Chapitre 13

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Un policier en uniforme entra dans le bureau vitré qu’occupait Jacques Delorme et me tendit un gobelet en polystyrène. Je le remerciai et contemplai l’infusion claire d’un air absent.

‒ Je n’ai pas de café aussi fort que le vôtre, dit le caporal Delorme. Mettez de la crème, ça goûtera moins l’eau.

J’y versai le contenu de la petite boîte de crème allégée qui avait la consistance du lait, et le breuvage translucide s’opacifia.

Cela faisait plus d’une heure que j’étais arrivée au quartier général de la Sûreté du Québec à Sherbrooke, situé sur Don-Bosco, une voie sans issue en retrait de la rue King-Ouest. Ce n’était pas la première fois que j’y venais, car j’avais accompagné Johanne lorsqu’elle avait renouvelé sa vignette automobile et avait souscrit un nouvel abonnement auprès du CAA, mais je n’étais jamais passée du côté des enquêteurs, là où les civils n’avaient accès que lorsqu’ils étaient plaignants, témoins ou suspects. En attendant que Delorme puisse me recevoir, j’avais observé le ballet des voitures de police de l’autre côté du grillage. Au bout d’une dizaine de minutes, il m’avait invitée à entrer dans son bureau et m’avait écoutée avec une attention polie.

Contrairement à ce que j’avais craint un moment, il semblait m’avoir prise au sérieux, notant les faits et me posant des questions auxquelles je m’efforçai de répondre. Il avait tenté de joindre Couillard à Chicoutimi mais celui-ci n’avait pas encore pris son service. Il rappela quelques minutes plus tard, alors que je terminais mon café.

Hey Man ! Ça va-tu bien ? demanda aimablement Delorme.

Je n’entendis pas la réponse, mais il m’était facile de reconstituer le dialogue.

‒ J’ai présentement dans mon bureau Anne Doreman… Non, elle a de nouveaux éléments à nous communiquer. Ça va t’intéresser… Elle connaissait Kathy Smith.

Je devinai un grand silence à l’autre bout de la ligne puis Couillard parla de nouveau.

‒ Oui, je sais, répondit Delorme, c’est la police de Montréal qui est chargée de l’enquête mais je pense que ça pourrait bientôt nous concerner. Tout ce que je peux faire, c’est enregistrer son témoignage. Ensuite, c’est la rue Parthenais[1] qui décidera.

Après quelques minutes de discussion, l’enquêteur raccrocha puis me regarda d’un air perplexe.

‒ Anne, avez-vous déjà rencontré Kathy Smith ? me demanda-t-il sur un ton presque amical.

‒ Non, jamais. D’ailleurs je ne suis pas allée à Montréal depuis que je communique avec elle.

‒ Savez-vous si Johanne Deschamps l’avait fréquentée, je veux dire en chair et en os ?

L’expression me donna des frissons mais je n’en laissai rien paraître.

‒ Je ne pense pas, répondis-je après quelques secondes de réflexion.

‒ Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

‒ Je ne sais pas exactement mais…

‒ Mais ?

‒ Le sens des messages que j’ai pu lire me fait penser que c’était seulement une relation à distance. Elles s’envoyaient des photos, des histoires, mais rien n’indique qu’elles se soient fixé un quelconque rendez-vous. Kathy Smith n’y a jamais fait allusion.

J’ajoutai :

‒ J’imagine que certaines personnes se contentent de ces relations virtuelles.

‒ Hum ! Le cyber-sexe ! fit-il d’un air méprisant. Pas de contact, pas de risque… Du moins les naïfs le croient-ils…

Il tapotait nerveusement sur son bureau. Anxieuse, je lui demandai :

‒ Pouvez-vous faire quelque chose ?

‒ Je vais transmettre votre déposition à Montréal afin qu’elle soit communiquée à la police métropolitaine. Je pense que la SQ entreprendra une procédure auprès de Yahoo Canada afin d’exploiter la boîte aux lettres de Kathy Smith. Ce devrait être facile d’avoir accès à ses messages dans le cadre d’une action judiciaire. Evidemment, si le tueur a deviné son mot de passe… Mais je suppose que nos spécialistes pourront au moins se procurer la liste de ses connexions.

‒ Il faut faire vite alors, il peut tout effacer !

‒ Navré mais je ne peux rien faire pour accélérer les choses. Nous sommes tenus de suivre les procédures légales.

