Chapitre 13

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Un policier en uniforme entra dans le bureau vitré qu’occupait Jacques Delorme et me tendit un gobelet en polystyrène. Je le remerciai et contemplai l’infusion claire d’un air absent.

‒ Je n’ai pas de café aussi fort que le vôtre, dit le caporal Delorme. Mettez de la crème, ça goûtera moins l’eau.

J’y versai le contenu de la petite boîte de crème allégée qui avait la consistance du lait, et le breuvage translucide s’opacifia.

Cela faisait plus d’une heure que j’étais arrivée au quartier général de la Sûreté du Québec à Sherbrooke, situé sur Don-Bosco, une voie sans issue en retrait de la rue King-Ouest. Ce n’était pas la première fois que j’y venais, car j’avais accompagné Johanne lorsqu’elle avait renouvelé sa vignette automobile et avait souscrit un nouvel abonnement auprès du CAA, mais je n’étais jamais passée du côté des enquêteurs, là où les civils n’avaient accès que lorsqu’ils étaient plaignants, témoins ou suspects. En attendant que Delorme puisse me recevoir, j’avais observé le ballet des voitures de police de l’autre côté du grillage. Au bout d’une dizaine de minutes, il m’avait invitée à entrer dans son bureau et m’avait écoutée avec une attention polie.

Contrairement à ce que j’avais craint un moment, il semblait m’avoir prise au sérieux, notant les faits et me posant des questions auxquelles je m’efforçai de répondre. Il avait tenté de joindre Couillard à Chicoutimi mais celui-ci n’avait pas encore pris son service. Il rappela quelques minutes plus tard, alors que je terminais mon café.

Hey Man ! Ça va-tu bien ? demanda aimablement Delorme.

Je n’entendis pas la réponse, mais il m’était facile de reconstituer le dialogue.

‒ J’ai présentement dans mon bureau Anne Doreman… Non, elle a de nouveaux éléments à nous communiquer. Ça va t’intéresser… Elle connaissait Kathy Smith.

Je devinai un grand silence à l’autre bout de la ligne puis Couillard parla de nouveau.

‒ Oui, je sais, répondit Delorme, c’est la police de Montréal qui est chargée de l’enquête mais je pense que ça pourrait bientôt nous concerner. Tout ce que je peux faire, c’est enregistrer son témoignage. Ensuite, c’est la rue Parthenais[1] qui décidera.

Après quelques minutes de discussion, l’enquêteur raccrocha puis me regarda d’un air perplexe.

‒ Anne, avez-vous déjà rencontré Kathy Smith ? me demanda-t-il sur un ton presque amical.

‒ Non, jamais. D’ailleurs je ne suis pas allée à Montréal depuis que je communique avec elle.

‒ Savez-vous si Johanne Deschamps l’avait fréquentée, je veux dire en chair et en os ?

L’expression me donna des frissons mais je n’en laissai rien paraître.

‒ Je ne pense pas, répondis-je après quelques secondes de réflexion.

‒ Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

‒ Je ne sais pas exactement mais…

‒ Mais ?

‒ Le sens des messages que j’ai pu lire me fait penser que c’était seulement une relation à distance. Elles s’envoyaient des photos, des histoires, mais rien n’indique qu’elles se soient fixé un quelconque rendez-vous. Kathy Smith n’y a jamais fait allusion.

J’ajoutai :

‒ J’imagine que certaines personnes se contentent de ces relations virtuelles.

‒ Hum ! Le cyber-sexe ! fit-il d’un air méprisant. Pas de contact, pas de risque… Du moins les naïfs le croient-ils…

Il tapotait nerveusement sur son bureau. Anxieuse, je lui demandai :

‒ Pouvez-vous faire quelque chose ?

