Chapitre 5

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Nous nous couchâmes sans souper, ce qui m’était bien égal car je n’avais pas faim. Viviane Deschamps me conduisit à la chambre de Johanne située dans l’angle nord-ouest de la petite maison de plain-pied qu’elle louait dans la rue Saint-Isidore. C’était encore, par certains côtés, une chambre de petite fille : des poupées et des livres pour enfants s’alignaient sur les étagères ; un énorme panda trônait sur le lit à une place, couvert d’un patchwork. Les posters accrochés aux murs étaient les seuls signes de l’adolescence et, en dehors de quelques revues, rien n’indiquait qu’il s’agissait de la chambre d’une femme adulte. Mais Johanne n’occupait plus cette pièce qu’à l’occasion des congés d’été et de fin d’année. Son oncle, qui était correspondant pour le Quotidien du Saguenay-Lac-Saint-Jean, avait investi la chambre, la transformant en bureau où il pouvait s’isoler pour travailler. Un ordinateur récent trônait sur la table de travail et j’imaginais Johanne consultant son courriel et surfant sur la Toile, rêvant de la France ou d’autre chose… Une affiche, de la hauteur d’un homme et représentant une tour Eiffel, émergeait derrière un empilement de dossiers. Viviane Deschamps soupira :

‒ Johanne était folle de cette tour. Moi, je la trouve plutôt quétaine mais elle l’aimait comme une œuvre d’art. Elle avait dû te le dire…

‒ Oui, répondis-je sans quitter l’affiche des yeux, elle rêvait d’aller à Paris et de monter tout en haut.

‒ On ne la voyait plus très souvent, deux ou trois fois à l’année, poursuivit-elle en souriant tristement.

Elle détourna les yeux et son sourire chavira.

‒ On ne la verra plus maintenant.

Elle désigna les étagères :

‒ C’étaient ses jouets, ses poupées. Elle adorait son panda mais elle ne voulait pas l’emporter parce qu’il était trop encombrant. Il y a tellement de souvenirs associés à chacune de ces choses.

Je pensais qu’à Sherbrooke aussi, tout me rappelait Johanne. Je prenais la mesure de notre amitié en contemplant le vide qu’elle laissait derrière elle.

‒ Moi aussi, elle me manquera, dis-je, tandis que revenaient à ma mémoire les longues promenades dans la neige, les soirées complices et les entorses à son régime dans les pâtisseries de Montréal.

Je sentis que Viviane Deschamps prenait sur elle pour ne pas céder au désespoir. Elle attrapa un chandail qui traînait sur la chaise et le plia machinalement.

‒ Nous n’avons pas toujours habité ici. Nous avons emménagé après le départ de mon mari (elle avait buté sur le terme). Il a fallu s’habituer à plus petit, surtout quand Normand est venu nous rejoindre.

‒ C’est votre beau-frère, je crois…

‒ Oui, il avait épousé ma sœur Hélène. Elle est morte dans un accident de voiture avec leurs deux enfants, il y a presque cinq ans.

‒ Je suis désolée, bredouillai-je.

‒ Nous pensions avoir eu notre part de malheur. D’abord mon mari, puis Hélène et les petits. Normand a eu beaucoup de mal à retrouver son équilibre. Il a perdu sa job à cause de sa santé défaillante.

‒ Il a été malade ? hasardai-je

‒ Il a fait une grave dépression, mais ça va mieux maintenant qu’il est sous traitement. Il oublie peu à peu. J’essaye de l’aider pour ça. J’ai caché toutes les photos d’Hélène et des enfants. Je pensais qu’il pourrait refaire sa vie avec Janice, la femme que tu as vue ce soir. C’est moi qui l’ai incité à rencontrer quelqu’un mais je me demande si c’était une bonne idée…

‒ Une bonne idée ? répétai-je.

‒ Elle habite près de Québec et ils ne peuvent pas se voir très souvent, au mieux une fois à chaque fin de semaine. Je ne sais pas si ça durera longtemps et je m’en sens un peu responsable. Une rupture serait un rude coup pour lui, un de plus…

Je comprenais à présent la curiosité de Janice à mon endroit : c’était une intime de la famille et Johanne semblait avoir beaucoup parlé de moi.

Viviane Deschamps soupira :

‒ Mieux vaut ne plus y songer ! L’espérance de l’oubli, c’est ce qui lui donne le courage de continuer à vivre. Nous n’avons rien d’autre… Parfois, je regrette de ne pas croire à quelque chose mais c’est ainsi. Peut-être qu’un jour, à moi aussi, ça me fera moins mal de penser à Johanne.

Viviane Deschamps s’assit sur le lit et caressa le patchwork.

‒ C’est sa grand-mère qui lui avait fait… Heureusement, elle n’a pas connu tout ça.

Puis elle me regarda dans les yeux :

‒ Johanne t’aimait beaucoup et je crois qu’elle avait une grande confiance en toi.

‒ Nous étions amies.

‒ Je sais.

Je n’eus pas le courage d’ajouter « seulement amies », mais je comprenais ce qu’elle avait voulu dire. Je trouvai plus simple de changer de sujet de conversation.

‒ Où l’a-t-on trouvée ? demandai-je.

