné en ta faveur.

‒ Johanne avait été tuée avant.

‒ Quoi ! m’écriai-je. Comment le sais-tu ?

Tout à coup je compris et mon cœur sembla s’arrêter sous l’effet de l’émotion.

‒ Tu l’a vue… morte ?

Sa pomme d’Adam s’affola quelque part sous son menton. Il évita désespérément de me regarder en face.

Tsé, mes parents étaient pas à maison, alors j’suis parti le matin vers 9 heures. La route était dégagée et je suis arrivé chez elle à 2 heures de l’après-midi, un peu après.

‒ Et ?…

La porte était pas barrée. Je l’ai vue tout de suite, étalée les bras en croix dans la cuisine. Il y avait du sang partout. J’ai compris qu’elle était morte, qu’il n’y avait plus rien à faire. J’ai voulu appeler à l’aide mais personne ne m’avait vu arriver et je savais qu’on me soupçonnerait. Je ne suis pas rentré mais j’ai juste poussé la porte. J’ai effacé mes traces de pas dans la neige et je me suis éloigné en essayant de ne pas perdre la tête.

‒ C’est de ça que parlait la police, de l’incertitude sur l’heure exacte de la mort parce que tu avais suffisamment ouvert la porte pour que le thermostat se déclenche.

‒ Tu veux dire quoi, exactement ?

‒ Rien, répondis-je, je me parlais à moi-même.

Je savais que l’on déterminait l’heure de la mort en prenant la température corporelle du cadavre et en la comparant à celle de son environnement. Mais je me doutais que les choses avaient été compliquées par le fait qu’Anthony avait laissé la porte entrouverte avant de prendre la fuite, déclenchant probablement le thermostat qui était situé à proximité. Par la suite, il avait été bien difficile pour la police d’évaluer le refroidissement du corps pour dater le décès et les journalistes s’étaient chargés de rendre certaine une information très hypothétique.

Anthony reprit son explication :

‒ J’ai dit à la police que je voulais voir Johanne parce qu’elle refusait de me parler au téléphone et que j’avais rebroussé chemin à Québec.

‒ Et ils n’ont pas voulu te croire, n’est-ce pas ?

‒ Non, parce que la voiture de mon père, c’est un Ford Explorer, un gros quatre par quatre qui laisse des traces plutôt voyantes.

‒ Et ils t’ont demandé où tu étais ce jour-là, ce que tu avais fait et quelle était la voiture de tes parents.

‒ C’est ça. Je leur ai dit que j’étais allé à Québec mais ils ont compris que je m’y étais arrêté en revenant du Lac Saint-Jean.

‒ Tu leur as avoué ?

‒ Non bien sûr, mais tu sais comment sont les chiens. Ils ont senti que quelque chose était croche, alors ils m’ont achalé.

‒ Ils avaient un peu de quoi, non ?

Il avoua tout penaud :

Pi, en allant voir Johanne, j’ai croisé quelqu’un…

‒ Quelqu’un ? Un homme ?

‒ J’sais pas. Tsé, j’ai pas fait attention… Une femme, je crois. Ensuite, j’ai eu peur qu’elle vienne témoigner. J’savais plus quoi dire à la police !

Je me tassai sur ma chaise, déçue de cette fausse piste. Je me demandais bien si ce qu’il me racontait était la vérité. Il me regarda droit dans les yeux :

‒ Je savais que je n’avais aucune chance avec Jo mais j’te jure, j’aurais jamais pu lui faire du mal.

‒ Même sous l’emprise de l’alcool ? demandai-je, troublée.

Je regrettai aussitôt ma question, mais il était trop tard.

‒ J’avais pas bu une goutte avant d’aller au Kudsak, dit-il avec des sanglots dans la voix. J’ai pas mis quatre heures pour rentrer, ça te dit à quelle vitesse j’ai roulé.

J’imaginais volontiers la performance. Par le plus court chemin, quatre cent cinquante kilomètres environ séparent Hébertville de Sherbrooke et, sur la neige, couvrir cette distance en quatre heures tenait du record.

Anthony ajouta d’un air découragé :

Tabarnak ! Tu me croyais avant que j’ouvre la bouche et maintenant que je me suis justifié, tu me soupçonnes !