‒ Je vais transmettre votre déposition à Montréal afin qu’elle soit communiquée à la police métropolitaine. Je pense que la SQ entreprendra une procédure auprès de Yahoo Canada afin d’exploiter la boîte aux lettres de Kathy Smith. Ce devrait être facile d’avoir accès à ses messages dans le cadre d’une action judiciaire. Evidemment, si le tueur a deviné son mot de passe… Mais je suppose que nos spécialistes pourront au moins se procurer la liste de ses connexions.

‒ Il faut faire vite alors, il peut tout effacer !

‒ Navré mais je ne peux rien faire pour accélérer les choses. Nous sommes tenus de suivre les procédures légales.

‒ Et moi, demandai-je en le défiant, suis-je forcée de les respecter ?

‒ Ne jouez pas à la détective. Ça peut être dangereux pour vous et en plus, vous risquez de gêner l’enquête. Nous avons des services spécialisés dans la traque informatique.

‒ Pourquoi ne sont-ils pas à l’œuvre ? Il y a une semaine, je vous ai remis l’ordinateur de Johanne !

J’avais presque crié, incapable de contenir davantage ma colère. Dans le couloir, une conversation s’arrêta et je devinai qu’on nous observait.

‒ Je l’ai transmis à Régent Couillard, dit l’enquêteur avec un geste d’apaisement. Jusqu’à présent, nous n’avions pas suffisamment d’éléments qui venaient accréditer la thèse d’un cyber-crime.

‒ Quand aurez-vous accès au courriel de Kathy Smith ?

‒ Je ne sais pas, ce n’est pas aussi simple…

‒ Vous venez de me dire le contraire !

‒ C’est simple si l’on parvient à convaincre le coroner que nous avons suffisamment d’éléments pour confirmer l’hypothèse d’un rabattage via Internet.

‒ Et ce n’est pas le cas ?

‒ A présent si, mais il nous faudra obtenir un mandat délivré par un juge de paix, sinon c’est une violation de la vie privée !

‒ La vie privée de quelqu’un qui est privé de vie, répondis-je du tac au tac.

‒ Je ne parlais pas de Kathy Smith mais de tous ses correspondants.

‒ Vous me croyez, mais vous n’excluez pas l’hypothèse d’un hasard ou, pire, que je viendrais vous voir pour me rendre intéressante !

Il sourit.

‒ J’exclus la troisième possibilité.

‒ Pourquoi ?

‒ Vous m’avez dit que son adresse courriel était smith_wesson@aol.com, or Kathy était la fille de Peter Smith et de Jacqueline Wesson. L’information n’a pas été divulguée et vous ne pouviez pas inventer ce jeu de mots. Cela dit, je me dois d’envisager toutes les possibilités. Kathy était une jolie fille tout comme votre amie. Elles fréquentaient beaucoup de monde dans le milieu étudiant et ailleurs sans doute. N’importe qui aurait pu les suivre l’une et l’autre jusqu’à leur domicile.

‒ Vous oubliez qu’elles étaient lesbiennes toutes les deux !

‒ Rien ne le prouve. D’ailleurs, Kathy Smith était plutôt bisexuelle car elle avait un chum. Quant à Johanne, vous m’avez dit vous-même qu’elle n’avait pas de petite amie. Leurs échanges sur Internet n’étaient peut-être qu’une manière de se défouler…

‒ Mais elles semblaient bien se connaître. Est-ce encore une coïncidence ?

Il ne répondit pas.

‒ Au moins, j’imagine que vous renoncez à la thèse du règlement de compte…

‒ C’est un autre problème. Nous n’avons pas suivi cette piste pour salir la mémoire des morts mais pour tenter de découvrir le mobile de ces meurtres, s’ils ont quelque chose en commun. Sandra Germain a été mutilée à l’aide d’un outil tranchant et lourd, une hache ou un tranchoir. Puis c’est le tour de Johanne Deschamps et de Kathy Smith. Pour Johanne, rien n’est très clair : c’était sans doute une jeune femme sage qui s’encanaillait un peu dans les salons de discussion… En revanche, contrairement à ce qu’a annoncé la presse, Kathy n’était pas une sainte.

