Chapitre 3

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J’étais immobile dans la neige devant le numéro 822 de la rue du Batelier, plantée près de la boîte aux lettres où s’étalaient les noms d’Estelle Renard et de Pierre Doreman. Seulement vêtue d’un petit blouson léger malgré l’air glacial, j’avançai d’une démarche incertaine, mes baskets s’enfonçant dans la neige qui craquait en cédant sous mon poids. Je sonnai à la porte. Des silhouettes se projetèrent sur les rideaux tirés comme sur l’écran d’un théâtre d’ombres, s’étirant démesurément comme si quelque géant s’était tapi dans la maison. Estelle Renard apparut sur le seuil, me toisant d’un regard dur.

‒ Encore toi ! Y dort, je t’avais dit de téléphoner avant !

‒ Eh bien, réveille-le, je n’ai pas fait tout ce chemin pour rien ! m’écriai-je.

Je m’étonnai de mon agressivité mais n’en éprouvai aucune honte. Je détestais qu’on me prenne de haut. Estelle Renard me jeta un regard assassin puis disparut à l’intérieur sans refermer la porte. J’en profitai pour entrer dans le sas qui isolait les pièces du froid et de l’humidité. Je risquai une tête dans le salon. L’air sentait la bière et le renfermé et l’odeur de tabac me prenait à la gorge. L’éclairage indigent ne parvenait pas à cacher la pauvreté du décor : un sofa défoncé, un fauteuil à bascule et une table de salon qui disparaissait sous les verres, les bouteilles vides et les cendriers pleins. Sur l’écran d’un vieux poste de télévision, une jeune femme s’avançait dans une allée enneigée vers une maison que je reconnus aussitôt. J’avais été cette femme, quelques instants auparavant. La porte s’ouvrit… Puis la scène reprit du début, tournant en boucle. Tout à coup, je sentis un mouvement à peine perceptible dans le fauteuil. Je contournai le rocking-chair. Une tête dépassait et la télévision accrochait dans la chevelure des reflets roux qui, dans l’ombre, paraissaient aussi rouges que du sang séché. Je devinai les yeux sombres qui me fixaient, luisant dans l’obscurité. Anthony, l’ami de Johanne, m’adressa un sourire tandis que, posés sur moi, ses yeux froids accompagnaient chacun de mes gestes. Sa main remonta le long de sa poitrine et quelque chose de métallique brilla entre ses mains. Je retins un hoquet de stupeur et cherchai désespérément la sortie mais la paroi par laquelle j’étais entrée n’était percée d’aucune porte. L’angoisse me tordait les entrailles et je reculai, sans quitter Anthony des yeux. Soudain la sonnette retentit, déchirant le silence, mais Anthony ne bougea pas d’un pouce, comme figé par un arrêt sur image. La sonnerie continuait, régulière, infatigable.

Le téléphone ! Je me dressai soudain sur mon lit, cherchant désespérément un repère. Je ne parvenais pas à localiser le radio-réveil. Je me penchai et l’aperçus enfin, gisant sur le linoléum. Alors que je rêvais, mon bras avait sans doute balayé la table de nuit et je l’avais fait choir en me débattant. Je le ramassai : il indiquait 9 heures 38. La sonnerie me déchirait les tympans. Je me levai en hâte et décrochai maladroitement le combiné téléphonique en faisant la grimace.

‒ Anne Doreman ? demanda une voix que je n’avais jamais entendue.

‒ Oui, c’est moi…

‒ Je suis le caporal Jacques Delorme de la Sûreté du Québec. J’aurais souhaité vous parler un moment.

‒ Maintenant ?

‒ Oui, je suis présentement devant le bloc, mais la porte est barrée.

Sa voix était grave, légèrement rauque et son ton autoritaire mais sans agressivité. Je rassemblai mes idées, sentant monter en moi la peur incontrôlée que j’avais laissée dans mon cauchemar. Etait-il arrivé quelque chose à ma mère ou à ma sœur ? Je leur avais parlé la veille au téléphone, mais tant de choses pouvaient arriver en vingt-quatre heures… Non ! J’aurais été prévenue depuis la France, or mon interlocuteur était québécois. Rassemblant mes idées, je finis par bafouiller :

‒ Un moment s’il vous plaît, je descends.

J’attrapai mes vêtements et m’habillai en toute hâte. Sortant de ma chambre en trombe, je dévalai les étages en me tenant à la rampe. Je n’avais pas pu débloquer la porte d’entrée depuis chez moi car le système d’ouverture automatique était en panne et j’avais omis de le signaler. Je préférais aussi vérifier par moi-même avant d’ouvrir à un inconnu.

