Chapitre 8

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Le début du trimestre d’hiver fut une période chargée et je n’eus guère de temps libre. En plus des cours, j’avais repris mes activités au laboratoire, interrompues par la mort de Johanne. Les fins de semaine étaient consacrées à la préparation des démonstrations et à la correction des rapports, activités qui me procuraient un revenu substantiel. Je m’accordais un après-midi par week-end pour aller skier avec Eva et quelques autres moins brillants qui me tenaient compagnie tandis que la championne évoluait sur les pistes. En dehors de quelques rares longueurs de piscine, c’était mon unique exercice et ma seule occasion de me défouler.

Quelques jours après ma visite, j’appelai mon père et il me téléphona à son tour la semaine suivante. Il était prévenant et inquiet mais à aucun moment nous n’abordâmes les problèmes de fond et nos conversations demeurèrent superficielles. Il me faisait un peu l’effet d’être un vieil ami honteux de n’avoir pas donné de nouvelles depuis longtemps, plutôt qu’un père qui avait abandonné ses filles. Je téléphonai aussi en France. Si elle nota un changement d’humeur dans ma voix, ma mère n’en laissa rien paraître. Bien sûr, je ne soufflai mot de la tragédie – elle se serait fait un sang d’encre – et elle pensa sans doute que j’avais à nouveau tenté de revoir mon père et que celui-ci m’avait repoussée.

La deuxième semaine de janvier fut marquée par deux événements. Un Français, venant tout droit de Rennes, arriva dans le département de chimie. Il s’appelait Maël et était beau comme un dieu. Même si je n’avais guère l’esprit à flirter, je ne pus m’empêcher de remarquer ses traits fins et réguliers, son corps musclé et sa démarche féline. Je fus pourtant presque soulagée de savoir que ce jeune homme, dont le charme n’avait d’égal que la gentillesse, était déjà marié et père de deux enfants. Pourtant, sans le vouloir, il fascinait tout le personnel féminin du département et, même si j’en avais pris mon parti, il me faisait battre le cœur un peu plus vite à chacune de ses apparitions.

Le second temps fort fut une nouvelle visite de la police. Le caporal Couillard fit le déplacement depuis Chicoutimi, accompagné pour l’occasion de son collègue sherbrookois. Il était comme transparent devant l’imposant Jacques Delorme qui laissait dans son sillage une aura d’énergie et de détermination. Celui-ci m’était plus sympathique et m’inspirait davantage confiance car il n’était pas directement mêlé à l’enquête en cours. Une nouvelle fois, ils fouillèrent de fond en comble la chambre de Johanne. J’avais rendu les clés et ne fus pas importunée. Les enquêteurs passèrent au laboratoire pour nous demander si un détail ne nous serait pas revenu en mémoire depuis notre déposition, mais aucun d’entre nous ne fut en mesure de leur donner des renseignements supplémentaires. Après avoir discuté avec le professeur Lavigne, ils s’en allèrent sans même me jeter un regard lorsque je les croisai. Ils avaient l’air sombre et je comprenais leur inquiétude.

Contrairement à ce qu’avait prétendu Couillard, Anthony Lapointe n’avait pas avoué le meurtre de Johanne. Je n’en savais pas plus mais son entêtement à clamer son innocence me confortait dans l’idée qu’il n’était pas coupable. Je soupçonnais le policier d’avoir prétendu qu’il tenait le meurtrier pour me délier la langue et m’inciter à enfoncer davantage Anthony. Je savais aussi que la presse s’étonnait du manque de résultats et n’hésitait pas à épingler les policiers, ce qui bien sûr les rendait nerveux.

Le samedi qui suivit la visite de la police, Viviane Deschamps vint chercher les affaires de Johanne. Je l’aidai à rassembler ses effets. Je sentais qu’elle prenait sur elle pour ne pas pleurer et souvent, elle se détournait pour échapper à mon regard. Alors que nous tentions de caler un carton sur le siège arrière du Voyager, je lui confiai :

‒ Vous devez vous demander où est passé l’ordinateur portable de Johanne…

Elle m’adressa un regard surpris. Je continuai :

‒ Johanne me l’avait confié pour ne pas avoir à le ramener. Elle avait dit qu’elle craignait de l’endommager mais en fait, je crois qu’elle me l’avait prêté pour que nous puissions continuer à communiquer par Internet.