‒ Et moi, demandai-je en le défiant, suis-je forcée de les respecter ?

‒ Ne jouez pas à la détective. Ça peut être dangereux pour vous et en plus, vous risquez de gêner l’enquête. Nous avons des services spécialisés dans la traque informatique.

‒ Pourquoi ne sont-ils pas à l’œuvre ? Il y a une semaine, je vous ai remis l’ordinateur de Johanne !

J’avais presque crié, incapable de contenir davantage ma colère. Dans le couloir, une conversation s’arrêta et je devinai qu’on nous observait.

‒ Je l’ai transmis à Régent Couillard, dit l’enquêteur avec un geste d’apaisement. Jusqu’à présent, nous n’avions pas suffisamment d’éléments qui venaient accréditer la thèse d’un cyber-crime.

‒ Quand aurez-vous accès au courriel de Kathy Smith ?

‒ Je ne sais pas, ce n’est pas aussi simple…

‒ Vous venez de me dire le contraire !

‒ C’est simple si l’on parvient à convaincre le coroner que nous avons suffisamment d’éléments pour confirmer l’hypothèse d’un rabattage via Internet.

‒ Et ce n’est pas le cas ?

‒ A présent si, mais il nous faudra obtenir un mandat délivré par un juge de paix, sinon c’est une violation de la vie privée !

‒ La vie privée de quelqu’un qui est privé de vie, répondis-je du tac au tac.

‒ Je ne parlais pas de Kathy Smith mais de tous ses correspondants.

‒ Vous me croyez, mais vous n’excluez pas l’hypothèse d’un hasard ou, pire, que je viendrais vous voir pour me rendre intéressante !

Il sourit.

‒ J’exclus la troisième possibilité.

‒ Pourquoi ?

‒ Vous m’avez dit que son adresse courriel était smith_wesson@aol.com, or Kathy était la fille de Peter Smith et de Jacqueline Wesson. L’information n’a pas été divulguée et vous ne pouviez pas inventer ce jeu de mots. Cela dit, je me dois d’envisager toutes les possibilités. Kathy était une jolie fille tout comme votre amie. Elles fréquentaient beaucoup de monde dans le milieu étudiant et ailleurs sans doute. N’importe qui aurait pu les suivre l’une et l’autre jusqu’à leur domicile.

‒ Vous oubliez qu’elles étaient lesbiennes toutes les deux !

‒ Rien ne le prouve. D’ailleurs, Kathy Smith était plutôt bisexuelle car elle avait un chum. Quant à Johanne, vous m’avez dit vous-même qu’elle n’avait pas de petite amie. Leurs échanges sur Internet n’étaient peut-être qu’une manière de se défouler…

‒ Mais elles semblaient bien se connaître. Est-ce encore une coïncidence ?

Il ne répondit pas.

‒ Au moins, j’imagine que vous renoncez à la thèse du règlement de compte…

‒ C’est un autre problème. Nous n’avons pas suivi cette piste pour salir la mémoire des morts mais pour tenter de découvrir le mobile de ces meurtres, s’ils ont quelque chose en commun. Sandra Germain a été mutilée à l’aide d’un outil tranchant et lourd, une hache ou un tranchoir. Puis c’est le tour de Johanne Deschamps et de Kathy Smith. Pour Johanne, rien n’est très clair : c’était sans doute une jeune femme sage qui s’encanaillait un peu dans les salons de discussion… En revanche, contrairement à ce qu’a annoncé la presse, Kathy n’était pas une sainte.

‒ Pas une sainte ?

‒ Je ne peux pas vous en dire plus.

Comme pour appuyer cette affirmation, Jacques Delorme s’était levé de sa chaise. Je restai assise, la mine renfrognée, les yeux dans le vague. Il sortit de sa poche un paquet de Chicklets et avala un chewing-gum qu’il se mit à mâcher d’un air pensif.

‒ Rentrez chez vous, Mademoiselle Doreman. Pensez à vos études et évitez les mauvaises rencontres. Je vous promets que nous remuerons ciel et terre pour retrouver celui qui a fait ça.

Je n’appréciai guère qu’il me parlât comme à une petite fille turbulente. Je me levai enfin et, sans le regarder, lançai :

‒ Espérons seulement que personne d’autre ne se fera tuer avant que vous ayez fini de remuer le ciel, la terre et le reste du monde !