Il tourna les talons et disparut dans le couloir. Je l’entendis claquer une porte avec tant de force que les vitres tremblèrent dans tout l’étage. Je regardai machinalement ma montre et me rendis compte qu’il était presque l’heure du rendez-vous. Je rentrai en trombe, pris une douche express et abandonnai mon sweat-shirt et mes éternels blue jeans pour une tenue plus habillée. J’avais choisi un petit haut ajusté qui mettait bien en évidence le galbe de ma poitrine sans trop la dévoiler ainsi qu’une jupe rouge fantaisie et une paire de collants noirs censés me protéger du froid. Je savais qu’ils étaient trop fins et que je gèlerais dès que je mettrais un pied dehors mais le désir de plaire était si fort que je me moquais bien de la météo. N’ayant pas d’escarpins, j’avais enfilé mes chaussures les plus fines, espérant qu’elles seraient épargnées par la neige et le sel car je n’en avais pas d’autres. Suprême raffinement, je m’étais maquillée et mon manque de maîtrise de la chose m’avait incitée à la prudence. Aussi m’étais-je contentée de souligner mes yeux et de dessiner le contour de ma bouche avec un rouge à lèvres à moitié desséché.

Jacques Delorme arriva à l’heure convenue. Il n’avait pas fait d’effort vestimentaire particulier mais il sentait bon le gel douche et l’après-rasage et la peau de ses joues semblait aussi veloutée que celle d’un enfant. Il m’exhiba avec fierté une bouteille de vin d’Alsace qu’il sortit du sachet anonyme fourni par la "Société des Alcools".

‒ J’ai pensé que tu préférerais un vin blanc. J’ai hésité avec du Chardonnay californien et puis je me suis décidé pour un Gewurztraminer.

Je souris en me demandant quel plat pourrait bien se marier avec ce vin sucré.

‒ Il faudra songer à le mettre à refroidir, dis-je. Ça se boit frais.

‒ Connais-tu le "Choux de Bruxelles" ? me demanda-t-il.

‒ Je vois où c’est mais je n’y ai jamais mangé. C’est un peu au-dessus de mes moyens.

Le Choux de Bruxelles était un restaurant qui servait une excellente cuisine d’inspiration belge et l’épouse de Jean Lavigne m’en avait fait l’éloge sans se rendre compte que ma bourse n’avait pas les dimensions requises pour satisfaire ma gourmandise.

Alors que nous descendions vers le stationnement, je lui posai la question qui me brûlait les lèvres et m’avait empêchée de dormir une partie de la nuit précédente. Il avait abandonné le vouvoiement officiel et cette familiarité m’enhardit.

‒ Jacques, avant d’aller plus loin, je voudrais te poser une question…

‒ Une question, une seule, dit-il d’un ton léger. Ça va, tu n’es pas trop curieuse.

Il m’ouvrit la portière et le geste me surprit car je n’étais guère habituée à cette marque de courtoisie. En général, personne ne tenait les portes à personne et j’en faisais autant. Une fois dans l’habitacle, nous restâmes silencieux un moment. J’évitai son regard.

‒ Je voudrais savoir si tu as quelqu’un dans ta vie, demandai-je d’une voix tendue. Je n’ai pas envie de me faire des illusions.

Il m’adressa un sourire énigmatique.

‒ Ma vie est à la fois très vide et trop bien remplie. Ce n’est pas facile d’être la femme d’un policier, déclara-t-il, surtout si ce policier aime son métier.

‒ Et tu aimes ton métier…

‒ C’est toute ma vie. Ne me demande pas pourquoi. J’ai des amis, des passions et puis j’ai ma job.

‒ Tu ne doutes jamais ?

‒ Tout le temps ! Il ne se passe pas un jour sans que je me demande ce que je fais là, en planque dans mon char, planté devant le téléphone ou collé à ma maudite paperasse, mais le soir quand je me couche, j’ai la réponse et elle me suffit : je sais que ce que je fais est bien et j’essaye de bien le faire.

‒ J’ignorais qu’il existait encore des hommes aussi idéalistes, dis-je en riant.

Il ne répondit rien, démarra et, se retournant pour reculer, déposa un baiser sur mes lèvres sans que j’esquisse le moindre geste de défiance. J’en ressentis une brûlure tellement enivrante que j’aurais voulu qu’il ne s’arrête pas. Mais déjà, il s’était redressé pour surveiller la manœuvre. L’Oldsmobile patina dans la neige fraîche avant d’accrocher enfin le goudron déblayé. Nous quittâmes le campus, longeant les pentes du mont Bellevue en direction de l’Est. En contrebas, le long des entrepôts qui bordaient les rives gelées de la rivière Magog, la glace saupoudrée de neige brillait dans le halo des réverbères. Je m’efforçai de ne pas penser à Anthony, ni à ce qu’il venait de m’apprendre.