‒ Les voisins l’ont découverte dans la cuisine. Elle avait visiblement ouvert la porte de derrière à son agresseur. C’est étonnant parce qu’on la laisse fermée en hiver. Nous étions déjà à La Baie pour réveillonner sur la glace. C’était une de ses idées. Avec Laure, nous commencions à nous faire du souci, surtout quand Normand est arrivé, vers 8 heures. Il était allé magasiner et n’était pas repassé par la maison. Nous n’avions plus de nouvelles de Johanne : elle ne répondait pas au téléphone et j’avais peur qu’elle ait eu un accident de voiture.

‒ Vous ne l’avez pas appelée sur son téléphone portable ?

‒ Si, j’ai laissé plusieurs messages. Comme elle ne me rappelait toujours pas, j’ai prévenu nos voisins. Ce sont eux qui l’ont découverte, Michel Brochu et son fils Mario. C’est une bonne jeunesse mais il a cru perdre le bon sens en la voyant. Heureusement, je n’ai rien vu de tout ça. Quand nous sommes arrivés, la police nous a interdit l’entrée pour ne pas effacer les indices. Nous avons été hébergés chez des amis à Roberval. C’était mieux de ne pas être sur place. Nous ne sommes revenus qu’avant-hier. Tout avait été nettoyé… Sa voix tremblait et son regard était fixe, comme si elle imaginait ce que le hasard et les procédures policières lui avaient épargné.

‒ Tu comprends pourquoi je n’avais pas envie de préparer à manger ce soir. Il me faudra quelques jours pour que cette pièce redevienne une simple cuisine. J’ai peur de retrouver du… du sang sous un meuble.

Une nouvelle fois, elle se secoua.

‒ Je crois que nous allons déménager le plus vite possible.

‒ Je comprends, répondis-je en caressant la robe soyeuse d’une petite poupée rondouillarde.

‒ C’était sa "Mamy Bout’chou", expliqua-t-elle en désignant la poupée. Un jour, elle l’a égarée sur le ferry quand nous sommes allés aux îles de la Madeleine. Il a fallu faire demi-tour pour la retrouver sinon, elle en aurait fait une maladie.

A nouveau, son regard triste s’égara.

‒ Au moins, elle n’a pas été violée, enfin à ce que dit le coroner. J’ignore si c’est vrai mais ils l’ont écrit aussi dans les journaux. Je crois qu’elle en avait vraiment peur. Elle t’en avait certainement parlé…

Je baissai les yeux et acquiesçai sans conviction. Johanne n’avait jamais mentionné ce genre de détail. Sa mère semblait croire que je la connaissais aussi bien qu’elle-même alors que j’avais de plus en plus l’impression que j’ignorais presque tout de sa personnalité.

‒ Pourquoi elle ? me demanda Viviane Deschamps en sanglotant.

‒ Je ne sais pas, le hasard, la malchance…

J’étais de plus en plus persuadée du contraire. Elle se leva et me serra contre elle.

‒ Je suis heureuse que tu sois là. Si tu as faim ou soif, il doit y avoir de quoi souper dans la cuisine.

Nous nous souhaitâmes bonne nuit tout en sachant que ni l’une ni l’autre ne trouverait le sommeil. Je déposai mon sac dans un coin. La maman de Johanne m’avait sorti des draps propres et une serviette de toilette mais je m’allongeai tout habillée sur le lit, harassée par cette journée éprouvante, fixant le plafond d’un regard absent. Je repensais à mon amie, enjouée, souriante, blaguant à tout propos lorsque nous étions allées à Shawinigan. Elle y connaissait un couple d’amis hongrois qui avaient fait souche depuis quelques années et avaient obtenu la nationalité canadienne. Nous avions visité le parc de la Mauricie et nous étions baignées dans une cascade où le passage incessant de l’eau tourbillonnante avait créé des baignoires naturelles dans la roche. A la fin août, l’eau était déjà fraîche mais c’était un pur plaisir de barboter sous le soleil dans ce lieu un peu magique. Johanne aurait voulu tout me montrer de son pays dont elle était très fière.

Je n’osai éteindre la lumière, ne parvenant pas à me détendre, et jetai un coup d’œil par la fenêtre de la chambre. De nuit, le panorama n’était pas inoubliable. Un long enchevêtrement de câbles se balançait, de poteau en poteau, dans la lumière pâlotte des réverbères, au-delà d’une petite arrière-cour. Je me demandais qui avait bien pu en vouloir à Johanne au point de la tuer aussi sauvagement. Hébertville était une petite ville tranquille, perdue dans la blancheur de l’hiver. Trop tranquille peut-être… Que pouvait-on bien y faire quand la neige s’abattait, de poudreries en white-out, de soirs de slush en matins de glace ? Mon regard se porta sur l’ordinateur. L’écran gris m’attirait irrésistiblement comme il avait dû fasciner Johanne, au point de lui faire passer de longues heures à discuter avec des inconnus qui ne lui voulaient pas que du bien. Peut-être y trouverais-je un élément de réponse ? La curiosité me tenaillait bien plus que la faim. Je détestais ce que j’allais faire mais Johanne n’était plus et je voulais savoir. Je devais savoir.