‒ Pas une sainte ?

‒ Je ne peux pas vous en dire plus.

Comme pour appuyer cette affirmation, Jacques Delorme s’était levé de sa chaise. Je restai assise, la mine renfrognée, les yeux dans le vague. Il sortit de sa poche un paquet de Chicklets et avala un chewing-gum qu’il se mit à mâcher d’un air pensif.

‒ Rentrez chez vous, Mademoiselle Doreman. Pensez à vos études et évitez les mauvaises rencontres. Je vous promets que nous remuerons ciel et terre pour retrouver celui qui a fait ça.

Je n’appréciai guère qu’il me parlât comme à une petite fille turbulente. Je me levai enfin et, sans le regarder, lançai :

‒ Espérons seulement que personne d’autre ne se fera tuer avant que vous ayez fini de remuer le ciel, la terre et le reste du monde !

Les yeux du policier brillèrent de colère et il se retint de m’admonester. Il lâcha sur le même ton :

‒ Nous avons le pouvoir de mettre les gens en garde contre les dangers qui les guettent mais nous ne pouvons pas empêcher les imprudents de se jeter dans la gueule du loup. Si vous êtes dans le vrai, le seul moyen qu’ait l’assassin pour vous repérer est votre ordinateur, parce que je suppose que vous vous en êtes procuré un autre… Et si, par malheur, vous avez été en contact avec lui, il ne mettra pas longtemps à vous localiser et à vous supprimer si vous lui en donnez l’occasion !

‒ Il ne tue que les jolies filles, dis-je en haussant les épaules.

‒ Justement ! répondit-il en s’effaçant pour m’ouvrir la porte de son bureau.

Il ajouta dans un murmure :

‒ Anne, faites attention à vous.

Je le dévisageai au passage et il m’adressa un sourire crispé, à moins que ce ne fut seulement un tic trahissant son énervement.

Je rentrai à l’université d’un pas pressé, poussée par les bourrasques glaciales venues de la baie d’Hudson. Arrivée au milieu du pont Jacques Cartier, je ralentis un peu pour regarder la sarabande des tourbillons de neige sur la surface gelée du lac des Nations. Plus au sud, sur l’autre rive, la poudrerie engloutissait le mont Bellevue où les maisons particulières et les petits immeubles se perdaient dans les frondaisons, au pied des pistes de ski. Parvenue de l’autre côté du pont, je remontai en direction de la rue Galt-Ouest dominée par la masse sombre et menaçante du couvent. Je n’avais jamais aimé ce bâtiment grisâtre et austère qui semblait cacher tant de détresses.

Je passai le reste de la matinée à discuter de mes résultats avec Jean Lavigne. Absence de résultats devrais-je dire car, depuis le début de l’année, rien n’allait correctement et je n’arrivais même plus à reproduire les expériences qui avaient si bien fonctionné avant Noël. J’avais accumulé tant de retard dans mes cours que je craignais de ne pas obtenir tous les crédits indispensables pour valider mon année de maîtrise. N’ayant pas prévu mon repas de midi, je dînai au "Casse-croûte", la cafétéria de l’université, en compagnie de Rachid et de Pierre-André. J’avais du mal à avaler mon pâté chinois et une méchante migraine – la énième de la semaine – s’annonçait, aussi évitai-je soigneusement de me mêler à la conversation concernant la place de la femme dans la société musulmane.