Les yeux du policier brillèrent de colère et il se retint de m’admonester. Il lâcha sur le même ton :

‒ Nous avons le pouvoir de mettre les gens en garde contre les dangers qui les guettent mais nous ne pouvons pas empêcher les imprudents de se jeter dans la gueule du loup. Si vous êtes dans le vrai, le seul moyen qu’ait l’assassin pour vous repérer est votre ordinateur, parce que je suppose que vous vous en êtes procuré un autre… Et si, par malheur, vous avez été en contact avec lui, il ne mettra pas longtemps à vous localiser et à vous supprimer si vous lui en donnez l’occasion !

‒ Il ne tue que les jolies filles, dis-je en haussant les épaules.

‒ Justement ! répondit-il en s’effaçant pour m’ouvrir la porte de son bureau.

Il ajouta dans un murmure :

‒ Anne, faites attention à vous.

Je le dévisageai au passage et il m’adressa un sourire crispé, à moins que ce ne fut seulement un tic trahissant son énervement.

Je rentrai à l’université d’un pas pressé, poussée par les bourrasques glaciales venues de la baie d’Hudson. Arrivée au milieu du pont Jacques Cartier, je ralentis un peu pour regarder la sarabande des tourbillons de neige sur la surface gelée du lac des Nations. Plus au sud, sur l’autre rive, la poudrerie engloutissait le mont Bellevue où les maisons particulières et les petits immeubles se perdaient dans les frondaisons, au pied des pistes de ski. Parvenue de l’autre côté du pont, je remontai en direction de la rue Galt-Ouest dominée par la masse sombre et menaçante du couvent. Je n’avais jamais aimé ce bâtiment grisâtre et austère qui semblait cacher tant de détresses.

Je passai le reste de la matinée à discuter de mes résultats avec Jean Lavigne. Absence de résultats devrais-je dire car, depuis le début de l’année, rien n’allait correctement et je n’arrivais même plus à reproduire les expériences qui avaient si bien fonctionné avant Noël. J’avais accumulé tant de retard dans mes cours que je craignais de ne pas obtenir tous les crédits indispensables pour valider mon année de maîtrise. N’ayant pas prévu mon repas de midi, je dînai au "Casse-croûte", la cafétéria de l’université, en compagnie de Rachid et de Pierre-André. J’avais du mal à avaler mon pâté chinois et une méchante migraine – la énième de la semaine – s’annonçait, aussi évitai-je soigneusement de me mêler à la conversation concernant la place de la femme dans la société musulmane.

Mon regard se porta au-delà des tables les plus proches. Depuis un moment, j’avais remarqué Josée Miousse qui mangeait seule et m’observait ostensiblement. Bien qu’assez éloignée, elle était placée de manière à pouvoir épier tous mes faits et gestes. Elle engloutissait son repas avec un manque de distinction presque effrayant, mâchonnant, la bouche ouverte, sans me quitter du regard. Elle maniait sa fourchette comme un pieu, massacrant la nourriture avant de l’engloutir. D’ordinaire, cela ne m’aurait guère dérangée car à la cafétéria, tout le monde pouvait voir tout le monde ; pourtant, le seul fait de me sentir ainsi observée m’irritait. Je fis semblant de m’intéresser à la discussion, dont le volume enflait.

Le dialogue était animé, proche de la prise de bec, car Pierre-André était soupe au lait et Rachid ne voulait pas lâcher le morceau. A d’autres tables, certains commençaient à intervenir dans le débat. Des étudiantes avaient pris Rachid à partie quand tout à coup, l’une d’entre elles s’écria :

‒ Vous devriez demander son avis à la femme qui est avec vous, elle a son mot à dire !

Abrutie par le mal de tête, je haussai les épaules et marmonnai :

‒ J’en pense rien, je m’en fous !

‒ Évidemment, faudrait d’abord que t’aimes les hommes, clama une voix masculine.

Je me levai brusquement et fis demi-tour.

‒ Qui a dit ça ? m’écriai-je telle une furie.

Mon sang n’avait fait qu’un tour et j’avais réagi de façon épidermique, mais à présent, je me trouvais idiote et vulnérable. Mes mains tremblaient et j’étais certainement blanche comme un linge.

‒ Faut pas en avoir honte, me dit une grosse fille à l’aspect androgyne.