Je fermai la porte à double tour et allumai la machine, espérant qu’elle ne signalerait pas sa mise en fonction par un bip sonore qui s’entendrait dans toute la maison silencieuse. Le ronronnement du ventilateur couvrit le bruit lointain d’une télévision. Il n’y avait pas de code d’accès. La plupart des dossiers étaient ceux de Normand Gagné et je n’y touchai pas. J’accédai sans difficulté à Internet et, une fois dans Yahoo, tentai d’ouvrir la boîte aux lettres de Johanne en utilisant son pseudo et son mot de passe. A ma grande surprise, le système rejeta ma requête. Johanne avait sans doute changé le sésame, estimant peut-être avec raison que je n’avais pas à accéder à son courrier personnel. Pourtant, je me demandais pourquoi elle avait pris cette précaution tardive, alors même qu’en possession de son ordinateur portable je pouvais ouvrir n’importe lequel de ses fichiers. J’avais même un instant pensé qu’en me confiant son mot de passe, Johanne m’avait invitée à violer son intimité pour découvrir ce qu’elle n’osait pas me dire. J’étais dépitée mais refusais de m’avouer vaincue. Ma seconde tentative fut la bonne et, lorsque la page d’accueil de son courriel apparut, j’étais furieuse et déçue. J’avais tout simplement tapé "joanne" fait de l’accolement de nos deux prénoms et, même si je le refusais inconsciemment, l’idée que Johanne était homosexuelle, ou tout au moins bisexuelle, m’obsédait. Non pas que je fus choquée par ce choix dont elle n’était pas responsable. Pensionnaire, je n’avais pu ignorer les relations ambiguës qui s’établissaient entre certaines filles. Mais j’étais révoltée à l’idée que cela ait pu motiver sa sympathie à mon égard. Elle s’était jouée de moi en m’incitant à découvrir moi-même la vérité. N’avait-elle donc pas assez confiance en moi pour me la dire en face ?

Je ne compris pas tout de suite ce que je voyais mais, d’instinct, je sentis qu’il y avait quelque chose d’anormal. La page d’accueil du courriel m’annonçait qu’il n’y avait pas de nouveau message et je m’en étonnai.

‒ Il était près de 6 heures quand j’ai envoyé mes vœux à Johanne, le soir du 31 décembre, alors que je m’apprêtais à me rendre au Kudsak, murmurai-je, comme pour m’aider à réfléchir. D’après ce que m’a annoncé le caporal Delorme, Johanne était déjà morte depuis au moins une ou deux heures et je doute que, si ça n’avait pas été le cas, elle n’ait pas répondu immédiatement à mon message. Viviane Deschamps a aussi confirmé que Johanne ne répondait déjà plus au téléphone à partir de 5 heures du soir…

Le fournisseur d’accès était AOL et, en regardant les branchements, je m’aperçus que la jonction à Internet passait par le réseau téléphonique et non par le câble.

Cela signifiait donc que Johanne n’était pas connectée lorsque sa maman cherchait à la joindre, sinon la ligne aurait été occupée. Était-elle déjà morte ?

J’envisageai un instant l’existence de deux lignes téléphoniques, toutefois la famille Deschamps ne semblait pas rouler sur l’or et cette dépense somptuaire me paraissait peu probable. Je me demandais si la police n’avait pas eu accès à son courriel, mais je m’étonnais alors que personne ne m’en ait parlé et qu’il soit toujours accessible. Delorme avait seulement mentionné qu’elle était dans la cuisine au moment de l’agression, ce qui signifiait que les enquêteurs n’avaient pas trouvé l’ordinateur allumé. Je savais qu’à l’université, Johanne avait souscrit un accès Internet auprès de Vidéotron et que, par conséquent, un courriel spécifique lui avait été fourni. Pourtant, j’étais certaine qu’elle m’avait toujours contactée en utilisant l’adresse créée dans Yahoo et aucune de mes réponses n’avait été stockée car la boîte aux lettres était désespérément vide. Je me déconnectai puis revins sur la messagerie tant et tant que j’en fus étourdie et, chaque fois, la boîte aux lettres m’annonçait que le compte de johebert ne contenait aucun message. Je savais intuitivement que ce n’était pas un accident. J’avais beau me raisonner en me disant que Johanne avait fait le ménage dans son courrier, cela ne lui ressemblait pas, elle qui conservait, entassait, bordélisait sans retenue. Et comment expliquer alors qu’elle ait aussi effacé un message qu’elle n’avait pas eu le loisir de lire ? Peut-être s’était-il égaré ? Je refusais la seule solution envisageable parce qu’elle me paraissait intolérable : quelqu’un avait percé sa boîte aux lettres en usurpant son identité et il me paraissait fort probable que cette personne ait un rapport direct avec le meurtre. Pire encore, sans le savoir, Johanne avait certainement discuté de longues heures avec celui qui allait devenir son meurtrier. Un courriel avait suffi à dévoiler l’identité de mon amie qui avait imprudemment indiqué son véritable nom : Johanne Deschamps <johebert@yahoo.ca> s’affichait en entête de chacun de ses messages. Au fil des tchatches, elle avait sans doute donné suffisamment de détails sur sa vie pour que le tueur parvienne à deviner son mot de passe. A moins que, comme moi, il n’ait eu de la chance… Je frémis soudain. L’idée qu’un psychopathe ait eu connaissance de mon existence me glaça les sangs. Il avait dû lire mes propres messages avant de les effacer, comprenant que j’étais une amie intime de Johanne, devinant que j’habitais tout près d’elle à l’université.