Elle sourit :

‒ En effet, Johanne craignait sans doute que je surprenne ses conversations au téléphone, c’est pour ça qu’elle préférait le courrier électronique. Elle essayait de me cacher des choses que je savais depuis longtemps. Une mère sent ces choses-là. Je savais qu’elle préférait les femmes. C’était comme ça ; je n’avais pas à la juger.

Je ne sus quoi répondre.

‒ Longtemps, j’ai cru que toi aussi… Tu sais, c’est assez fréquent, il y a déjà un exemple chez nous, une de mes sœurs qui vit avec une femme.

‒ Je ne suis pas homosexuelle, désolée, dis-je un peu froidement.

‒ Je l’ai compris quand tu es venue, l’autre jour.

‒ Cela ne change rien à l’affaire. J’aimais beaucoup Johanne, je l’aimais comme une très bonne amie.

‒ Je sais ; elle aussi t’aimait beaucoup.

Nous montâmes vers ma chambre et je la fis entrer, puis, attrapant le portable caché sous mon lit, je le lui tendis mais elle le repoussa.

‒ Je suppose que tu n’en as pas… Garde le jusqu’aux vacances, il te servira sûrement.

J’étais gênée.

‒ Vous ne comprenez pas…

‒ Comment cela ?

Résolue à lui dire toute la vérité, je lâchai d’une traite :

‒ Je ne pense pas qu’Anthony Lapointe ait tué Johanne et d’ailleurs, je sais que personne n’en est vraiment persuadé. La police tient un suspect et tout le monde se plaît à croire qu’il est coupable. Je crois plutôt que Johanne a rencontré son meurtrier sur Internet. Elle fréquentait beaucoup les salons de discussion.

Visiblement, la mère de Johanne ne comprenait pas où je voulais en venir.

‒ Vous savez, ces salons thématiques où l’on peut discuter sur le Net… Je ne sais pas qui elle fréquentait exactement mais je suis certaine qu’elle a communiqué avec quelqu’un qui lui voulait du mal.

‒ Qui pouvait vouloir du mal à Johanne ?

‒ Je ne sais pas, personne en particulier… Quelqu’un s’est peut-être montré amical pour la mettre en confiance. Elle déclarait sa véritable identité et son pseudonyme indiquait clairement qu’elle habitait Hébertville. Ce n’était peut-être que la fatalité ; elle a fait la mauvaise rencontre au mauvais moment.

Viviane Deschamps demeura un instant silencieuse puis, soudain, elle s’écria :

‒ Anthony Lapointe avait de bonnes raisons de lui vouloir du mal !

Sa voix s’étouffa dans un sanglot.

‒ Toi et ses amis voulez lui trouver de bonnes raisons de ne pas l’avoir tuée, mais il est venu la voir le soir du meurtre, j’en suis persuadée. Qu’avait-il donc à lui dire pour faire tout ce chemin ? Il n’avait qu’à lui téléphoner !

‒ Tout ce qu’on sait, c’est qu’il est allé à Québec cet après-midi-là, rétorquai-je, mais il n’était pas possible qu’il ait fait le plein à Sainte-Foy à 16 heures 32 alors qu’il était censé avoir tué Johanne à la même heure à près de trois cents kilomètres de là.

‒ La police n’est pas tout à fait certaine que Johanne ait été assassinée aussi tard.

Je me souvins que Régent Couillard avait bien fait allusion à l’incertitude sur l’heure exacte du décès, mais j’avais pensé qu’il s’agissait d’une ruse pour me dissuader de défendre Anthony.

‒ Comment cela ? demandai-je, intriguée.

‒ Je ne sais pas trop. Ils m’ont parlé de température corporelle, d’un refroidissement trop rapide et de dosage du potassium dans les yeux. Je n’ai pas bien compris…

‒ De refroidissement excessif ?

‒ Je ne sais rien, dit-elle avec impatience. La porte extérieure était ouverte et il faisait froid.