De rage, j’envoyai un coup de pied dans ma chaise qui vacilla avant de tomber bruyamment et abandonnai mon plateau devant l’auditoire stupéfait.

‒ Bande de cons !

Je passai le reste de l’après-midi à faire semblant de lire des articles scientifiques. Je tentai d’oublier le sang qui pulsait douloureusement dans mes tempes, en renforçant la dose d’Advil par du Tylenol fort. Je redoutais que Rachid ou Pierre-André ne vienne me voir et renonçai à sortir en plein jour, de peur de rencontrer un des étudiants devant lesquels je m’étais donnée en spectacle. Je finis par rentrer sur le coup de 8 heures et, tandis que je remontais la route qui menait aux Nouvelles Résidences, j’aperçus la lune qui brillait tel un visage blafard à moitié caché derrière le voile des nuages. Je pressai le pas et rentrai en toute hâte, m’enfermant à double tour.

[1] Rue Parthenais où se trouve le Q.G. de la Sûreté du Québec à Montréal (NDA).

A suivre...

© Lignes Imaginaires 2017/Christophe Dugave 2003

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Carefree

7h.


Le son du réveil se fracasse sur la nébuleuse qui entoure mon sommeil. La réalité soudaine me prend à la gorge, comme un courant d’air. De l’air, j’en cherche abondamment, je respire fort et bruyamment. A côté de moi, elle remue, gigote, dérangée. Je l’entends murmurer : « Mon cœur, ça va aller ». Je ne sais plus si c’est une question mais ce que je sais, c’est que ça n’ira pas. Je ne réponds pas, je me lève d’une traite et je me dirige vers la salle de bain.
La machine de la peur a commencé son travail. Mon ventre creux me fait mal, j’ai la peau qui gratte au creux du coude et du genou, les plaques rouges que je cultive depuis quelques jours s’assèchent, s’étendent. La nausée se répand comme une mauvaise odeur, les haut-le-cœur arrivent par vagues, rapprochées, douloureuses. Dans le miroir, j’ai l’air d’un petit animal terrifié. Les mâchoires écrasées, je glisse la brosse à dent dans ma bouche, le goût de menthe artificielle m’écœure, je suis penchée sur le lavabo. « Surtout, ne pas vomir, ne pas vomir ». Je déploie mes astuces de diversion, pincer la peau de mon cou, m’investir dans un jeu stupide pour oublier. Chercher tous les mots se terminant par –ure. « Allez, nature, investiture, villégiature, carrure, ordure... » , je bave, recroquevillée. Il paraît que la production intensive de salive avant les vomissements sert à protéger la gorge et les dents de l’acidité de la bile. Je ferme les yeux. Chercher tous les pays commençant par la lettre C. « Chypre, Cambodge, Cameroun, Congo, Corse ». Ah non, la Corse, ce n’est pas un pays. La nausée se calme, la distraction a fonctionné.
Il est 7h12, il ne reste que quelques minutes avant de partir, de glisser sur l’autoroute A13 et ses quelques kilomètres, de monter l’escalier qui mène à l’entrée de l’hôpital, rejoindre le pôle mère-enfant, me changer, attendre la relève, droite comme un piquet. « Tu m’envoies un message quand tu es arrivée ? » elle me parle avec des yeux inquiets, elle voudrait que les choses soient plus simples, que chaque réveil ne ressemble pas à cette guerre menée contre mon corps, mon corps comme une grenade qui menace d’exploser. Sur la route, je mets la radio à fond, j’ouvre la fenêtre, je m’accroche à des choses réelles, des choses que je peux écouter, sentir, pour ne pas oublier que je vis dans un autre monde que celui de ma peur, un monde où l’on m’attend. Sur le parking, les flaques d’eau ont gelé, l’air est piquant. En bas de l’escalier, une vieille dame avance à tâtons, de peur de tomber. « Si jamais on tombe, on sera au bon endroit ! » me dit-elle. Je ris jaune, c’est bien une blague de vieux ça, tiens.