Mon regard se porta au-delà des tables les plus proches. Depuis un moment, j’avais remarqué Josée Miousse qui mangeait seule et m’observait ostensiblement. Bien qu’assez éloignée, elle était placée de manière à pouvoir épier tous mes faits et gestes. Elle engloutissait son repas avec un manque de distinction presque effrayant, mâchonnant, la bouche ouverte, sans me quitter du regard. Elle maniait sa fourchette comme un pieu, massacrant la nourriture avant de l’engloutir. D’ordinaire, cela ne m’aurait guère dérangée car à la cafétéria, tout le monde pouvait voir tout le monde ; pourtant, le seul fait de me sentir ainsi observée m’irritait. Je fis semblant de m’intéresser à la discussion, dont le volume enflait.

Le dialogue était animé, proche de la prise de bec, car Pierre-André était soupe au lait et Rachid ne voulait pas lâcher le morceau. A d’autres tables, certains commençaient à intervenir dans le débat. Des étudiantes avaient pris Rachid à partie quand tout à coup, l’une d’entre elles s’écria :

‒ Vous devriez demander son avis à la femme qui est avec vous, elle a son mot à dire !

Abrutie par le mal de tête, je haussai les épaules et marmonnai :

‒ J’en pense rien, je m’en fous !

‒ Évidemment, faudrait d’abord que t’aimes les hommes, clama une voix masculine.

Je me levai brusquement et fis demi-tour.

‒ Qui a dit ça ? m’écriai-je telle une furie.

Mon sang n’avait fait qu’un tour et j’avais réagi de façon épidermique, mais à présent, je me trouvais idiote et vulnérable. Mes mains tremblaient et j’étais certainement blanche comme un linge.

‒ Faut pas en avoir honte, me dit une grosse fille à l’aspect androgyne.

De rage, j’envoyai un coup de pied dans ma chaise qui vacilla avant de tomber bruyamment et abandonnai mon plateau devant l’auditoire stupéfait.

‒ Bande de cons !

Je passai le reste de l’après-midi à faire semblant de lire des articles scientifiques. Je tentai d’oublier le sang qui pulsait douloureusement dans mes tempes, en renforçant la dose d’Advil par du Tylenol fort. Je redoutais que Rachid ou Pierre-André ne vienne me voir et renonçai à sortir en plein jour, de peur de rencontrer un des étudiants devant lesquels je m’étais donnée en spectacle. Je finis par rentrer sur le coup de 8 heures et, tandis que je remontais la route qui menait aux Nouvelles Résidences, j’aperçus la lune qui brillait tel un visage blafard à moitié caché derrière le voile des nuages. Je pressai le pas et rentrai en toute hâte, m’enfermant à double tour.

[1] Rue Parthenais où se trouve le Q.G. de la Sûreté du Québec à Montréal (NDA).

A suivre...

© Lignes Imaginaires 2017/Christophe Dugave 2003

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kitana

Alors reprenons un joure j ai voulu aller dans une ville qui s apellait mystery speel car on m avait accptée en tant que nounou d une fille qui me fait penser a ma soeur et aussi qui sapelle Lorie !! et le frere de lorie me fait penser à mon frere qui s' apellait nicolae !!!!!!!!!! mais bon je vais aller a un hotel passer 2 nuit la ba rester 4 ans ave les bartholy sa passe creme je gare ma voiture et met un portail au cas ou on veux la voler imposible ! je me rend a l aceuil un homme je vais lire dans ses penser son PERVER !!!!!!! il parle de mon beua jolie petit c... et de mes belle forme pffff je prend une chambre et j m en fous royalement de ses explication pour me matter je defait a moitier mes valise je prend une poche de sang je met ma nuissete je bois mon sang puis au lit car demain je vais me rendre la fac pour m inscrire (le matin) je me leve jette un sore sur mes valise pour ne pas voire les poche de sang et mon grimoire je me rend a la fac je serai accapeter dans 1 MOIS !!!!!!!!! QUOI ET MES ETUDE pourquoi moi!!!!!!!!!!!!!!!! se soire je me rend cher les bartoly on ma avancer d une nuit je vais recher mes valise puis je suis devant un manoire plutot filipant je tape a la porte personne puis une deuxieme je decide de partirer quand soudian .......................................................................................................................... NICOLAE on sais serrer dans le bras puis mon frere cri LORI VIEN VOIRE TA NOUNOU !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! !!!! elle me sautaire dans les bras mais je sens une personne me prendre le bras qui sais ...................... A SUIVRE !!!!!
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Jean se tint prêt. Il semblait sur le qui-vive. Mais Lise lut ses intentions dans son regard et saisit son bras.
-Non. N'y va pas. Tu te prendras juste un coup de couteau, et mourras bêtement.
Le ton sur lequel elle prononça ces mots me glaça les veines. La banalité du quotidien avait laissé la place à une terrifiante situation d'urgence. Le genre de situation qui vous change un homme.
Je restais donc sur mon siège, et attendis de voir la suite. Le bonhomme harcelait toujours cette pauvre fille sans que personne n'eut parut l'avoir remarqué. Au bout de cinq minutes, il lui attrapa le bras. Il défit son vêtement, la courba et... ce qui arriva ensuite, je ne peux décemment pas vous le raconter.