Toutes mes certitudes s’effondraient. Pourtant, j’étais certaine que les médias avaient précisé que l’heure du crime se situait aux alentours de 17 heures.

‒ Tu as dit toi-même à la police qu’Anthony avait cherché à abuser de toi. Qui sait ce qu’il se serait passé si tu avais été seule ?

‒ Non, j’ai seulement dit qu’il était ivre et qu’il m’avait importunée, rien de plus !

Viviane Deschamps me jeta un regard dur puis ses yeux fixèrent le lointain, la blancheur de la neige qui étincelait derrière les vitres ou peut-être un point plus éloigné encore. Puis son regard se reporta sur moi, avec douceur cette fois-ci.

‒ En as-tu parlé à la police ? Leur as-tu parlé de l’ordinateur ?

J’agitai la tête en signe de dénégation.

‒ Quand on m’a annoncé la mort de Johanne, au matin du 2 janvier, je n’y ai pas pensé. J’étais tellement bouleversée… J’ai d’abord cru que c’était un détail, personne ne semblait s’y intéresser. Et maintenant, j’avoue que j’ai peur qu’on me le reproche.

‒ Cela ne me ramènera pas Johanne de toute façon et je sais que la police ne trouvera jamais le meurtrier. Ils tournent en rond, le nez en l’air, mais il n’y a plus de piste depuis longtemps. Tout ça, ça a pas de bon sens !

Je raccompagnai la mère de Johanne jusqu’à sa voiture et l’aidai à charger les dernières affaires que nous venions de descendre. Nous discutâmes encore quelques minutes puis elle reprit le chemin du Nord. Une page se tournait. Bientôt, la chambre serait occupée par un nouveau locataire.

En remontant vers mon bloc, je vis Bernard Pilotte qui venait à ma rencontre. Il avait l’air agité et sa claudication n’en était que plus accentuée. Ses yeux clairs, hagards, disparaissaient derrière le givre qui frangeait les verres de ses lunettes. Il les essuya maladroitement avec ses doigts et bégaya :

‒ Je te cherchais, Anne. J’ai appris pour ton amie…

‒ Et moi, je suis au courant pour votre maman. Je suis désolée, j’espère que ce n’est pas trop grave.

‒ Elle a fait une attaque cérébrale pour le réveillon de Noël. Je comprends pas tout ce que racontent les docteurs, mais je sais que c’est sérieux, répondit-il avec des larmes dans les yeux.

J’avais appris la triste nouvelle au début du mois mais le temps avait passé sans que je revoie Bernard, remplacé par un de ses collègues. Je m’étonnais de le rencontrer sur le campus car il ne travaillait jamais le week-end. Je le lui fis remarquer mais il me regarda avec un air de conspirateur.

‒ Il y a des gens méchants icite, des mauvais esprits, me confia-t-il à la dérobée.

Il roulait des yeux affolés et je le sentais à la limite de la crise. Il poursuivit :

‒ Ils ont tué Johanne et jeté un sort à ma mère.

‒ Les gens méchants ?

‒ Oui, ces maudits calices là !

Il m’effrayait un peu et j’étais heureuse de le rencontrer dehors plutôt que devant ma porte, même si l’immeuble était à nouveau peuplé. Je tentai de le raisonner :

‒ Voyons Bernard, Johanne a été tuée à Hébertville, chez ses parents !

‒ Ils peuvent tout, ils ont des radars, ils l’ont vue à travers la TV. Ils savent comment tuer à distance !

Comme je ne disais mot, ne sachant comment réagir, il en prit ombrage

‒ Tu crois que je suis fou, hein ! C’est ce qu’ont dit les médecins. Ils ont encore dit que j’avais eu un problème d’alcool et de drogue et que ça m’avait dérangé l’esprit, mais ça n’est rien à côté de ce qu’il y avait de déjà brisé dans ma tête. Ils m’ont donné des médicaments mais ils n’y peuvent rien. Je suis habité par le Diable et je vois des choses ! Ils pourront me renvoyer à l’hôpital, ça changera pas pantoute !…

En toute autre occasion, j’aurais éclaté de rire, mais je savais que Bernard ne plaisantait pas : il avait fréquenté les services de psychiatrie à plusieurs reprises et le voir dans un pareil état ne me rassurait pas du tout. Je sentais qu’il cherchait à me dire quelque chose mais nous ne semblions pas communiquer dans la même langue.

