Chapitre 12

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Je passais toutes mes soirées à surfer sur Internet sans résultat. J’étais d’une humeur massacrante. Je refusais les invitations, manquais pour la première fois une répétition de Lysistrata et vivais de sandwiches et de soupes, rivée à mon PC. J’avais l’impression de vivre en recluse, telle une nonne, me refusant les plaisirs de la vie pour mieux me consacrer à ce sacerdoce sans espoir. Mais à chaque fois que je pensais à Johanne, ma volonté se faisait à nouveau inflexible et je repartais explorer les arborescences de la Toile. Ma guerre à moi, elle était là et non sur les planches. Pourtant, les nuits me trouvaient vidée et amère lorsque je me couchais vers 2 ou 3 heures du matin. J’avais successivement supporté les fantasmes des Français, des Belges et des Suisses qui occupaient les salons de la tchatche francophone, attendant patiemment que les Québécois minoritaires profitent du décalage horaire pour reprendre le contrôle de Bavardage. Chaque fois, j’étais près d’abandonner et chaque fois, je repartais dans ma quête de la vérité comme d’autres étaient partis chercher le Saint Graal.

A force de multiplier les contacts, je finis par retrouver quelques habituées mais aucune ne paraissait devoir vraiment s’attacher à moi. "bombon_cherie", cependant, semblait m’apprécier particulièrement. Nous nous étions rencontrées un soir alors qu’une nouvelle fois, je m’étais résolue à tout laisser tomber :

bombon_cherie : bonsoir, Nathalie, 20, quebec

anadore : bonsoir, Anne, 22, Sherbrooke

bombon_cherie : tu es au quebec aussi ? moi montreal

anadore : etudiante ?

bombon_cherie : oui en commerce international a l’UdM

anadore : moi en chimie à l’UdS

Nous avions discuté pendant quelques minutes et elle avait fini par me demander :

bombon_cherie : je peux te mettre dans ma liste d’amis ?

J’avais accepté et elle n’avait pas manqué de me contacter dès le lendemain. Elle m’avait envoyé sa photo après quelques jours et j’avais répondu avec un vieux cliché d’identité numérisé sur lequel j’étais méconnaissable. Des liens curieux s’étaient tissés entre nous. Bien que je l’aie rencontrée dans le salon des lesbiennes, elle ne m’avait jamais parlé de sexe et, paradoxalement, cela m’avait semblé curieux. La plupart des hommes se faisant passer pour des femmes étaient directs et vulgaires mais à aucun moment Nathalie n’avait abordé de sujets scabreux ni utilisé de termes osés. Pourtant, nos conversations avaient pris peu à peu un tour plus personnel. Elle se racontait dans des monologues fleuves et dans des courriels encore plus longs. Peut-être espérait-elle que je lui répondrais à l’identique : peine perdue ! Mes réponses étaient courtes, impersonnelles, et lorsque j’étais contrainte de donner des détails sur ma vie, je les inventais. Je le faisais aussi peu que possible car je savais que mentir est un art. Ma relative réserve n’avait pas semblé la décourager.

Curieusement, ce n’était pas tant ses discours qui avaient retenu mon attention et éveillé ma méfiance que sa photo. Elle prétendait s’être photographiée avec un appareil numérique mais, contrairement à la plupart des clichés d’amateurs, le cadrage et l’éclairage étaient parfaits et la créature de rêve qui posait semblait plutôt sortir de l’énorme stock de photos de charme circulant sur le Net plutôt que d’une chambre d’étudiante montréalaise. Nathalie était blonde comme les blés de la Saskatchewan avec un visage ovale, un nez fin et des lèvres pulpeuses. Le galbe de sa poitrine et l’arrondi de ses hanches étaient soulignés par ses vêtements si ajustés qu’elle semblait avoir grandi dedans et par sa pose, pleine de grâce et de naturel. Chaque fois que je la regardais, je me demandais si Johanne avait conversé avec elle, mais j’étais troublée par le fait qu’elle n’ait pas conservé de photo sur le disque dur de son ordinateur tout comme elle l’avait fait avec ses autres correspondantes. Et si ce n’était pas le cas, se pouvait-il que bombon_cherie ait un lien quelconque avec cette histoire ?