Le trajet ne dura que quelques minutes et nous trouvâmes une place de stationnement sans la moindre difficulté car, en ce dernier mercredi de janvier, chacun se hâtait de rentrer chez soi pour échapper au froid et à l’humidité. A l’image du parking, le restaurant était presque vide. L’ambiance y était feutrée et intime et cela me convenait parfaitement : je n’étais pas très démonstrative et je n’aimais pas les débordements amoureux en public. Nous nous décidâmes pour une place près de la fenêtre. La serveuse vint nous servir des verres d’eau glacée et Jacques en profita pour lui demander de faire refroidir sa bouteille de Gewurztraminer. En effet, le Choux de Bruxelles ne possédait pas la licence pour servir des alcools et il était permis d’y amener son vin.

Alors qu’on venait d’enregistrer notre commande, je demandai à mon compagnon :

‒ Jacques, il y a quelque chose que j’aurais aimé savoir…

Delorme me jeta un regard interrogateur.

‒ Aviez-vous une bonne raison de vous acharner sur Anthony Lapointe ? Que lui reprochiez-vous que la presse n’a pas divulgué ?

Il leva les mains en signe d’impuissance.

‒ Apparemment, Couillard et Chiasson avaient des arguments sérieux, mais je n’en sais guère plus.

Je compris qu’il savait quelque chose mais ne voulait rien me dire. Comme j’insistai, il posa son doigt sur mes lèvres pour m’imposer le silence.

‒ Je sais que c’est important pour toi mais je n’ai pas envie de discuter de ça toute la soirée. Pas ce soir en tout cas.

Je renonçai, provisoirement, et ne lui parlai pas de la confession d’Anthony.

La réputation de l’établissement n’était pas surfaite : la cuisine était raffinée et le service efficace et discret. Ce fut une merveilleuse soirée qui m’arracha à mon quotidien et me fit oublier, pour un temps, l’angoissante réalité. J’étais un peu frustrée de ne pouvoir parler de l’affaire mais, maintenant qu’il s’était débarrassé de son masque rigide d’enquêteur et moi de ma condition de témoin, je réalisais que j’avais cessé de voir en lui le policier pour découvrir l’homme charmant que j’avais envie de conquérir.

Jacques avait tout juste dix ans de plus que moi et sa maturité me rassurait, moi qui n’avais jamais connu que des hommes de mon âge. Il me raconta sa jeunesse à Longueuil, dans la banlieue de Montréal où travaillait son père. Il lui vouait une admiration sans bornes qui s’était transformée en véritable culte lorsque celui-ci, agent de la Police Métropolitaine, était mort en service alors qu’il n’avait que douze ans. La disparition du héros familial avait été plus tragique que glorieuse car le malheureux avait heurté un camion de plein fouet tandis qu’il tentait d’intercepter un chauffard, mais les circonstances avaient marqué le petit Jacques au point de faire de son entrée dans la police sa priorité numéro un. En revanche, il ne me parla guère de sa mère et je compris, à certaines de ses réflexions, que sa conduite était plus que légère et qu’elle aurait très bien pu mettre les voiles, comme l’avait fait mon propre père, sans que sa sensibilité d’enfant en fût affectée le moins du monde. Dans un certain sens, nous avions eu la même enfance, marquée par le vide qu’avait creusé l’absence d’un père. La sienne avait été encore plus sombre et le fait qu’il s’en soit sorti sans véritable soutien le rendait plus cher à mes yeux. Je pensai aussi au hasard qui avait fait se rapprocher quatre cœurs vides : tout autour de moi, l’histoire semblait se répéter avec quelques variantes tragiques ou cyniques telles que la vie sait les concocter. Johanne n’avait que trop connu son père, et celui-ci s’était montré indigne de sa fille en assassinant son innocence, tandis que Bernard s’était senti rejeté pour toujours en comprenant que son père avait préféré fuir plutôt que d’accepter son handicap. Jacques, au contraire, avait eu un père formidable mais la fatalité et la bêtise des hommes le lui avaient ravi. Restait ma propre expérience que j’avais autrefois crue la pire de toutes et que je découvrais tellement plus légère, maintenant que j’avais retrouvé celui qui était parti…

Bien sûr, je racontai à Jacques Delorme mon enfance, mes douleurs et mes souffrances, les lettres sans réponse et les coups de téléphone qui ne venaient jamais. Pourtant, sans vraiment l’avoir prémédité, j’omis de lui parler des retrouvailles avec mon père et il ne me posa aucune question à son sujet. Il ne m’interrogea d’ailleurs pas beaucoup et je lui en fis la remarque.