Les policiers ont reconnu que Jeanne Gernez, quinze ans, avait subi un viol dans les transports en commun, au jour du vingt-sixième janvier deux-mille dix-huit à dix-huit heures. Ils ont également inculpé tous les passagers présents ce soir là pour non assistance à personne en danger. Jean et Lise sont concernés.
-Je mérite pas d'être en vie.
Jean et Lise songeaient dans un parc à la frontière entre le quinzième et la quartier de la tour eiffel. Ils avaient assistés au viol il y a deux semaines. Aucun des deux ne parvenaient encore à bien dormir la nuit, et, dans leurs cauchemars, chacun réentendait les cris de Jeanne.
-Ne dis pas cela, lui répondit Lise. S'il y a une responsable ici, c'est moi, et c'est moi qui devrait être à cette heure-ci dans un cercueil.
Lise rêvassait. Elle aimait bien ça, rêvasser, depuis deux semaines, adoptant quand elle s'oubliait un air profond et lointain. Soudain, elle pleura.
-hé moi, je pensais à ce que mon boss allait penser de moi, et,...et, je ne voulais pas d'histoire. On violait une fille devant mes yeux, et je n'ai fait que réfléchir à ma carrière...
Jean eut de la peine pour elle. Quoiqu'il en avait aussi pour lui-même. Certains gestes de la vie quotidienne comme de regarder son reflet dans la glace se montrèrent pénibles. Il ne pouvait plus non plus fixer ses enfants, et quand il y parvenait, il imaginait un autre lui se tortiller péniblement sur son siège pendant qu'un de ses enfants se faisait violer.