Je repensais à Kathy et son silence me mettait mal à l’aise. S’était-elle doutée de la supercherie ? Avait-elle appris entre-temps que sa véritable correspondante était morte et enterrée ? Ou bien lui était-il arrivé quelque chose ?… La seule raison de mon inquiétude était le changement brutal de style après la longue interruption dans notre dialogue, mais n’avais-je pas rêvé ? A moins que le meurtrier ne me surveillât sans se dévoiler. Je finissais par avoir peur des bruits qui retentissaient dans le couloir ou derrière les cloisons. Je surveillais souvent l’extérieur en épiant derrière ma porte, les yeux rivés au judas. A défaut de pouvoir enregistrer les conversations sur Bavardage, je sauvegardais tous les courriels que je recevais sur une disquette soigneusement cachée au laboratoire.

Le dernier dimanche de janvier s’achevait dans une demi-clarté lugubre lorsque le téléphone sonna. J’abandonnai la tchatche à regret en songeant que mon père m’avait envoyé deux messages successifs auxquels je n’avais pas répondu et qu’il devait se faire du souci. C’était lui, en effet, anxieux et tendu. Il ne cacha pas sa joie de me savoir en bonne santé.

‒ Je ne te prenais pas trop au sérieux et puis, comme tu ne répondais pas, tu as fini par me flanquer la frousse. C’est idiot, mais plus on a de moyens de communiquer à sa disposition et moins on tolère de ne pas avoir de nouvelles.

‒ C’est ma faute, Papa, m’excusai-je. J’aurais dû te répondre, ne serait-ce que quelques mots, mais je ne l’ai pas fait par négligence.

‒ Tu as trouvé une piste ?

‒ Rien de sérieux, je pense. C’est fou ce qu’il y a comme tarés de toutes sortes et parfois, quelques personnes plus recommandables…

‒ C’est comme dans la vie, sauf qu’ici, l’anonymat lève les inhibitions.

‒ Je n’ai que faire de ceux qui viennent se défouler ! Par contre, ceux qui semblent recommandables m’intéressent.

‒ Je ne te suis pas… Tu me disais que Johanne échangeait des propos plutôt crus avec ses correspondantes.

‒ A ma connaissance, c’est Kathy qui était plutôt directe. Johanne n’était pas du genre à aborder une conversation érotique sans préambule. Il a bien fallu que l’assassin gagne sa confiance pour lui soutirer suffisamment d’informations, et il ne l’a certainement pas fait avec des plaisanteries de corps de garde !

‒ Ça se défend, mais cela signifie aussi que tu as entrepris un travail de longue haleine. As-tu songé que le type peut aussi ne plus jamais donner signe de vie ? Les salons de discussion ne manquent pas que je sache !

‒ Papa, je ne sais pas si ce fou en est à son premier coup mais je suis certaine qu’il a une envie folle de recommencer. Et à mon avis, il s’y prendra de la même manière qu’avec Johanne.

‒ J’aimerais autant que ce ne soit pas avec toi…

‒ J’aimerais que ce ne soit avec personne !

Après avoir réfléchi quelques secondes, mon père me proposa :

‒ J’ai une idée, tu ne voudrais pas venir passer quelques jours à Saint-Augustin ? Je peux m’arranger pour prendre un reliquat de vacances…

‒ Et qu’en dira Estelle ?

‒ Elle ne dira rien. Je suis certain que vous ferez bon ménage toutes les deux. Et avec nous, tu seras en sécurité. Je ne suis pas rassuré de te savoir toute seule.

‒ Papa, il y aura bien un jour où je me retrouverai toute seule. Tu ne peux pas être en permanence derrière mon dos pour veiller à ma sécurité.

‒ Tu ne crois pas que je peux essayer de rattraper le temps perdu ?

Je n’osai lui répondre que le temps perdu ne se rattrape pas et lâchai simplement :

‒ Je ne te le demande pas et de toute façon, ce n’est pas possible. J’ai mon travail au laboratoire, mes cours et un séminaire à préparer. Je ne peux le faire qu’avec une bibliothèque à proximité.

A l’autre bout de la ligne, mon père soupira.

‒ Je me doutais un peu de ta réponse mais si tu changes d’avis…

‒ Ne t’inquiète pas, je suis prudente.

‒ A propos, dit-il avec empressement, j’espère que ton pseudonyme ne dévoile rien de ton identité et que tu n’as pas inclus de photo dans ton profil…

Je mentis. C’était la première fois que je mentais à mon père et cela me faisait vraiment bizarre.

‒ Ne t’en fais pas, je ne suis pas idiote.