‒ C’est parce que je ne veux pas que tu croies que c’est mon métier qui déteint sur moi. Parfois, je sais oublier la police…

Et petit à petit, alors que la soirée s’avançait, je franchissais chacune des murailles que la vie avait dressées devant son cœur. Aussi, lorsque nous sortîmes du restaurant, je lui pris la main et lui proposai de venir boire un dernier verre dans ma chambre.

‒ Je n’ai que de la bière à te proposer et encore, elle n’est pas fraîche, murmurai-je alors que nous venions de nous installer dans l’habitacle glacial où nos souffles se matérialisaient en volutes de vapeur paresseuse qui dessinaient des tableaux de givre sur le pare-brise.

‒ Je veux bien aller chez vous, répondit-il, mais je ne crois pas que j’aie envie d’une bière.

Puis il déposa sur ma bouche un baiser encore plus brûlant que le précédent qui enflamma mon désir.

A suivre...

© Lignes Imaginaires 2017/Christophe Dugave 2003

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Carefree

7h.


Le son du réveil se fracasse sur la nébuleuse qui entoure mon sommeil. La réalité soudaine me prend à la gorge, comme un courant d’air. De l’air, j’en cherche abondamment, je respire fort et bruyamment. A côté de moi, elle remue, gigote, dérangée. Je l’entends murmurer : « Mon cœur, ça va aller ». Je ne sais plus si c’est une question mais ce que je sais, c’est que ça n’ira pas. Je ne réponds pas, je me lève d’une traite et je me dirige vers la salle de bain.
La machine de la peur a commencé son travail. Mon ventre creux me fait mal, j’ai la peau qui gratte au creux du coude et du genou, les plaques rouges que je cultive depuis quelques jours s’assèchent, s’étendent. La nausée se répand comme une mauvaise odeur, les haut-le-cœur arrivent par vagues, rapprochées, douloureuses. Dans le miroir, j’ai l’air d’un petit animal terrifié. Les mâchoires écrasées, je glisse la brosse à dent dans ma bouche, le goût de menthe artificielle m’écœure, je suis penchée sur le lavabo. « Surtout, ne pas vomir, ne pas vomir ». Je déploie mes astuces de diversion, pincer la peau de mon cou, m’investir dans un jeu stupide pour oublier. Chercher tous les mots se terminant par –ure. « Allez, nature, investiture, villégiature, carrure, ordure... » , je bave, recroquevillée. Il paraît que la production intensive de salive avant les vomissements sert à protéger la gorge et les dents de l’acidité de la bile. Je ferme les yeux. Chercher tous les pays commençant par la lettre C. « Chypre, Cambodge, Cameroun, Congo, Corse ». Ah non, la Corse, ce n’est pas un pays. La nausée se calme, la distraction a fonctionné.
Il est 7h12, il ne reste que quelques minutes avant de partir, de glisser sur l’autoroute A13 et ses quelques kilomètres, de monter l’escalier qui mène à l’entrée de l’hôpital, rejoindre le pôle mère-enfant, me changer, attendre la relève, droite comme un piquet. « Tu m’envoies un message quand tu es arrivée ? » elle me parle avec des yeux inquiets, elle voudrait que les choses soient plus simples, que chaque réveil ne ressemble pas à cette guerre menée contre mon corps, mon corps comme une grenade qui menace d’exploser. Sur la route, je mets la radio à fond, j’ouvre la fenêtre, je m’accroche à des choses réelles, des choses que je peux écouter, sentir, pour ne pas oublier que je vis dans un autre monde que celui de ma peur, un monde où l’on m’attend. Sur le parking, les flaques d’eau ont gelé, l’air est piquant. En bas de l’escalier, une vieille dame avance à tâtons, de peur de tomber. « Si jamais on tombe, on sera au bon endroit ! » me dit-elle. Je ris jaune, c’est bien une blague de vieux ça, tiens.