‒ Des choses, quelles choses, Bernard ? demandai-je.

‒ Je peux pas parler, ils nous écoutent, dit-il en baissant le ton.

Il s’approcha de moi. En voyant ses yeux injectés de sang, j’aurais pu croire qu’il avait bu mais son haleine, légèrement mentholée, m’indiquait le contraire. Un peu d’écume s’échappait à la commissure de ses lèvres. Il plissa les yeux et me glissa à la dérobée :

‒ La preuve, il faut te méfier de la femme Miousse, c’est une sorcière ! Elle te voit à travers la télévision… Elle ne m’aime pas parce qu’elle a compris que je sais tout.

Cette allusion me pétrifia : je n’étais jamais entrée dans la chambre de Josée Miousse, ma voisine, mais je savais qu’elle n’avait pas la télévision car il lui arrivait de venir la regarder dans la salle de détente. Que voulait-il dire par TV ? Avait-elle un ordinateur et l’avait-il surprise en train de tchatcher ?

Je me morigénai : Tu deviens parano, ma pauvre fille ! Bernard t’a passé son mal. La folie, c’est contagieux !

J’allais lui demander des précisions, cherchant à comprendre ce qu’il avait voulu dire, mais il tourna tout à coup les talons et s’enfonça dans la neige profonde des bas-côtés. Sa démarche chaloupée le faisait ressembler au bossu de Notre-Dame et, mis à part le fait qu’il n’était pas aussi déformé que Quasimodo, il y avait indéniablement une ressemblance. A la limite de la perte d’équilibre, il se retourna vers moi :

‒ Je t’aurai prévenue ! Elle te veut du mal…

Puis il me laissa, indécise et mal à l’aise, au pied de mon immeuble.

Après quelques instants d’hésitation, je me décidai à entrer. Tout était calme. Un fond de musique provenait d’une cuisine commune dont la porte était fermée. Une machine à laver fonctionnait dans la buanderie. Je songeai que j’avais de la lessive en retard et, après avoir vérifié qu’un appareil était libre, je remontai dans ma chambre pour chercher mon linge. En descendant, je tombai nez à nez avec Josée Miousse. C’était une grosse fille revêche et mal fagotée qui conjuguait à une obésité prononcée un goût pour les tenues excentriques et mal coupées et chaussait son nez de lunettes démesurées. Toujours vêtue de couleurs sombres, elle avait une passion pour les petits chapeaux ridicules, perdus dans sa chevelure noiraude et ingrate. Elle n’avait jamais caché son antipathie à l’égard de Johanne qui l’ignorait superbement. Bien que nous soyons géographiquement proches, Josée ne m’adressait la parole que contrainte et forcée et répondait à peine à mes salutations, aussi nos plus longues conversations n’avaient guère dépassé dix mots et toutes se rapportaient à la météo. La neige la rendait pratiquement hystérique : elle geignait dès que le temps se gâtait, craignant « de se briser les membres et de finir sa vie impotente, poussée dans une carriole ». Je songeais qu’elle était née sous de bien mauvais cieux. Elle me jeta un regard triste et buté, le seul que je lui aie jamais connu.

‒ Tiens, la Française ! Il fallait que je te voie justement…

‒ A quel sujet ?

‒ Bernard Pilotte…

Je savais que Josée ne pouvait pas sentir l’homme de ménage. Il lui faisait peur et elle avait à son encontre des réactions épidermiques.

‒ Il est un peu nerveux, répondis-je. C’est normal, après ce qui est arrivé à sa mère…

‒ Nerveux ? C’est un psychopathe, oui ! Je vais le signaler à la direction. Il est fou cet’homme-là !

‒ Mais il ne fait de mal à personne…

‒ L’as-tu rencontré aujourd’hui ?