‒ Et… tu me réponds si tu veux, mais c’est quoi ton pseudo ?

‒ Papa, répondis-je sèchement, je n’ai aucune envie que tu viennes me fliquer sur la tchatche. C’est bien assez compliqué toute seule alors, je t’en prie, ne t’en mêle pas.

‒ OK, je change de sujet, murmura-t-il.

Il ajouta avec prudence :

‒ Bien sûr, j’imagine que ta mère ne sait pas ce que tu es en train de faire…

‒ Tu voudrais que je la fasse mourir d’inquiétude ?

‒ Il vaut  mieux que ce soit ton père, en effet, dit-il en se forçant à rire.

Je ris à mon tour. Cette voix chaude et familière, qui m’avait tout d’abord dérangée en m’arrachant à ma traque désespérée, éclairait à présent ma nuit. Je ne me sentais plus aussi seule, plus aussi vulnérable.

‒ J’ai beaucoup réfléchi à ce que tu m’as raconté, déclara mon père. C’est quand même une drôle de famille…

‒ La nôtre ?

‒ Celle de Johanne, répondit-il en feignant d’ignorer l’ironie dont je faisais preuve. J’ai un peu de mal à admettre que son père n’ait pas tenté de se venger à sa sortie de prison, lui qui l’a forcée à commettre les pires indignités et a été incarcéré sur la foi de son témoignage.

‒ Je sais, mais que puis-je y faire ? Je ne vais pas me lancer sur les routes du Canada pour tenter de le localiser ! Je ne sais même pas à quoi il ressemble…

‒ Alors, j’ai une petite longueur d’avance sur toi !

‒ Que veux-tu dire ?

‒ J’ai fait quelques recherches auprès du Quotidien du Saguenay-Lac-Saint-Jean, le journal local. Je me suis procuré quelques informations ; en fait l’ensemble du dossier relatif au procès de Roméo Talon, le père de Johanne. Un prénom prédestiné, tu ne crois pas ?

Je ne répondis pas, trop excitée par cette révélation. Il poursuivit :

‒ Pas jolie, jolie, comme affaire. Ce type est une belle ordure ! En apparence, un homme très bien. Sa seule anicroche avait été d’être accusé d’attouchements sur mineure six ans avant les faits mais, curieusement, le dossier n’a jamais abouti.

‒ Comment cela ?

‒ La victime était connue pour être une petite dévergondée qui ambitionnait de mettre ses professeurs dans son lit. Le témoignage n’a pas été retenu. Maintenant, quand on y pense, ce n’était peut-être pas une vengeance mais la pure vérité. En tout cas, Roméo a juste été obligé de changer d’établissement.

‒ Papa, dis-je avec une voix qui tremblait d’énervement, tu dis qu’il était professeur ? Qu’enseignait-il ?

‒ Ah oui, j’ai oublié de te le préciser, il était professeur de français au Cégep de Roberval.

Je songeai au changement brutal de style lorsque kathymini m’avait rejointe l’autre soir. Cela m’avait choquée parce que, même si chaque internaute avait son style, la tendance générale était à la simplification abusive et à l’orthographe approximative. J’en étais certaine, aucun ne modifiait aussi radicalement son style sans raison. Ma mère, qui était elle-même professeur de lettres modernes en lycée, avait pour habitude de dire que, quel que soit le moyen de communication utilisé, le savoir écrire se reconnaissait toujours.

Comme je ne répondais pas, mon père ajouta.

‒ Je vais t’envoyer tout ce que j’ai sur la question, y compris sa photo à l’époque des faits.

Je le quittai en le remerciant avec chaleur, émue qu’il ait ainsi pris le parti de m’aider. Une dizaine de "MP" m’attendaient sur Bavardage mais parmi eux, aucun n’émanait de Nathalie ou de Kathy et je quittai la tchatche sans remords. En attendant le message de mon père, je me demandais si j’aurais autant apprécié son soutien s’il avait toujours été un père normal.

Lorsque son courriel me parvint, je ne pus m’empêcher d’ouvrir d’abord la photo en pièce jointe. Pour autant que je puisse en juger – car l’image, scannée à partir d’un portrait paru dans la presse, était de mauvaise qualité – c’était celle d’un homme encore jeune et plutôt séduisant mais il me fit horreur lorsque je songeai à ce qu’il avait fait à sa fille. Une chose était cependant certaine : je ne l’avais jamais vu et souhaitais ne le rencontrer que pour le mettre hors d’état de nuire. Je lus ensuite les coupures de presse qui relataient l’affaire et le compte-rendu du jugement, mais je ne découvris aucun détail qui puisse retenir mon attention. C’était une histoire sordide, traitée pour une fois avec retenue car il n’était pas souhaitable, aux dires du journaliste, « que la victime soit traînée dans la boue au même titre que son père ».