Je passe les portes battantes, le vigile vérifie mon sac d’un oeil distrait, une femme ouvre le volet roulant de la cafétéria, quelques vieux sont assis sur des fauteuils, perfusion au bras, l’air ahuri, à attendre je ne sais quel miracle. Je continue tout droit, j’avance dans un tunnel de verre, dehors c’est toujours la nuit, il n’y a que la lumière orange des réverbères, le bleu du stroboscope de l’ambulance, le ronronnement de la nettoyeuse automatique. La nausée remonte du bas ventre, je mets la main devant la bouche, je serre les dents très fort. L’odeur de la salle de naissance vient de remplir mes poumons, cette odeur de début de vie que je ne pourrais mieux décrire, un mélange de fluides et d’inquiétude, une transpiration féminine, maternelle, le parfum extraordinaire de l’irruption dans ce monde. J’entre dans le bureau des sages-femmes, une pièce exiguë et sombre, trois fauteuils à roulettes, trois ordinateurs, un tableau résumant l’activité du service, un écran affichant les tracés des rythmes cardiaques fœtaux, lignes abruptes puis continues, oscillantes, ce liseré indispensable à notre sérénité.
J’attends un silence et me présente de cette phrase que j’ai répété des centaines de fois avec une assurance feinte : « Bonjour, je suis Héloïse, étudiante sage-femme ». Les autres acquiescent d’un signe de tête, je suis instantanément placé dans la hiérarchie du groupe : dernière position.
Je m’approche des dossiers, je feuillette en faisant semblant de m’intéresser très sérieusement à ce qu’il se passe. La sage-femme de nuit, l’air défait, nous transmets les informations nécessaire : « Je vous laisse Madame B, une primipare qui est arrivée ce matin en travail spontané, elle attend d’avoir sa péri, je viens de biper l’anesth, elle est à 3 cm ». Je reprends les éléments dans ma tête, j’évalue d’un rapide calcul l’étendue des dégâts. Primipare signifie que la patiente attend son premier bébé, ça veut dire débutante, chialeuse, chiante. Pas de péridurale, pas d’expérience de la douleur, débutante, chialeuse, chiante. 3 cm, début des hostilités, des heures de dilatation à baigner dans son liquide amniotique, à soupirer parce que ça n’avance pas, à se mettre dans des positions improbables et humiliantes pour facilité la descente du foetus dans le bassin.
« Tu prends la patiente avec moi ? » La sage-femme interrompt mon bilan sans appel.
« Oui, bien sûr ! » Comme si j’avais le choix, comme si sa rhétorique de merde m’offrait la possibilité de dire « non, ça ne me dit trop rien, je vais attendre la suivante ». J’ai déjà envie de partir, de courir dans l’autre sens, d’être libre. Je me flanque d'un sourire qui se veut sincère, maintenant il faut aller se présenter à la patiente, vérifier que tout va bien, instaurer un climat de confiance avec cette femme pour qui vous êtes l'actrice principale du « plus beau jour de sa vie ».
J'aimerais dire que j'ai encore un intérêt pour les personnes dont je m'occupe mais la peur a tout absorbé, je laisse les jours me glisser dessus, j'attends l'accalmie de la fin de journée, ce bref soulagement quand la petite aiguille de l'horloge a coulissé de douze crans.
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Andrew Laeddis