Soudain, je repensai aux smileys, ces petits visages stylisés qui exprimaient à volonté nos humeurs ou nos réactions et servaient de mouchards dans le réseau courriel de Yahoo, souriants lorsque nous étions en ligne, tristes en notre absence. Le tueur pouvait également surveiller toutes mes allées et venues sur la messagerie et dans les salons de Yahoo Bavardage, que j’utilise ma propre identité ou celle de mon amie puisqu’il était au courant de notre relation. Mes réponses aux e-mails de Johanne précisaient mon pseudonyme et c’était pour lui un jeu d’enfant que de détecter ma présence sur le réseau. L’assassin pouvait-il me localiser moi aussi ? Dans le doute, j’éteignis brutalement l’ordinateur sans même quitter Windows. Je me levai et, tremblante, fixai pendant de longues minutes l’écran sombre comme s’il devait déverser dans la chambre tous les monstres de mes cauchemars.

Quelque part dans la maison, le murmure de la télévision cessa et il n’y eut plus que le silence troublé par le battement d’une planche dans le vent d’hiver. J’entendis un pas lourd se traîner sur le linoléum, un remue-ménage dans la vaisselle, puis le bruit d’un verre qu’on dépose. A nouveau, je perçus un déplacement. Une lumière glissa sous la porte de la chambre et les pas se rapprochèrent. Quelqu’un se tenait derrière le battant et j’entendais nettement le souffle d’une respiration. Je savais qu’il ne s’agissait ni de Laure ni de Viviane Deschamps et le seul autre occupant de la maison était le taciturne Normand Gagné. A la vue de la poignée qui tournait lentement, mes yeux s’agrandirent et mon souffle se figea. La porte, fermée à clé, résista. Lentement, la poignée revint à sa position initiale. Mon cœur battait la chamade. Je n’osai esquisser le moindre geste de peur de signaler ma présence. Puis il y eut des frôlements et le bruit caractéristique d’un interrupteur. Le silence et la nuit enveloppèrent alors la maison.

Je me forçai à me calmer et tentai de me raisonner : il avait peut-être voulu accéder à l’ordinateur sans penser que j’occupais la chambre.

Malgré tout, j’étais terrorisée. J’aurais voulu pleurer, pourtant mon corps refusait de se laisser aller et mes sens étaient encore en alerte. Je n’avais pas faim, mais mon estomac me faisait souffrir comme à chaque fois que j’étais stressée. Il fallait que je sorte ; curieusement, je me sentais plus en sécurité en dehors de la chambre qu’à l’intérieur, verrou poussé. Pire encore, la cuisine plongée dans la pénombre m’attirait comme un aimant dévie une boussole. En dépit de mon appréhension, j’ouvris précautionneusement la porte et me glissai au-dehors.

Le salon, éclairé par la lumière froide de la lune, prenait des contours vaguement effrayants d’autant plus que je ne connaissais pas bien la topographie des lieux. Je me dirigeai vers la cuisine attenante. De peur de découvrir moi aussi les traces de sang dont avait parlé la mère de Johanne, je m’abstins d’allumer la lumière et localisai le réfrigérateur à tâtons. Je trouvai un carton de lait à peine entamé et profitai de la faible lumière pour me saisir d’un verre. Appuyée contre le plan de travail, je savourai le liquide glacé tout en songeant aux événements de ces dernières heures. Je me demandai tout à coup si la police avait les mêmes soupçons que moi. Si c’était le cas, les enquêteurs devaient avoir compris que Johanne m’avait laissé son ordinateur portable et ils m’avaient peut-être mise sous surveillance. Était-ce pour cela que les deux policiers de Chicoutimi désiraient me parler ? D’autres images m’assaillirent : le visage de Johanne, couleur de cire, strié de cicatrices roses et déformé par les coups, puis son cercueil disparaissant dans le four et le ronflement des flammes. Je me mordis les lèvres pour m’arracher à ces pensées morbides puis me servis un autre verre que je vidai d’un seul coup avant de le rincer dans l’évier en inox. J’allais le mettre à sécher quand j’eus soudain le sentiment d’une présence dans mon dos. Je me retournai brusquement et, étouffant un cri, je lâchai le verre qui explosa au sol en une multitude d’éclats. Une silhouette se découpait dans l’entrée du salon. J’avais du mal à évaluer sa taille, manquant de points de repère dans l’obscurité.

‒ Qui est là ? demandai-je.

‒ C’est Laure, répondit l’ombre.

Bien que ce ne soit que la seconde fois qu’elle ouvrait la bouche en ma présence, j’avais immédiatement reconnu sa voix, si semblable à celle de Johanne que j’en frissonnai.

‒ Qui veux-tu que ce soit ? ajouta-t-elle.

Son ton était presque agressif. Je bredouillai :

‒ Je suis désolée pour le verre, tu m’as surprise.

‒ Pas grave, dit-t-elle en allumant la lumière.

Elle jeta un regard hautain sur les fragments de verre éparpillés :

‒ Tout le monde est nerveux ici, je n’arrive pas à dormir non plus.