J’étais épuisée par mes longues nuits sur la Toile et la fatigue dessinait de grands cernes bleuâtres sous mes yeux. J’avais du mal à accommoder à force de fixer l’écran et un méchant mal de tête me taraudait les tempes. Pourtant, j’étais presque heureuse. Je me sentais moins seule malgré mon isolement forcé et ce soir-là, je m’endormis comme une masse et plongeai dans un sommeil sans rêves

Le lendemain matin, le journal de Radio Canada me réveilla au son d’un curieux discours. Tout d’abord, je ne compris pas le sens des paroles du journaliste, mais certaines expressions me tirèrent du sommeil comateux dans lequel j’avais sombré. Un étrange sentiment m’oppressa alors, un peu comme lorsqu’on avait annoncé la mort de Mitterand ou le décès de Lady Diana.

« …La jeune fille a été découverte hier soir à son domicile de Fairmount, disait le commentaire. La mort remonterait à environ une semaine. Pour le moment, la police de Montréal est chargée de l’enquête… »

Suivit un point sur la circulation rendue difficile par un accident à l’entrée du pont Champlain et deux autres accrochages sur l’autoroute Décarie. Le bulletin météo nous promit du beau temps. Tandis que je m’habillais, il y eut un nouveau flash d’information. Je montai le son du radio-réveil et m’assis sur le lit avec un pincement au cœur.

‒ …Et puis cette sombre affaire de viol et de meurtre à Montréal.

‒ Oui, reprit une seconde voix, il s’agit de Katherine Smith, une étudiante en droit à l’université McGill qui a été découverte hier au soir dans le deux et demi qu’elle louait au 1531 Fairmount. La jeune femme aurait été violée puis tuée à coups de hache. Ce sont ses voisins qui ont donné l’alerte car ils se plaignaient de mauvaises odeurs depuis plusieurs jours.

Ma bouche était sèche et je tremblais comme une feuille, à la limite de la crise de nerfs. J’écoutai la déclaration du coroner dans un état second. Celui-ci, un homme qui devait avoir plus de cinquante ans à en juger par sa voix grave et posée, se racla la gorge avant de déclarer avec un accent roulant :

‒ D’après ce que nous savons, Katherine Smith était une étudiante assidue, discrète et plutôt solitaire, originaire d’Hawkesbury, en Ontario. On situe la mort samedi soir ou dimanche matin, après qu’elle a téléphoné à sa famille le samedi vers 17 heures. Aucune trace d’effraction n’a été décelée. A priori, la victime aurait été violée puis tuée à l’aide d’un objet lourd et coupant, sans doute une hache. J’ai donc ordonné qu’une enquête soit entreprise par la police métropolitaine de Montréal afin de déterminer les circonstances exactes de la mort.

‒ Peut-on relier cette affaire à la mort de Johanne Deschamps, cette étudiante de l’université de Sherbrooke tuée dans des conditions similaires alors qu’elle se trouvait chez ses parents à Hébertville pour les vacances de fin d’année ? demanda l’un des journalistes à son collègue.

Celui-ci répondit avec une belle voix de ténor :

‒ Maître Claude-Henri Lambert, coroner de la ville de Montréal, s’est montré extrêmement discret sur ce point mais nous avons posé la question à Denis Buisson, le porte-parole de la police montréalaise et voici ce qu’il a répondu : « C’est une possibilité que nous prenons très au sérieux car les modus operandi sont très similaires et les deux femmes ont été retrouvées dans des positions identiques, étalées sur le dos, bras en croix et jambes écartées. En revanche, Johanne Deschamps n’avait pas été violée, mais il se peut que l’assassin ait été dérangé auparavant ».