Me voici tournant dans une cage d’acier,
Des gouttes martèlent une gamelle rouillée.
Je voudrais leur dire, à eux, ô combien ils sont en tort,
Et puis, pour en finir, hurler ton nom jusqu’à ma mort.

Je me souviens ta main caressant mes cheveux,
Ta douce voix me soufflant de vivre heureux.
Puis je me souviens de nous dansant du soir au matin.
Tu m’espères, vois-tu, je sais que tu m’attends... En vain.

Mon corps crispé craque dans ma tenue rayée,
Mes poignets blessés dans mes bracelets cuivrés.
Aveuglé, je n’ai pas vu le soleil depuis des lunes,
Je flaire ces bêtes étranges assises dans les tribunes.

Me voici à feuler dans ma cage d’acier,
Ces gouttes martèlent ma gamelle oubliée.
Je voudrais dire, à eux, les hommes, combien ils ont tort,
Et puis, pour en finir, feuler ton nom jusqu’à ma mort.






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Défi
Héloïse Mrchl

Lyo avait accepté la mission sans se poser la moindre question, elle considérait les détails qui l’entouraient comme étant le cadet de ses soucis. Elle improviserait, comme elle le faisait toujours, et bien que l’adversaire ne fût guère humain, cela l’importait peu. Aigredon ne paraissait guère approuver son choix, mais suivait néanmoins ses indications sans la moindre protestation, aussi docile qu’un étalon dressé par l’Ordre devait l’être. Pourtant, la jeune fille sentait nettement l’appréhension de l’animal, sa peur montante. Elle les ressentaient contre ses jambes, à la manière dont les muscles de l’étalon se contractaient convulsivement sans raison apparente.
Elle aussi aurait dû ressentir l’angoisse, la peur. C’est ce que toute personne possédant le moindre bon sens aurait ressenti. Mais pas elle. Au contraire, elle éprouvait de plus en plus d’impatience à l’idée d’affronter celui que les petites gens appelaient le géant noir. Elle voyait en lui la source de libération qu’elle attendait, la fin tant désirée. L’ultime affrontement. Elle ne se faisait aucune illusion quant à ce qui l’attendait. Les villageois du bas des montagnes lui avaient conté en détails les atrocités qu’il perpétrait, la manière dont il écorchait ses victimes avant de les dévorer, tandis qu’elles agonisaient encore. Du haut de ses seize ans, elle n’espérait guère le vaincre ni même en réchapper. Et c’était exactement ce qu’elle désirait. Et bien qu’elle se battrait avec toutes les forces qu’elle possédait, elle accueillerait avec joie le moment fatidique où il la saisirait pour ne plus la laisser s’enfuir. C’était un moment dont elle se galvanisait d’ores et déjà.
Lorsqu’Aigredon eût atteint le bout de la piste escarpée qui menait au sommet de la haute montagne, Lyo mit pied à terre et s’avança de quelques pas. Elle observa avec attention les escarpements, éboulis, crevasses qui composaient l’endroit où vivait le géant noir, d’après les dires des villageois. De toutes les crevasses qu’elle pût voir, aucune n’était suffisamment grande pour lui permettre de sortir, du moins si elle se fiait aux descriptions que les paysans lui avaient faites. Elle avait beau savoir les petites gens enclines à l’exagération, elle avait néanmoins espéré que leurs dires, pour une fois, fussent vrais.
Un soupir d’exaspération s’échappa d’entre ses lèvres.
Il ne doit être qu’un lézard, après tout…
LÉZAAARD ?
Le coeur de Lyo bondit dans sa poitrine tandis que la voix cave, grave et ronflante, sonnait encore dans son esprit en un millier d’échos. Son regard fut immédiatement happé par un mouvement à sa gauche, et d’une trouée qu’elle avait pourtant jugé trop étroite, la bête sortit. Les épines de son museau furent les premières à paraître, puis une gueule garnie de dents si longues qu’elles débordaient de sa mâchoire. Ses yeux, d’un ambre phosphorescent, se posèrent sur la jeune fille alors que le reste de sa tête sortait de l’ombre, bientôt suivie de son cou, de pattes puissantes aux griffes découvertes, d’un corps reptilien couvert de pics semblable à la carapace d’un hérisson.
Le coeur de Lyo battit d’autant plus vite à la vue de la créature qui lui faisait face, et dont la taille faisait le quintuple de celle d’Aigredon. Celui-ci d’ailleurs s’agita, martela le sol de ses sabots sans encore oser prendre la fuite, guère certain s’il devait attendre les instructions de sa cavalière ou suivre son instinct. Un instant, Lyo songea à le laisser partir, puis revint sur cette idée. Sûrement servirait-il de distraction à la créature tandis qu’elle-même s’efforcerait de l’abattre. Ou du moins le tenterait-elle. La créature quant à elle se tint face à Lyo, et n’avait d’yeux que pour elle. Autant que la jeune fille n’avait d’yeux que pour lui. La bête se redressa de tout son cou, fouetta l’air de sa queue.
SAAAIS-TU QUI JE SUUUIS ? demanda-t-il, et dont le timbre résonna une fois de plus dans l’esprit de Lyo.
« Tu es Ay’se Frän, répondit-elle d’une voix forte, grand dragon noir des montagnes du nord. »
ET SAAAIS-TU CE QUE JE FAAAIS À CEUX QUI M'IMPORTUUUNENT ?
« Je sais ce que moi, je te ferai subir ! »
Et sans tarder se saisit-elle du braquemart qui ornait sa hanche, tandis que le dragon ouvrait grand la gueule et déversait sur elle le feu de sa fureur.

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