Deux ans s'écoulèrent. Lise avait fini par se faire une raison, et après quelques séances de psy, Jean se reconstruisit un amour propre. Le train train de vie avait repris, et un soir où Jean préparait la cuisine, il réussit pour la première fois à parler à sa femme de l'incident.
-Tu sais, chérie.... c'est peut-être un cliché que j'ai pu lire dans un roman à l'eau de rose , mais voilà; il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à elle.
Sa compagne s'appelait Carmen. Il l'avait épousé pour sa gentillesse, et elle avait toujours un mot gentil à lui adresser, ou de bons conseils à lui prodiguer.
-Ce n'est pas de ta faute. Ce qui arriva, c'est que tu as eu peur. C'est normal. Je dirais même que, parfois , ça demande du courage, d'avoir peur. Le courage de se dire qu'après cela, on se détestera pour toujours, mais qu'on reverra sa famille et qu'on continuera de s'en occuper.
Carmen était aussi très philosophe.
-Oui, mais tu ne comprends pas. Je... j'ai sincèrement eu peur. Oui, j'ai eu les jetons de ne plus vous voir, mais il y a autre chose. J'ai eu peur pour moi. Et j'ai agi comme une tapette.
-Oui, t'as vraiment agi comme un connard.
Ils ne l'avaient pas entendu entrer, à cause des plaques de cuisson. Gérard Gernez se tenait devant eux, un couteau à la main.
-Tu me reconnais, Jean? Depuis le départ, tu savais qu'un de ces jours je te rendrais une petite visite.
Jean ne joua même pas aux surpris. Il avait gardé ce secret depuis bien longtemps. L'adolescente qu'il avait laissé se faire violer s'avéra être la fille d'un ancien collègue, Gérard Gernez. Ils n'avaient jamais été les meilleurs amis du monde, mais à l'époque, ils se disaient toujours bonjour et s'échangèrent deux, trois blagues sur la nouvelle performance du fc club de lens ou sur la tenue de la chanteuse Israëlienne à l'eurovision. A présent, Gérard Gernez le regardait avec les yeux d'un fou, et il menaçait sa vie, et celle de son épouse.
-Gérard, je ... je suis désolé. Je ne pense pas pouvoir effacer ce qu'il s'est passé, sinon crois moi que je l'aurais fait dans la minute. Mais tout faire en mon pouvoir pour me faire pardonner, cela me semble possible.
-Te faire pardonner,... te faire pardonner...
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- Crois tu que l'on parle de choses pardonnables? que ce dont on t'accuse est pardonnable?
-Non... mais je..
- Tu n'as RIEN FAIT!
Le hurlement de Gérard retentit dans la cuisine. Le temps se figea une minute. Puis Gérard avança vers Jean.
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Gérard avait atteint la cuisinière. Il tenait maintenant Jean par la taille, lui appuyant son couteau sur la gorge.
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-Alors pas bougé.
Gérard relâcha la pression et rangea sa lame. Il se retourna et marcha vers Carmen. Au fond, Jean sut comment ça allait se finir depuis que Gérard lui avait dit de ne pas bouger. Il avait toujours gardé sur lui le couteau qui lui avait servi à couper les tomates. Ce couteau, il l'enfonça dans le dos de Gérard, se libérant de la tension, se libérant de la peur, pour découvrir une peur et une culpabilité encore plus grande que celles qui l'habitaient depuis maintenant deux ans.
La justice condamna Jean à treize ans de prison. Il avait assassiné un homme de sang froid, n'avait pu invoquer la légitime défense. Il l'avait poignardé dans le dos. Jean était dans la force de l'âge. Il adorait sa vie, qu'il voulait heureuse et prolifique. A présent, Jean était un criminel. Et je vais vous paraître prétentieux, mais laissez moi vous dire que s'il avait eu des couilles, il serait encore dans le peloton de tête de la fameuse course au bonheur.


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Défi
Moriarty

Du Chaos naissent les étoiles
 (« Le jour où je me suis aimé pour de vrai », écrit par Kim et Alison McMillen)

Le jour où je me suis aimé pour de vrai… On peut dire qu'il est arrivé. Et qu'il n'est pas arrivé. Les deux en même temps. J'ai mis du temps à comprendre. Comprendre quoi ? Je ne serais jamais comme les autres. Ça avait été sous-jacent toute ma vie. Mais ça a fait « ding » dans ma tête en cours de sociologie. Quand tous les exemples donnés ne s'appliquaient pas à moi.

J'ai regardé autour de moi et j'ai compris.


J'ai compris que je ne serais jamais comme ces gens autour de moi. Cette différence, je me la trainais depuis des années. Ils venaient tous de grandes villes. Je viens d'un petit patelin perdu – que j'aime – dont personne ne connaît jamais le nom, même dans la région.


Et je me suis souvenu.

A mon entrée au lycée, le regard étonné du professeur principal, lorsque j'avais donné le nom et la ville de mon collège. Comme si les élèves de cet établissement ne pouvait pas réussir dans une filière générale – pis encore, avec une option scientifique !