S’en suivit un rappel à propos de William Fyfe, un tueur en série en instance de jugement à qui l’on attribuait plusieurs victimes tuées à la fin du siècle précédent. Mais déjà je n’écoutais plus. Mes yeux me faisaient un mal atroce au point que je pouvais croire qu’ils allaient sortir de leurs orbites. Je suffoquai et ouvris la fenêtre, me penchant dans l’aube glaciale. Aussitôt, le froid me saisit et je basculai dans ma chambre, pantelante, sentant monter la nausée comme une marée invisible. Je restai de longues minutes adossée au mur, ma tête bloquant la vitre encore ouverte, baignant dans une sueur glacée et agitée de tremblements irrépressibles. Je pensais que j’avais vu juste et je n’en étais pas fière parce que je n’avais pas su convaincre. Pire encore, j’avais laissé accuser un innocent, car il était impossible qu’Anthony soit le meurtrier de Kathy puisqu’il était incarcéré au moment des faits. Un instant, l’idée que le père de Johanne n’était pas plus impliqué dans cette affaire me traversa l’esprit puis tout se brouilla. Serrant les dents, je cherchai fébrilement les coordonnées de Jacques Delorme et trouvai finalement sa carte, coincée dans la poche arrière d’un jean sale qui traînait sur ma chaise. Je composai fébrilement le numéro de son téléphone cellulaire. Il décrocha immédiatement.

‒ Delorme ! annonça-t-il avec sa voix grave qui aurait dû me rassurer par sa chaleur.

‒ Je suis Anne Doreman, l’amie de Johanne Deschamps. Je viens d’apprendre la nouvelle. Je connaissais Kathy Smith… Je l’avais rencontrée sur Internet.

A suivre...

© Lignes Imaginaires 2017/Christophe Dugave 2003

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Carefree

7h.