Elle désigna le placard mural :

‒ Le balai est ici…

Tandis que je m’efforçais de ramasser les morceaux, Laure se servit un verre de jus d’orange et, se hissant sur le plan de travail, elle s’assit et me dévisagea avec froideur.

‒ Tu n’es pas comme je l’imaginais…

‒ Comment cela ?

J’sais pas… Je te voyais plus femme. Jo aimait les femmes féminines.

Je me remis à l’ouvrage, sentant la moutarde me monter au nez.

‒ Tu te trompes, je suis hétéro, dis-je sans même accorder un regard à Laure.

Fais-moi rire ! C’était pas un secret que Johanne et toi étiez ensemble. Elle nous parlait toujours de toi, c’était tannant ! Anne par ici, Anne par là, et Anne a dit ça…

Je me redressai, la regardant avec colère. Jusque-là, je ne m’étais pas aperçue à quel point elle pouvait ressembler à Johanne jusque dans ses expressions et cette vision presque fantomatique adoucit mon courroux.

‒ Ecoute Laure, elle parlait peut-être de moi mais il n’y avait rien entre nous sinon de l’amitié. Nous n’avons jamais abordé le sujet de nos préférences sexuelles. Elle a sans doute cherché à me faire comprendre que je lui plaisais mais nous n’étions pas sur la même longueur d’onde.

Laure parut ébranlée par ma sincérité.

‒ Elle ne te l’a jamais dit ?

‒ Elle ne me confiait pas ce genre de choses et je croyais qu’elle était avec Anthony… 

Ce gros épais ! s’exclama-t-elle. Il est bien trop niaiseux pour avoir été son chum, enfin à ce qu’elle racontait. Si tous les garçons sont de même, elle avait bien raison de ne pas les aimer !

Je fis dévier le sujet, presqu’au hasard :

‒ Elle m’avait juste parlé de toi et de votre mère. Elle ne faisait jamais allusion à Normand. Quand je l’ai vu, j’ai cru que c’était son père…

‒ Son père ? Il vaudrait mieux qu’il soit mort celui-là, tonna-t-elle, les yeux brillant de colère. Tout est de sa faute !

‒ De sa faute ? répétai-je, pressentant une révélation.

‒ Elle ne te l’avait pas dit ?

‒ Non. Ta maman a juste précisé qu’il vous avait quittées il y a quelques années.

‒ Pas de son plein gré en tout cas. Il a sacré son camp de la maison, encadré par deux policiers, et il lui est interdit de nous approcher.

‒ Comment ça ?

‒ J’étais petite encore mais déjà assez grande pour comprendre ce qui se passait entre Johanne et lui…

Sa voix s’étrangla. J’étais pétrifiée par la stupeur.

‒ Tu veux dire qu’il la… qu’il a tenté de…

‒ Il a pas tenté. Il l’obligeait à coucher avec lui et à faire plein de saletés qu’aiment les hommes. Elle ne voulait pas le dire à Maman pour ne pas lui faire de peine mais elle s’est confiée à moi. C’est moi qui ai tout raconté. Elle, elle avait trop honte, trop peur de lui aussi. Il pouvait être vraiment méchant.

Je restais muette, trop choquée par la nouvelle pour articuler le moindre mot. Laure poursuivit d’une voix d’où suintait la colère.

‒ C’est lui qui l’a tuée, il s’est vengé !

‒ Comment peux-tu en être certaine ? J’ai du mal à croire une telle chose. Un père ne tue pas sa fille !

Elle baissa la tête en marmonnant ;

‒ Un père normal, non. Mais après tout, il lui avait déjà toute faite, pourquoi pas la tuer ?

Comprenant le sous-entendu, je demandai :

‒ C’est pour ça que ta maman m’a dit que Johanne avait si peur d’être violée. Parce qu’elle en avait déjà fait l’expérience ?

Laure resta muette ; une certaine gêne s’était installée entre nous. Elle estimait sans doute que je devais être informée de cet épisode tragique de la vie de sa sœur, mais je sentais qu’elle éprouvait autant de honte que de colère impuissante. Je rompis le silence la première :

‒ Tu disais que votre père avait été arrêté ?

‒ Arrêté, jugé et condamné. C’est un délit très grave chez nous ; Johanne était mineure au moment des faits.

‒ En France aussi, c’est un fait très grave !

‒ Il a été condamné à dix ans de prison et a été libéré pour bonne conduite après avoir purgé sept années.

‒ Récemment ? demandai-je, inquiète.

‒ Il y a quelques mois. L’avocat a prévenu Maman : il a fait un stage de réhabilitation pour lui ôter ses pulsions… Le maudit chien sale ! Il a pas changé, j’en suis ben certaine ; il est peut-être même pire qu’avant…

‒ Crois-tu qu’il aurait pu chercher à se venger de Johanne ? En as-tu parlé à la police ?

‒ La police le sait bien. C’est Couillard qui avait enquêté à l’époque mais ils ne veulent pas en entendre parler tant qu’on n’a pas de preuve. Ils prétendent que Johanne a ouvert à son agresseur et qu’elle n’aurait certainement pas laissé entrer celui qui l’a violée, même si c’était son propre père.