Je compris qu’elle nous avait vus discuter quelques minutes plus tôt et ne cherchai pas à me dérober.

‒ Je viens de le croiser. C’est vrai qu’il a l’air excité ; je crois que c’est parce qu’il a besoin de son traitement.

Mais je savais que, dans la situation présente, aucune drogue n’aurait pu calmer Bernard. Celle qu’il avait de plus cher au monde se mourait et j’avais compris à son regard que la fin était proche, même s’il refusait de l’avouer. Je haussai les épaules.

‒ Il ira sans doute mieux lundi…

‒ Je ne crois pas. En tout cas, je l’ai surpris en train d’essayer de rentrer dans ta chambre.

‒ Dans ma chambre ? répétai-je, incrédule.

‒ Oui, il n’y a pas dix minutes de d’ça. Il secouait ta porte et essayait de voir par l’œilleton. Je me demande même s’il n’a pas essayé d’utiliser une clé.

‒ Tu es sûre ? dis-je, tandis que je sentais mon estomac se contracter.

‒ Certaine ! Je rentrais juste et je l’ai surpris. J’ai menacé de crier et d’appeler à l’aide s’il n’arrêtait pas. Alors, il est parti en me traitant de "sorcière" et de "manipulatrice". A mon avis, tu devrais venir avec moi pour prévenir la sécurité.

Je lui répondis que j’allais réfléchir et la remerciai de m’avoir prévenue. Bien entendu, je n’avais aucune intention de témoigner contre Bernard car j’étais persuadée que le jugement de Josée à son égard était altéré par ses préjugés. C’était d’ailleurs le seul point qui la rapprochait de Johanne : toutes deux s’étaient liguées contre Bernard et je ne cachais pas mon désaccord.

Dès le début de mon séjour, Johanne m’avait mise en garde contre lui.

‒ Mais qu’est-ce que tu lui reproches exactement ? avais-je demandé.

‒ Sa tête me fait peur. Il a une face à voler les petites culottes et s’il te surprend dans ta douche…

‒ Il l’a déjà fait ou bien il a une tête à le faire ? m’étais-je exclamée vivement car je n’avais jamais aimé le délit de "sale gueule".

‒ Il paraît qu’il a eu des gestes avec certaines locataires…

‒ Ça me surprend de toi que tu prêtes l’oreille à de pareils racontars. C’est vrai que Bernard est un peu bizarre, surtout quand il attend son traitement en fin de mois, mais ce n’est pas un mauvais bougre.

J’avais renoncé à poursuivre la conversation et m’apprêtais à regagner ma chambre quand Johanne m’avait avertie :

‒ En tout cas, je t’aurai prévenue, tu prends une chance en laissant ce crasseux-là t’approcher. Demande donc à Josée Miousse, elle l’a surpris dans sa chambre !

Les choses en étaient restées là : malgré son esprit ouvert, Johanne avait ses a priori et rien n’aurait pu la faire changer d’avis.

Tandis que Josée Miousse transférait ses vêtements dans le sèche-linge, je préparai ma lessive tout en l’observant en catimini. Elle s’en aperçut et me jeta un regard torve avant de siffler entre ses dents :

‒ Sais-tu ce que je pense de tout ça ?

Sans attendre ma réponse, elle ajouta :

‒ Je crois que c’est Bernard Pilotte qui a tué ton amie. Icite, il n’osait pas se dévoiler parce que tout le monde le connaissait, mais là-bas, chez elle, il lui a réglé son compte. Ni vu, ni connu. T’as bien vu, il est complètement hystérique ! Et en plus, il est gaucher, comme l’assassin…Si tu veux pas que ton heure vienne aussi, je te conseille d’en parler à la police.

Je ne répondis pas. J’avais en effet remarqué que Bernard écrivait en se servant de sa main gauche mais je n’avais pas fait le rapprochement jusque-là parce qu’à ma connaissance, il était à Sherbrooke au chevet de sa mère. Pour troublante qu’elle soit, cette accusation me paraissait pourtant relever de la plus grande fantaisie. Pourquoi Johanne aurait-elle ouvert sa porte à Bernard Pilotte qu’elle ne pouvait pas sentir, surtout s’il était venu la harceler à Hébertville ? Bien sûr, Josée n’avait pas fait part de ses soupçons à la police, ce qui montrait bien qu’il s’agissait encore d’accusations gratuites, cependant le mal était fait : elle avait semé le doute et je savais que, désormais, je chercherais toujours la lame cachée à chaque fois que je verrais le malheureux poète armé de ses balais.