Avant ça, au collège, on me regardait déjà comme une extraterrestre. Des bonnes notes. Pas de la ville – même là, à moins de huit kilomètres de mon village, personne n'en connaissait le nom !  Je n'aimais pas la même musique. Je n'avais pas le même genre de centres d'intérêts. Je ne fumais pas en cachette dans les WC. J'aimais  les livres plus que je ne m'intéressais aux garçons. Je m'habillais comme un mec, trouvant les jeans plus confortables que les jupes. Grande gueule. Des blagues étranges, qui attirent l'animosité – le premier degré n'est pas à la portée de tout le monde, mais je ne le savais pas encore. Mes amis, les vrais n'étaient pas dans la même classe.

Et ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe.

Encore avant, je préférais jouer au foot, à la balle au prisonnier, grimper dans la cage à écureuils, courir avec les garçons, plutôt que de m'asseoir à discuter… Discuter de quoi ? Je n'ai jamais su. Jamais su parler pour ne rien dire. Je préférais le basket et le judo à la gymnastique. Partir explorer les environs à vélo avec mon ami d'enfance. Combattre des dragons imaginaires.

Et ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe commençait à apparaître.

Plus jeune encore, et l'anecdote semble être une des favorites dans la famille – de même que mon exploit de « monter » sur un arbre en vélo, de peur de freiner dans les graviers – cette fois où mon grand-père m'avait offert une poupée. Que j'avais jetée pour mieux jouer avec les petites voitures de mon frère.

Et déjà, je ne voulais pas entrer dans les cases faites pour moi.

Toujours au lycée, à l'internat, être enfermée avec des filles était pour moi une torture. Maquillages, garçons, tels étaient leurs sujets de conversations. J'en étais toujours à chercher des dragons à combattre, dévorant bouquin sur bouquin.
Passant le permis moto - « Ah non, tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ! » Et si, Mémé, moi aussi.
Premier contact avec les machines – qui devint mon seul contact avec les filles de l'internat.

Et toujours, ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe.

Comme le dit le proverbe, il vaut mieux être seul que mal accompagné. Mais je ne traverse pas la vie sans personne autour de moi. Il y a quelques personnes qui sont incluses dans ma bulle de différence et d'indifférence.

J'ai continué mon chemin, dans un monde où mes interlocuteurs principaux prennent place derrière des machines, ordinateurs et téléphone. Dans ma promotion, c'était déjà le cas. Vous voulez savoir un secret ? Les informaticiens sont parfois pire qu'un troupeau de filles adolescentes. Là non plus je ne me sentais pas à ma place. Pas incluse dans un groupe.
J'y ai appris que certains pouvaient être vraiment cons et pour sauver leur cul, risquer de mettre toute votre carrière en danger pour simplement sauver leur année scolaire. J'y ai appris que faire des grands plans n'amenait que la déception. J'y ai appris que l'argent achetait le diplôme et qu'au final, les connaissances acquises n'étaient pas importante.

Et une fois de plus, le sentiment de ne pas faire partie du groupe.

Mais j'avais compris. J'avais compris que la réussite, ce n'était pas de faire partie d'un de ces groupes. De vouloir s'affilier à quelque chose qui ne serait pas moi. Je n'ai pas besoin de la plupart d'entre eux. Nous pouvons faire un bout de chemin ensemble, mais ils ne sont pas moi. Je ne suis pas eux. Je suis libre d'aller de mon côté. De remonter à contre-courant. D'être une fille et d'aimer la moto, l'informatique, les sports de combat, les films de science-fiction, le hard-rock et les machines.

Je suis un électron libre de sa trajectoire. Libre de gravité aléatoirement. De me perdre sur mes propres chemins.

Libre de n'appartenir à aucun groupe.

Libre de douter, la nuit, de mes choix. Libre de m'aimer et de m'accepter comme je suis. Comme les autres ne peuvent m'accepter et m'aimer.
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