‒ Mais s’il avait gardé les clés, il aurait pu s’introduire chez vous sans effraction…

Laure prit un air buté :

‒ Il n’a jamais eu les clés de cette maison. Nous avons déménagé entre-temps. La police dit qu’il aurait pris un risque énorme car il avait interdiction de nous approcher.

Je pensai que les conséquences auraient été bien dérisoires aux yeux d’un homme prêt à massacrer sa propre fille à coups de hache. Pourtant, à moins qu’il n’ait usé d’un subterfuge, rien ne l’accusait davantage que n’importe quel autre individu. Rien, sinon le motif : la vengeance. J’insistai :

‒ La police a-t-elle quand même envisagé cette possibilité ? C’est un suspect comme un autre mais c’est quand même un suspect compte tenu de ses antécédents !

‒ La Sûreté du Québec ne nous dit pas grand-chose, sinon que l’enquête avance. Ils ont tout retourné ici sans trouver le plus petit indice.

Je voyais dans ses yeux la même détresse que j’avais lue dans le regard de Viviane Deschamps quelques heures auparavant. Je comprenais maintenant pourquoi Johanne et Laure avaient choisi de porter le nom de leur mère.

Je jetai un coup d’œil au-dehors. Le ciel avait dû se couvrir et une petite neige fine virevoltait sous les réverbères. Je me demandais si je pourrais reprendre le chemin du Sud dès le lendemain. Je me sentais impuissante, désorientée, et soupirai :

‒ Pourquoi m’as-tu raconté tout ça ? Que puis-je faire ?

Laure répondit en haussant les épaules :

‒ Je voulais que tu saches vraiment qui était Johanne et ce qu’il lui était arrivé.

‒ Écoute, dis-je avec impatience, j’ai découvert ce soir qu’elle était sans doute devenue homosexuelle parce qu’elle avait été violée par son père et qu’elle rêvait que je devienne sa petite amie. Je pense aussi qu’elle est morte à cause de cela. Je crois que c’est assez pour aujourd’hui ! Je ne pouvais pas grand-chose pour elle et je ne pourrai pas découvrir qui l’a tuée. C’est le travail de la police, n’est-ce pas ?

‒ Si, tu peux ! s’écria-t-elle dans un sanglot. Et si tu l’aimes moins à cause de ça, c’est que tu es une pauvre fille ; tu ne la méritais pas !

Je détournai les yeux. Derrière les vitres, le vent poussait la neige qui s’envolait et s’écoulait comme un fleuve, envahissant les rues et les espaces dégagés. J’entendis une porte claquer. Je me retournai : Laure Deschamps avait disparu aussi soudainement qu’elle était arrivée. Elle avait emporté son verre avec elle, tant et si bien que je ne pouvais jurer de n’avoir pas rêvé.

A suivre...

© Lignes Imaginaires 2017/Christophe Dugave 2003

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kitana

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L'homme un peu suspect s'approchait d'elle. Il mouvait avec lenteur sa grande carcasse, et ne quittait pas des yeux sa tête blonde ni sa nuque rose et découverte.
Il commença à déboutonner son long manteau. La tension se fit palpable parmis les usagers. De nombreux passagers se tenaient là. Ils se demandaient tous ce qu'allait faire l'homme.
Quand il eut finit de déboutonner son manteau, les passagers découvrirent qu'il était nu.Il balaya son sexe de droite à gauche devant l'adolescente qui mit un temps à réagir. Elle pleurait pendant que le bonhomme continuait sa manoeuvre en y prenant un plaisir malsain.
Jean avait perdu tous ses repères.
- Mais c'est quoi ce bordel! s'indigna Lise. Il faut l'arrêter!
Jean regarda autour de lui. Il n'était pas bien costaud, alors il se voyait mal s'interposer entre le pervers et la jeune fille. Malheureusement,il n'y avait dans cette rame que des femmes et des vieillars et il était le seul à pouvoir agir. Jean respira un grand coup. Peut-être qu'avec une bonne droite derrière la nuque, rapide, précise, comme à la télé, il assomerait le colosse et aurait le temps d'appeler la police.
Jean se tint prêt. Il semblait sur le qui-vive. Mais Lise lut ses intentions dans son regard et saisit son bras.
-Non. N'y va pas. Tu te prendras juste un coup de couteau, et mourras bêtement.
Le ton sur lequel elle prononça ces mots me glaça les veines. La banalité du quotidien avait laissé la place à une terrifiante situation d'urgence. Le genre de situation qui vous change un homme.
Je restais donc sur mon siège, et attendis de voir la suite. Le bonhomme harcelait toujours cette pauvre fille sans que personne n'eut parut l'avoir remarqué. Au bout de cinq minutes, il lui attrapa le bras. Il défit son vêtement, la courba et... ce qui arriva ensuite, je ne peux décemment pas vous le raconter.