A suivre...

© Lignes Imaginaires 2017/Christophe Dugave 2003

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Carefree

7h.


Le son du réveil se fracasse sur la nébuleuse qui entoure mon sommeil. La réalité soudaine me prend à la gorge, comme un courant d’air. De l’air, j’en cherche abondamment, je respire fort et bruyamment. A côté de moi, elle remue, gigote, dérangée. Je l’entends murmurer : « Mon cœur, ça va aller ». Je ne sais plus si c’est une question mais ce que je sais, c’est que ça n’ira pas. Je ne réponds pas, je me lève d’une traite et je me dirige vers la salle de bain.
La machine de la peur a commencé son travail. Mon ventre creux me fait mal, j’ai la peau qui gratte au creux du coude et du genou, les plaques rouges que je cultive depuis quelques jours s’assèchent, s’étendent. La nausée se répand comme une mauvaise odeur, les haut-le-cœur arrivent par vagues, rapprochées, douloureuses. Dans le miroir, j’ai l’air d’un petit animal terrifié. Les mâchoires écrasées, je glisse la brosse à dent dans ma bouche, le goût de menthe artificielle m’écœure, je suis penchée sur le lavabo. « Surtout, ne pas vomir, ne pas vomir ». Je déploie mes astuces de diversion, pincer la peau de mon cou, m’investir dans un jeu stupide pour oublier. Chercher tous les mots se terminant par –ure. « Allez, nature, investiture, villégiature, carrure, ordure... » , je bave, recroquevillée. Il paraît que la production intensive de salive avant les vomissements sert à protéger la gorge et les dents de l’acidité de la bile. Je ferme les yeux. Chercher tous les pays commençant par la lettre C. « Chypre, Cambodge, Cameroun, Congo, Corse ». Ah non, la Corse, ce n’est pas un pays. La nausée se calme, la distraction a fonctionné.
Il est 7h12, il ne reste que quelques minutes avant de partir, de glisser sur l’autoroute A13 et ses quelques kilomètres, de monter l’escalier qui mène à l’entrée de l’hôpital, rejoindre le pôle mère-enfant, me changer, attendre la relève, droite comme un piquet. « Tu m’envoies un message quand tu es arrivée ? » elle me parle avec des yeux inquiets, elle voudrait que les choses soient plus simples, que chaque réveil ne ressemble pas à cette guerre menée contre mon corps, mon corps comme une grenade qui menace d’exploser. Sur la route, je mets la radio à fond, j’ouvre la fenêtre, je m’accroche à des choses réelles, des choses que je peux écouter, sentir, pour ne pas oublier que je vis dans un autre monde que celui de ma peur, un monde où l’on m’attend. Sur le parking, les flaques d’eau ont gelé, l’air est piquant. En bas de l’escalier, une vieille dame avance à tâtons, de peur de tomber. « Si jamais on tombe, on sera au bon endroit ! » me dit-elle. Je ris jaune, c’est bien une blague de vieux ça, tiens.