Je passe les portes battantes, le vigile vérifie mon sac d’un oeil distrait, une femme ouvre le volet roulant de la cafétéria, quelques vieux sont assis sur des fauteuils, perfusion au bras, l’air ahuri, à attendre je ne sais quel miracle. Je continue tout droit, j’avance dans un tunnel de verre, dehors c’est toujours la nuit, il n’y a que la lumière orange des réverbères, le bleu du stroboscope de l’ambulance, le ronronnement de la nettoyeuse automatique. La nausée remonte du bas ventre, je mets la main devant la bouche, je serre les dents très fort. L’odeur de la salle de naissance vient de remplir mes poumons, cette odeur de début de vie que je ne pourrais mieux décrire, un mélange de fluides et d’inquiétude, une transpiration féminine, maternelle, le parfum extraordinaire de l’irruption dans ce monde. J’entre dans le bureau des sages-femmes, une pièce exiguë et sombre, trois fauteuils à roulettes, trois ordinateurs, un tableau résumant l’activité du service, un écran affichant les tracés des rythmes cardiaques fœtaux, lignes abruptes puis continues, oscillantes, ce liseré indispensable à notre sérénité.
J’attends un silence et me présente de cette phrase que j’ai répété des centaines de fois avec une assurance feinte : « Bonjour, je suis Héloïse, étudiante sage-femme ». Les autres acquiescent d’un signe de tête, je suis instantanément placé dans la hiérarchie du groupe : dernière position.
Je m’approche des dossiers, je feuillette en faisant semblant de m’intéresser très sérieusement à ce qu’il se passe. La sage-femme de nuit, l’air défait, nous transmets les informations nécessaire : « Je vous laisse Madame B, une primipare qui est arrivée ce matin en travail spontané, elle attend d’avoir sa péri, je viens de biper l’anesth, elle est à 3 cm ». Je reprends les éléments dans ma tête, j’évalue d’un rapide calcul l’étendue des dégâts. Primipare signifie que la patiente attend son premier bébé, ça veut dire débutante, chialeuse, chiante. Pas de péridurale, pas d’expérience de la douleur, débutante, chialeuse, chiante. 3 cm, début des hostilités, des heures de dilatation à baigner dans son liquide amniotique, à soupirer parce que ça n’avance pas, à se mettre dans des positions improbables et humiliantes pour facilité la descente du foetus dans le bassin.
« Tu prends la patiente avec moi ? » La sage-femme interrompt mon bilan sans appel.
« Oui, bien sûr ! » Comme si j’avais le choix, comme si sa rhétorique de merde m’offrait la possibilité de dire « non, ça ne me dit trop rien, je vais attendre la suivante ». J’ai déjà envie de partir, de courir dans l’autre sens, d’être libre. Je me flanque d'un sourire qui se veut sincère, maintenant il faut aller se présenter à la patiente, vérifier que tout va bien, instaurer un climat de confiance avec cette femme pour qui vous êtes l'actrice principale du « plus beau jour de sa vie ».
J'aimerais dire que j'ai encore un intérêt pour les personnes dont je m'occupe mais la peur a tout absorbé, je laisse les jours me glisser dessus, j'attends l'accalmie de la fin de journée, ce bref soulagement quand la petite aiguille de l'horloge a coulissé de douze crans.
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Andrew Laeddis

Me voici tournant dans une cage d’acier,
Des gouttes martèlent une gamelle rouillée.
Je voudrais leur dire, à eux, ô combien ils sont en tort,
Et puis, pour en finir, hurler ton nom jusqu’à ma mort.

Je me souviens ta main caressant mes cheveux,
Ta douce voix me soufflant de vivre heureux.
Puis je me souviens de nous dansant du soir au matin.
Tu m’espères, vois-tu, je sais que tu m’attends... En vain.

Mon corps crispé craque dans ma tenue rayée,
Mes poignets blessés dans mes bracelets cuivrés.
Aveuglé, je n’ai pas vu le soleil depuis des lunes,
Je flaire ces bêtes étranges assises dans les tribunes.

Me voici à feuler dans ma cage d’acier,
Ces gouttes martèlent ma gamelle oubliée.
Je voudrais dire, à eux, les hommes, combien ils ont tort,
Et puis, pour en finir, feuler ton nom jusqu’à ma mort.