Le son du réveil se fracasse sur la nébuleuse qui entoure mon sommeil. La réalité soudaine me prend à la gorge, comme un courant d’air. De l’air, j’en cherche abondamment, je respire fort et bruyamment. A côté de moi, elle remue, gigote, dérangée. Je l’entends murmurer : « Mon cœur, ça va aller ». Je ne sais plus si c’est une question mais ce que je sais, c’est que ça n’ira pas. Je ne réponds pas, je me lève d’une traite et je me dirige vers la salle de bain.
La machine de la peur a commencé son travail. Mon ventre creux me fait mal, j’ai la peau qui gratte au creux du coude et du genou, les plaques rouges que je cultive depuis quelques jours s’assèchent, s’étendent. La nausée se répand comme une mauvaise odeur, les haut-le-cœur arrivent par vagues, rapprochées, douloureuses. Dans le miroir, j’ai l’air d’un petit animal terrifié. Les mâchoires écrasées, je glisse la brosse à dent dans ma bouche, le goût de menthe artificielle m’écœure, je suis penchée sur le lavabo. « Surtout, ne pas vomir, ne pas vomir ». Je déploie mes astuces de diversion, pincer la peau de mon cou, m’investir dans un jeu stupide pour oublier. Chercher tous les mots se terminant par –ure. « Allez, nature, investiture, villégiature, carrure, ordure... » , je bave, recroquevillée. Il paraît que la production intensive de salive avant les vomissements sert à protéger la gorge et les dents de l’acidité de la bile. Je ferme les yeux. Chercher tous les pays commençant par la lettre C. « Chypre, Cambodge, Cameroun, Congo, Corse ». Ah non, la Corse, ce n’est pas un pays. La nausée se calme, la distraction a fonctionné.
Il est 7h12, il ne reste que quelques minutes avant de partir, de glisser sur l’autoroute A13 et ses quelques kilomètres, de monter l’escalier qui mène à l’entrée de l’hôpital, rejoindre le pôle mère-enfant, me changer, attendre la relève, droite comme un piquet. « Tu m’envoies un message quand tu es arrivée ? » elle me parle avec des yeux inquiets, elle voudrait que les choses soient plus simples, que chaque réveil ne ressemble pas à cette guerre menée contre mon corps, mon corps comme une grenade qui menace d’exploser. Sur la route, je mets la radio à fond, j’ouvre la fenêtre, je m’accroche à des choses réelles, des choses que je peux écouter, sentir, pour ne pas oublier que je vis dans un autre monde que celui de ma peur, un monde où l’on m’attend. Sur le parking, les flaques d’eau ont gelé, l’air est piquant. En bas de l’escalier, une vieille dame avance à tâtons, de peur de tomber. « Si jamais on tombe, on sera au bon endroit ! » me dit-elle. Je ris jaune, c’est bien une blague de vieux ça, tiens.
Je passe les portes battantes, le vigile vérifie mon sac d’un oeil distrait, une femme ouvre le volet roulant de la cafétéria, quelques vieux sont assis sur des fauteuils, perfusion au bras, l’air ahuri, à attendre je ne sais quel miracle. Je continue tout droit, j’avance dans un tunnel de verre, dehors c’est toujours la nuit, il n’y a que la lumière orange des réverbères, le bleu du stroboscope de l’ambulance, le ronronnement de la nettoyeuse automatique. La nausée remonte du bas ventre, je mets la main devant la bouche, je serre les dents très fort. L’odeur de la salle de naissance vient de remplir mes poumons, cette odeur de début de vie que je ne pourrais mieux décrire, un mélange de fluides et d’inquiétude, une transpiration féminine, maternelle, le parfum extraordinaire de l’irruption dans ce monde. J’entre dans le bureau des sages-femmes, une pièce exiguë et sombre, trois fauteuils à roulettes, trois ordinateurs, un tableau résumant l’activité du service, un écran affichant les tracés des rythmes cardiaques fœtaux, lignes abruptes puis continues, oscillantes, ce liseré indispensable à notre sérénité.
J’attends un silence et me présente de cette phrase que j’ai répété des centaines de fois avec une assurance feinte : « Bonjour, je suis Héloïse, étudiante sage-femme ». Les autres acquiescent d’un signe de tête, je suis instantanément placé dans la hiérarchie du groupe : dernière position.
Je m’approche des dossiers, je feuillette en faisant semblant de m’intéresser très sérieusement à ce qu’il se passe. La sage-femme de nuit, l’air défait, nous transmets les informations nécessaire : « Je vous laisse Madame B, une primipare qui est arrivée ce matin en travail spontané, elle attend d’avoir sa péri, je viens de biper l’anesth, elle est à 3 cm ». Je reprends les éléments dans ma tête, j’évalue d’un rapide calcul l’étendue des dégâts. Primipare signifie que la patiente attend son premier bébé, ça veut dire débutante, chialeuse, chiante. Pas de péridurale, pas d’expérience de la douleur, débutante, chialeuse, chiante. 3 cm, début des hostilités, des heures de dilatation à baigner dans son liquide amniotique, à soupirer parce que ça n’avance pas, à se mettre dans des positions improbables et humiliantes pour facilité la descente du foetus dans le bassin.
« Tu prends la patiente avec moi ? » La sage-femme interrompt mon bilan sans appel.
« Oui, bien sûr ! » Comme si j’avais le choix, comme si sa rhétorique de merde m’offrait la possibilité de dire « non, ça ne me dit trop rien, je vais attendre la suivante ». J’ai déjà envie de partir, de courir dans l’autre sens, d’être libre. Je me flanque d'un sourire qui se veut sincère, maintenant il faut aller se présenter à la patiente, vérifier que tout va bien, instaurer un climat de confiance avec cette femme pour qui vous êtes l'actrice principale du « plus beau jour de sa vie ».
J'aimerais dire que j'ai encore un intérêt pour les personnes dont je m'occupe mais la peur a tout absorbé, je laisse les jours me glisser dessus, j'attends l'accalmie de la fin de journée, ce bref soulagement quand la petite aiguille de l'horloge a coulissé de douze crans.
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Andrew Laeddis

Me voici tournant dans une cage d’acier,
Des gouttes martèlent une gamelle rouillée.
Je voudrais leur dire, à eux, ô combien ils sont en tort,
Et puis, pour en finir, hurler ton nom jusqu’à ma mort.

Je me souviens ta main caressant mes cheveux,
Ta douce voix me soufflant de vivre heureux.
Puis je me souviens de nous dansant du soir au matin.
Tu m’espères, vois-tu, je sais que tu m’attends... En vain.

Mon corps crispé craque dans ma tenue rayée,
Mes poignets blessés dans mes bracelets cuivrés.
Aveuglé, je n’ai pas vu le soleil depuis des lunes,
Je flaire ces bêtes étranges assises dans les tribunes.

Me voici à feuler dans ma cage d’acier,
Ces gouttes martèlent ma gamelle oubliée.
Je voudrais dire, à eux, les hommes, combien ils ont tort,
Et puis, pour en finir, feuler ton nom jusqu’à ma mort.