Je passe les portes battantes, le vigile vérifie mon sac d’un oeil distrait, une femme ouvre le volet roulant de la cafétéria, quelques vieux sont assis sur des fauteuils, perfusion au bras, l’air ahuri, à attendre je ne sais quel miracle. Je continue tout droit, j’avance dans un tunnel de verre, dehors c’est toujours la nuit, il n’y a que la lumière orange des réverbères, le bleu du stroboscope de l’ambulance, le ronronnement de la nettoyeuse automatique. La nausée remonte du bas ventre, je mets la main devant la bouche, je serre les dents très fort. L’odeur de la salle de naissance vient de remplir mes poumons, cette odeur de début de vie que je ne pourrais mieux décrire, un mélange de fluides et d’inquiétude, une transpiration féminine, maternelle, le parfum extraordinaire de l’irruption dans ce monde. J’entre dans le bureau des sages-femmes, une pièce exiguë et sombre, trois fauteuils à roulettes, trois ordinateurs, un tableau résumant l’activité du service, un écran affichant les tracés des rythmes cardiaques fœtaux, lignes abruptes puis continues, oscillantes, ce liseré indispensable à notre sérénité.
J’attends un silence et me présente de cette phrase que j’ai répété des centaines de fois avec une assurance feinte : « Bonjour, je suis Héloïse, étudiante sage-femme ». Les autres acquiescent d’un signe de tête, je suis instantanément placé dans la hiérarchie du groupe : dernière position.
Je m’approche des dossiers, je feuillette en faisant semblant de m’intéresser très sérieusement à ce qu’il se passe. La sage-femme de nuit, l’air défait, nous transmets les informations nécessaire : « Je vous laisse Madame B, une primipare qui est arrivée ce matin en travail spontané, elle attend d’avoir sa péri, je viens de biper l’anesth, elle est à 3 cm ». Je reprends les éléments dans ma tête, j’évalue d’un rapide calcul l’étendue des dégâts. Primipare signifie que la patiente attend son premier bébé, ça veut dire débutante, chialeuse, chiante. Pas de péridurale, pas d’expérience de la douleur, débutante, chialeuse, chiante. 3 cm, début des hostilités, des heures de dilatation à baigner dans son liquide amniotique, à soupirer parce que ça n’avance pas, à se mettre dans des positions improbables et humiliantes pour facilité la descente du foetus dans le bassin.
« Tu prends la patiente avec moi ? » La sage-femme interrompt mon bilan sans appel.
« Oui, bien sûr ! » Comme si j’avais le choix, comme si sa rhétorique de merde m’offrait la possibilité de dire « non, ça ne me dit trop rien, je vais attendre la suivante ». J’ai déjà envie de partir, de courir dans l’autre sens, d’être libre. Je me flanque d'un sourire qui se veut sincère, maintenant il faut aller se présenter à la patiente, vérifier que tout va bien, instaurer un climat de confiance avec cette femme pour qui vous êtes l'actrice principale du « plus beau jour de sa vie ».
J'aimerais dire que j'ai encore un intérêt pour les personnes dont je m'occupe mais la peur a tout absorbé, je laisse les jours me glisser dessus, j'attends l'accalmie de la fin de journée, ce bref soulagement quand la petite aiguille de l'horloge a coulissé de douze crans.
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Andrew Laeddis