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Défi
Héloïse Mrchl

Lyo avait accepté la mission sans se poser la moindre question, elle considérait les détails qui l’entouraient comme étant le cadet de ses soucis. Elle improviserait, comme elle le faisait toujours, et bien que l’adversaire ne fût guère humain, cela l’importait peu. Aigredon ne paraissait guère approuver son choix, mais suivait néanmoins ses indications sans la moindre protestation, aussi docile qu’un étalon dressé par l’Ordre devait l’être. Pourtant, la jeune fille sentait nettement l’appréhension de l’animal, sa peur montante. Elle les ressentaient contre ses jambes, à la manière dont les muscles de l’étalon se contractaient convulsivement sans raison apparente.
Elle aussi aurait dû ressentir l’angoisse, la peur. C’est ce que toute personne possédant le moindre bon sens aurait ressenti. Mais pas elle. Au contraire, elle éprouvait de plus en plus d’impatience à l’idée d’affronter celui que les petites gens appelaient le géant noir. Elle voyait en lui la source de libération qu’elle attendait, la fin tant désirée. L’ultime affrontement. Elle ne se faisait aucune illusion quant à ce qui l’attendait. Les villageois du bas des montagnes lui avaient conté en détails les atrocités qu’il perpétrait, la manière dont il écorchait ses victimes avant de les dévorer, tandis qu’elles agonisaient encore. Du haut de ses seize ans, elle n’espérait guère le vaincre ni même en réchapper. Et c’était exactement ce qu’elle désirait. Et bien qu’elle se battrait avec toutes les forces qu’elle possédait, elle accueillerait avec joie le moment fatidique où il la saisirait pour ne plus la laisser s’enfuir. C’était un moment dont elle se galvanisait d’ores et déjà.
Lorsqu’Aigredon eût atteint le bout de la piste escarpée qui menait au sommet de la haute montagne, Lyo mit pied à terre et s’avança de quelques pas. Elle observa avec attention les escarpements, éboulis, crevasses qui composaient l’endroit où vivait le géant noir, d’après les dires des villageois. De toutes les crevasses qu’elle pût voir, aucune n’était suffisamment grande pour lui permettre de sortir, du moins si elle se fiait aux descriptions que les paysans lui avaient faites. Elle avait beau savoir les petites gens enclines à l’exagération, elle avait néanmoins espéré que leurs dires, pour une fois, fussent vrais.
Un soupir d’exaspération s’échappa d’entre ses lèvres.
Il ne doit être qu’un lézard, après tout…
LÉZAAARD ?
Le coeur de Lyo bondit dans sa poitrine tandis que la voix cave, grave et ronflante, sonnait encore dans son esprit en un millier d’échos. Son regard fut immédiatement happé par un mouvement à sa gauche, et d’une trouée qu’elle avait pourtant jugé trop étroite, la bête sortit. Les épines de son museau furent les premières à paraître, puis une gueule garnie de dents si longues qu’elles débordaient de sa mâchoire. Ses yeux, d’un ambre phosphorescent, se posèrent sur la jeune fille alors que le reste de sa tête sortait de l’ombre, bientôt suivie de son cou, de pattes puissantes aux griffes découvertes, d’un corps reptilien couvert de pics semblable à la carapace d’un hérisson.
Le coeur de Lyo battit d’autant plus vite à la vue de la créature qui lui faisait face, et dont la taille faisait le quintuple de celle d’Aigredon. Celui-ci d’ailleurs s’agita, martela le sol de ses sabots sans encore oser prendre la fuite, guère certain s’il devait attendre les instructions de sa cavalière ou suivre son instinct. Un instant, Lyo songea à le laisser partir, puis revint sur cette idée. Sûrement servirait-il de distraction à la créature tandis qu’elle-même s’efforcerait de l’abattre. Ou du moins le tenterait-elle. La créature quant à elle se tint face à Lyo, et n’avait d’yeux que pour elle. Autant que la jeune fille n’avait d’yeux que pour lui. La bête se redressa de tout son cou, fouetta l’air de sa queue.
SAAAIS-TU QUI JE SUUUIS ? demanda-t-il, et dont le timbre résonna une fois de plus dans l’esprit de Lyo.
« Tu es Ay’se Frän, répondit-elle d’une voix forte, grand dragon noir des montagnes du nord. »
ET SAAAIS-TU CE QUE JE FAAAIS À CEUX QUI M'IMPORTUUUNENT ?
« Je sais ce que moi, je te ferai subir ! »
Et sans tarder se saisit-elle du braquemart qui ornait sa hanche, tandis que le dragon ouvrait grand la gueule et déversait sur elle le feu de sa fureur.

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