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Défi
Héloïse Mrchl

Lyo avait accepté la mission sans se poser la moindre question, elle considérait les détails qui l’entouraient comme étant le cadet de ses soucis. Elle improviserait, comme elle le faisait toujours, et bien que l’adversaire ne fût guère humain, cela l’importait peu. Aigredon ne paraissait guère approuver son choix, mais suivait néanmoins ses indications sans la moindre protestation, aussi docile qu’un étalon dressé par l’Ordre devait l’être. Pourtant, la jeune fille sentait nettement l’appréhension de l’animal, sa peur montante. Elle les ressentaient contre ses jambes, à la manière dont les muscles de l’étalon se contractaient convulsivement sans raison apparente.
Elle aussi aurait dû ressentir l’angoisse, la peur. C’est ce que toute personne possédant le moindre bon sens aurait ressenti. Mais pas elle. Au contraire, elle éprouvait de plus en plus d’impatience à l’idée d’affronter celui que les petites gens appelaient le géant noir. Elle voyait en lui la source de libération qu’elle attendait, la fin tant désirée. L’ultime affrontement. Elle ne se faisait aucune illusion quant à ce qui l’attendait. Les villageois du bas des montagnes lui avaient conté en détails les atrocités qu’il perpétrait, la manière dont il écorchait ses victimes avant de les dévorer, tandis qu’elles agonisaient encore. Du haut de ses seize ans, elle n’espérait guère le vaincre ni même en réchapper. Et c’était exactement ce qu’elle désirait. Et bien qu’elle se battrait avec toutes les forces qu’elle possédait, elle accueillerait avec joie le moment fatidique où il la saisirait pour ne plus la laisser s’enfuir. C’était un moment dont elle se galvanisait d’ores et déjà.
Lorsqu’Aigredon eût atteint le bout de la piste escarpée qui menait au sommet de la haute montagne, Lyo mit pied à terre et s’avança de quelques pas. Elle observa avec attention les escarpements, éboulis, crevasses qui composaient l’endroit où vivait le géant noir, d’après les dires des villageois. De toutes les crevasses qu’elle pût voir, aucune n’était suffisamment grande pour lui permettre de sortir, du moins si elle se fiait aux descriptions que les paysans lui avaient faites. Elle avait beau savoir les petites gens enclines à l’exagération, elle avait néanmoins espéré que leurs dires, pour une fois, fussent vrais.
Un soupir d’exaspération s’échappa d’entre ses lèvres.
Il ne doit être qu’un lézard, après tout…
LÉZAAARD ?
Le coeur de Lyo bondit dans sa poitrine tandis que la voix cave, grave et ronflante, sonnait encore dans son esprit en un millier d’échos. Son regard fut immédiatement happé par un mouvement à sa gauche, et d’une trouée qu’elle avait pourtant jugé trop étroite, la bête sortit. Les épines de son museau furent les premières à paraître, puis une gueule garnie de dents si longues qu’elles débordaient de sa mâchoire. Ses yeux, d’un ambre phosphorescent, se posèrent sur la jeune fille alors que le reste de sa tête sortait de l’ombre, bientôt suivie de son cou, de pattes puissantes aux griffes découvertes, d’un corps reptilien couvert de pics semblable à la carapace d’un hérisson.
Le coeur de Lyo battit d’autant plus vite à la vue de la créature qui lui faisait face, et dont la taille faisait le quintuple de celle d’Aigredon. Celui-ci d’ailleurs s’agita, martela le sol de ses sabots sans encore oser prendre la fuite, guère certain s’il devait attendre les instructions de sa cavalière ou suivre son instinct. Un instant, Lyo songea à le laisser partir, puis revint sur cette idée. Sûrement servirait-il de distraction à la créature tandis qu’elle-même s’efforcerait de l’abattre. Ou du moins le tenterait-elle. La créature quant à elle se tint face à Lyo, et n’avait d’yeux que pour elle. Autant que la jeune fille n’avait d’yeux que pour lui. La bête se redressa de tout son cou, fouetta l’air de sa queue.
SAAAIS-TU QUI JE SUUUIS ? demanda-t-il, et dont le timbre résonna une fois de plus dans l’esprit de Lyo.
« Tu es Ay’se Frän, répondit-elle d’une voix forte, grand dragon noir des montagnes du nord. »
ET SAAAIS-TU CE QUE JE FAAAIS À CEUX QUI M'IMPORTUUUNENT ?
« Je sais ce que moi, je te ferai subir ! »
Et sans tarder se saisit-elle du braquemart qui ornait sa hanche, tandis que le dragon ouvrait grand la gueule et déversait sur elle le feu de sa fureur.

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