Les policiers ont reconnu que Jeanne Gernez, quinze ans, avait subi un viol dans les transports en commun, au jour du vingt-sixième janvier deux-mille dix-huit à dix-huit heures. Ils ont également inculpé tous les passagers présents ce soir là pour non assistance à personne en danger. Jean et Lise sont concernés.
-Je mérite pas d'être en vie.
Jean et Lise songeaient dans un parc à la frontière entre le quinzième et la quartier de la tour eiffel. Ils avaient assistés au viol il y a deux semaines. Aucun des deux ne parvenaient encore à bien dormir la nuit, et, dans leurs cauchemars, chacun réentendait les cris de Jeanne.
-Ne dis pas cela, lui répondit Lise. S'il y a une responsable ici, c'est moi, et c'est moi qui devrait être à cette heure-ci dans un cercueil.
Lise rêvassait. Elle aimait bien ça, rêvasser, depuis deux semaines, adoptant quand elle s'oubliait un air profond et lointain. Soudain, elle pleura.
-hé moi, je pensais à ce que mon boss allait penser de moi, et,...et, je ne voulais pas d'histoire. On violait une fille devant mes yeux, et je n'ai fait que réfléchir à ma carrière...
Jean eut de la peine pour elle. Quoiqu'il en avait aussi pour lui-même. Certains gestes de la vie quotidienne comme de regarder son reflet dans la glace se montrèrent pénibles. Il ne pouvait plus non plus fixer ses enfants, et quand il y parvenait, il imaginait un autre lui se tortiller péniblement sur son siège pendant qu'un de ses enfants se faisait violer.

Deux ans s'écoulèrent. Lise avait fini par se faire une raison, et après quelques séances de psy, Jean se reconstruisit un amour propre. Le train train de vie avait repris, et un soir où Jean préparait la cuisine, il réussit pour la première fois à parler à sa femme de l'incident.
-Tu sais, chérie.... c'est peut-être un cliché que j'ai pu lire dans un roman à l'eau de rose , mais voilà; il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à elle.
Sa compagne s'appelait Carmen. Il l'avait épousé pour sa gentillesse, et elle avait toujours un mot gentil à lui adresser, ou de bons conseils à lui prodiguer.
-Ce n'est pas de ta faute. Ce qui arriva, c'est que tu as eu peur. C'est normal. Je dirais même que, parfois , ça demande du courage, d'avoir peur. Le courage de se dire qu'après cela, on se détestera pour toujours, mais qu'on reverra sa famille et qu'on continuera de s'en occuper.
Carmen était aussi très philosophe.
-Oui, mais tu ne comprends pas. Je... j'ai sincèrement eu peur. Oui, j'ai eu les jetons de ne plus vous voir, mais il y a autre chose. J'ai eu peur pour moi. Et j'ai agi comme une tapette.
-Oui, t'as vraiment agi comme un connard.
Ils ne l'avaient pas entendu entrer, à cause des plaques de cuisson. Gérard Gernez se tenait devant eux, un couteau à la main.
-Tu me reconnais, Jean? Depuis le départ, tu savais qu'un de ces jours je te rendrais une petite visite.
Jean ne joua même pas aux surpris. Il avait gardé ce secret depuis bien longtemps. L'adolescente qu'il avait laissé se faire violer s'avéra être la fille d'un ancien collègue, Gérard Gernez. Ils n'avaient jamais été les meilleurs amis du monde, mais à l'époque, ils se disaient toujours bonjour et s'échangèrent deux, trois blagues sur la nouvelle performance du fc club de lens ou sur la tenue de la chanteuse Israëlienne à l'eurovision. A présent, Gérard Gernez le regardait avec les yeux d'un fou, et il menaçait sa vie, et celle de son épouse.
-Gérard, je ... je suis désolé. Je ne pense pas pouvoir effacer ce qu'il s'est passé, sinon crois moi que je l'aurais fait dans la minute. Mais tout faire en mon pouvoir pour me faire pardonner, cela me semble possible.
-Te faire pardonner,... te faire pardonner...
Gérard se répéta au moins quatre/cinq fois, et Jean crut qu'il ne s'arrêterait pas, mais il enchaina;
- Crois tu que l'on parle de choses pardonnables? que ce dont on t'accuse est pardonnable?
-Non... mais je..
- Tu n'as RIEN FAIT!
Le hurlement de Gérard retentit dans la cuisine. Le temps se figea une minute. Puis Gérard avança vers Jean.
- Tu voudrais que je t'excuse? Cela soulagerait-il ta petite conscience? Pourrais-tu te représenter tout ce que moi, j'ai du perdre dans cette histoire que tu aurais pu éviter?
Gérard avait atteint la cuisinière. Il tenait maintenant Jean par la taille, lui appuyant son couteau sur la gorge.
-Tu veux te faire pardonner? demanda-t-il.
-Oui.
-Alors pas bougé.
Gérard relâcha la pression et rangea sa lame. Il se retourna et marcha vers Carmen. Au fond, Jean sut comment ça allait se finir depuis que Gérard lui avait dit de ne pas bouger. Il avait toujours gardé sur lui le couteau qui lui avait servi à couper les tomates. Ce couteau, il l'enfonça dans le dos de Gérard, se libérant de la tension, se libérant de la peur, pour découvrir une peur et une culpabilité encore plus grande que celles qui l'habitaient depuis maintenant deux ans.
La justice condamna Jean à treize ans de prison. Il avait assassiné un homme de sang froid, n'avait pu invoquer la légitime défense. Il l'avait poignardé dans le dos. Jean était dans la force de l'âge. Il adorait sa vie, qu'il voulait heureuse et prolifique. A présent, Jean était un criminel. Et je vais vous paraître prétentieux, mais laissez moi vous dire que s'il avait eu des couilles, il serait encore dans le peloton de tête de la fameuse course au bonheur.