Me voici tournant dans une cage d’acier,
Des gouttes martèlent une gamelle rouillée.
Je voudrais leur dire, à eux, ô combien ils sont en tort,
Et puis, pour en finir, hurler ton nom jusqu’à ma mort.

Je me souviens ta main caressant mes cheveux,
Ta douce voix me soufflant de vivre heureux.
Puis je me souviens de nous dansant du soir au matin.
Tu m’espères, vois-tu, je sais que tu m’attends... En vain.

Mon corps crispé craque dans ma tenue rayée,
Mes poignets blessés dans mes bracelets cuivrés.
Aveuglé, je n’ai pas vu le soleil depuis des lunes,
Je flaire ces bêtes étranges assises dans les tribunes.

Me voici à feuler dans ma cage d’acier,
Ces gouttes martèlent ma gamelle oubliée.
Je voudrais dire, à eux, les hommes, combien ils ont tort,
Et puis, pour en finir, feuler ton nom jusqu’à ma mort.






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Défi
Héloïse Mrchl

Lyo avait accepté la mission sans se poser la moindre question, elle considérait les détails qui l’entouraient comme étant le cadet de ses soucis. Elle improviserait, comme elle le faisait toujours, et bien que l’adversaire ne fût guère humain, cela l’importait peu. Aigredon ne paraissait guère approuver son choix, mais suivait néanmoins ses indications sans la moindre protestation, aussi docile qu’un étalon dressé par l’Ordre devait l’être. Pourtant, la jeune fille sentait nettement l’appréhension de l’animal, sa peur montante. Elle les ressentaient contre ses jambes, à la manière dont les muscles de l’étalon se contractaient convulsivement sans raison apparente.
Elle aussi aurait dû ressentir l’angoisse, la peur. C’est ce que toute personne possédant le moindre bon sens aurait ressenti. Mais pas elle. Au contraire, elle éprouvait de plus en plus d’impatience à l’idée d’affronter celui que les petites gens appelaient le géant noir. Elle voyait en lui la source de libération qu’elle attendait, la fin tant désirée. L’ultime affrontement. Elle ne se faisait aucune illusion quant à ce qui l’attendait. Les villageois du bas des montagnes lui avaient conté en détails les atrocités qu’il perpétrait, la manière dont il écorchait ses victimes avant de les dévorer, tandis qu’elles agonisaient encore. Du haut de ses seize ans, elle n’espérait guère le vaincre ni même en réchapper. Et c’était exactement ce qu’elle désirait. Et bien qu’elle se battrait avec toutes les forces qu’elle possédait, elle accueillerait avec joie le moment fatidique où il la saisirait pour ne plus la laisser s’enfuir. C’était un moment dont elle se galvanisait d’ores et déjà.
Lorsqu’Aigredon eût atteint le bout de la piste escarpée qui menait au sommet de la haute montagne, Lyo mit pied à terre et s’avança de quelques pas. Elle observa avec attention les escarpements, éboulis, crevasses qui composaient l’endroit où vivait le géant noir, d’après les dires des villageois. De toutes les crevasses qu’elle pût voir, aucune n’était suffisamment grande pour lui permettre de sortir, du moins si elle se fiait aux descriptions que les paysans lui avaient faites. Elle avait beau savoir les petites gens enclines à l’exagération, elle avait néanmoins espéré que leurs dires, pour une fois, fussent vrais.
Un soupir d’exaspération s’échappa d’entre ses lèvres.
Il ne doit être qu’un lézard, après tout…
LÉZAAARD ?
Le coeur de Lyo bondit dans sa poitrine tandis que la voix cave, grave et ronflante, sonnait encore dans son esprit en un millier d’échos. Son regard fut immédiatement happé par un mouvement à sa gauche, et d’une trouée qu’elle avait pourtant jugé trop étroite, la bête sortit. Les épines de son museau furent les premières à paraître, puis une gueule garnie de dents si longues qu’elles débordaient de sa mâchoire. Ses yeux, d’un ambre phosphorescent, se posèrent sur la jeune fille alors que le reste de sa tête sortait de l’ombre, bientôt suivie de son cou, de pattes puissantes aux griffes découvertes, d’un corps reptilien couvert de pics semblable à la carapace d’un hérisson.
Le coeur de Lyo battit d’autant plus vite à la vue de la créature qui lui faisait face, et dont la taille faisait le quintuple de celle d’Aigredon. Celui-ci d’ailleurs s’agita, martela le sol de ses sabots sans encore oser prendre la fuite, guère certain s’il devait attendre les instructions de sa cavalière ou suivre son instinct. Un instant, Lyo songea à le laisser partir, puis revint sur cette idée. Sûrement servirait-il de distraction à la créature tandis qu’elle-même s’efforcerait de l’abattre. Ou du moins le tenterait-elle. La créature quant à elle se tint face à Lyo, et n’avait d’yeux que pour elle. Autant que la jeune fille n’avait d’yeux que pour lui. La bête se redressa de tout son cou, fouetta l’air de sa queue.
SAAAIS-TU QUI JE SUUUIS ? demanda-t-il, et dont le timbre résonna une fois de plus dans l’esprit de Lyo.
« Tu es Ay’se Frän, répondit-elle d’une voix forte, grand dragon noir des montagnes du nord. »
ET SAAAIS-TU CE QUE JE FAAAIS À CEUX QUI M'IMPORTUUUNENT ?
« Je sais ce que moi, je te ferai subir ! »
Et sans tarder se saisit-elle du braquemart qui ornait sa hanche, tandis que le dragon ouvrait grand la gueule et déversait sur elle le feu de sa fureur.

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