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Défi
Moriarty

Du Chaos naissent les étoiles
 (« Le jour où je me suis aimé pour de vrai », écrit par Kim et Alison McMillen)

Le jour où je me suis aimé pour de vrai… On peut dire qu'il est arrivé. Et qu'il n'est pas arrivé. Les deux en même temps. J'ai mis du temps à comprendre. Comprendre quoi ? Je ne serais jamais comme les autres. Ça avait été sous-jacent toute ma vie. Mais ça a fait « ding » dans ma tête en cours de sociologie. Quand tous les exemples donnés ne s'appliquaient pas à moi.

J'ai regardé autour de moi et j'ai compris.


J'ai compris que je ne serais jamais comme ces gens autour de moi. Cette différence, je me la trainais depuis des années. Ils venaient tous de grandes villes. Je viens d'un petit patelin perdu – que j'aime – dont personne ne connaît jamais le nom, même dans la région.


Et je me suis souvenu.

A mon entrée au lycée, le regard étonné du professeur principal, lorsque j'avais donné le nom et la ville de mon collège. Comme si les élèves de cet établissement ne pouvait pas réussir dans une filière générale – pis encore, avec une option scientifique !

Avant ça, au collège, on me regardait déjà comme une extraterrestre. Des bonnes notes. Pas de la ville – même là, à moins de huit kilomètres de mon village, personne n'en connaissait le nom !  Je n'aimais pas la même musique. Je n'avais pas le même genre de centres d'intérêts. Je ne fumais pas en cachette dans les WC. J'aimais  les livres plus que je ne m'intéressais aux garçons. Je m'habillais comme un mec, trouvant les jeans plus confortables que les jupes. Grande gueule. Des blagues étranges, qui attirent l'animosité – le premier degré n'est pas à la portée de tout le monde, mais je ne le savais pas encore. Mes amis, les vrais n'étaient pas dans la même classe.

Et ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe.

Encore avant, je préférais jouer au foot, à la balle au prisonnier, grimper dans la cage à écureuils, courir avec les garçons, plutôt que de m'asseoir à discuter… Discuter de quoi ? Je n'ai jamais su. Jamais su parler pour ne rien dire. Je préférais le basket et le judo à la gymnastique. Partir explorer les environs à vélo avec mon ami d'enfance. Combattre des dragons imaginaires.

Et ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe commençait à apparaître.

Plus jeune encore, et l'anecdote semble être une des favorites dans la famille – de même que mon exploit de « monter » sur un arbre en vélo, de peur de freiner dans les graviers – cette fois où mon grand-père m'avait offert une poupée. Que j'avais jetée pour mieux jouer avec les petites voitures de mon frère.

Et déjà, je ne voulais pas entrer dans les cases faites pour moi.

Toujours au lycée, à l'internat, être enfermée avec des filles était pour moi une torture. Maquillages, garçons, tels étaient leurs sujets de conversations. J'en étais toujours à chercher des dragons à combattre, dévorant bouquin sur bouquin.
Passant le permis moto - « Ah non, tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ! » Et si, Mémé, moi aussi.
Premier contact avec les machines – qui devint mon seul contact avec les filles de l'internat.

Et toujours, ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe.

Comme le dit le proverbe, il vaut mieux être seul que mal accompagné. Mais je ne traverse pas la vie sans personne autour de moi. Il y a quelques personnes qui sont incluses dans ma bulle de différence et d'indifférence.

J'ai continué mon chemin, dans un monde où mes interlocuteurs principaux prennent place derrière des machines, ordinateurs et téléphone. Dans ma promotion, c'était déjà le cas. Vous voulez savoir un secret ? Les informaticiens sont parfois pire qu'un troupeau de filles adolescentes. Là non plus je ne me sentais pas à ma place. Pas incluse dans un groupe.
J'y ai appris que certains pouvaient être vraiment cons et pour sauver leur cul, risquer de mettre toute votre carrière en danger pour simplement sauver leur année scolaire. J'y ai appris que faire des grands plans n'amenait que la déception. J'y ai appris que l'argent achetait le diplôme et qu'au final, les connaissances acquises n'étaient pas importante.

Et une fois de plus, le sentiment de ne pas faire partie du groupe.

Mais j'avais compris. J'avais compris que la réussite, ce n'était pas de faire partie d'un de ces groupes. De vouloir s'affilier à quelque chose qui ne serait pas moi. Je n'ai pas besoin de la plupart d'entre eux. Nous pouvons faire un bout de chemin ensemble, mais ils ne sont pas moi. Je ne suis pas eux. Je suis libre d'aller de mon côté. De remonter à contre-courant. D'être une fille et d'aimer la moto, l'informatique, les sports de combat, les films de science-fiction, le hard-rock et les machines.

Je suis un électron libre de sa trajectoire. Libre de gravité aléatoirement. De me perdre sur mes propres chemins.

Libre de n'appartenir à aucun groupe.

Libre de douter, la nuit, de mes choix. Libre de m'aimer et de m'accepter comme je suis. Comme les autres ne peuvent m'accepter et m'aimer.
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