Je m’attendais à voir un policier en uniforme mais ne trouvai qu’un homme en civil, immobile dans le sas. Il était de haute taille – du moins me parut-il grand du haut de mes un mètre soixante – et sans doute bien bâti sous son parka sombre. Averti de mon arrivée par la lumière du hall, il me dévisageait derrière la porte vitrée. J’hésitai, ne sachant qui il était vraiment, car je me savais seule dans le bâtiment. Il devina mes craintes et me présenta sa plaque à travers la glace. J’ouvris.

‒ Bonjour, me dit-il en esquissant un sourire.

Il semblait plus sympathique qu’au téléphone.

‒ Désolée, je n’étais pas trop sûre… m’excusai-je.

‒ Je comprends, fit-il en refermant la porte, c’est plus sécuritaire.

‒ Oui, on a installé une ouverture codée depuis qu’il y a eu des agressions.

Nous restâmes silencieux plusieurs secondes, lui me regardant avec curiosité et moi m’interrogeant sur la raison de sa visite. Il déboutonna son blouson fourré.

‒ Êtes-vous seule dans le bloc ?

‒ Oui, en ce moment, enfin je crois. Je suis la seule étrangère. Les autres sont rentrés dans leurs familles pour les fêtes.

‒ Je vois…

‒ Voulez-vous un café ? proposai-je.

‒ Oui, merci.

‒ Je n’ai que du café soluble.

‒ Ce sera très bien.

J’allai à la cuisine commune et pris deux mugs que je remplis d’eau puis les mis à chauffer dans le four micro-ondes. Il m’avait suivi et examinait les lieux d’un coup d’œil circulaire.

Déformation professionnelle, pensai-je.

‒ Vous me direz pour le café…

‒ Une cuiller seulement.

Nos regards se croisèrent.

‒ Depuis combien de temps êtes-vous au Québec ?

‒ Ça fait juste cinq mois ; je suis arrivée fin juillet.

Je revis mon arrivée à Mirabel, seize heures après avoir laissé ma mère et ma sœur sur un quai de la gare de Lille. La touffeur de l’été québécois m’avait cueillie à la sortie de l’aéroport et j’avais été d’une bien mauvaise compagnie pour Jean Lavigne et son épouse qui étaient venus m’accueillir. En regardant les congères et la neige gelée qui recouvrait à présent le campus, j’avais bien du mal à croire qu’il s’agissait du même pays. Jacques Delorme ne se contenta pas de cette réponse laconique.

‒ Qu’étudiez-vous exactement ?

‒ Je prépare une maîtrise de chimie. J’effectue un stage dans le laboratoire du Professeur Lavigne.

‒ Dans quel domaine ?

‒ En électrochimie…

‒ Les cours ne commencent qu’à la fin du mois d’août, je crois. Etiez-vous venue pour visiter ?

Mince ! pensai-je en crispant les poings. Je n’avais sans doute pas le droit de travailler avant le début de l’année universitaire. Et en plus je n’ai payé aucune taxe sur les démonstrations.

En plus du petit pécule que m’envoyait ma mère pour financer les dix mille dollars nécessaires pour assurer ma subsistance et ma scolarité d’une année, je m’étais arrangée pour encadrer des sessions de travaux pratiques, activités baptisées "démonstrations" et qui était fort bien rémunérées. J’étais à la fois embarrassée et soulagée. Après tout, ce n’était qu’une petite entorse à la loi et je n’en étais pas vraiment responsable. J’essayai de biaiser :

‒ Oui, enfin au mois d’août, je suis venue pour m’installer et régler les problèmes administratifs pour commencer dès le début de la session d’automne.

Il ne sembla pas se formaliser de ce mensonge.

‒ Vous plaisez-vous au Québec ? L’hiver est pas mal froid par ici…

‒ J’adore ! répondis-je avec enthousiasme en lui servant son café. J’aime la neige et le froid, même si je ne suis pas encore vraiment habituée.

Son regard s’assombrit soudain. Il posa sa tasse et me regarda fixement.

‒ Connaissiez-vous Johanne Deschamps ?

La formulation me glaça les sangs. Je posai mon mug, pressentant qu’il allait m’annoncer quelque chose de grave.

‒ Oui… elle est absente pour la durée des vacances. Elle est allée rejoindre sa famille à Hébertville. Il lui est arrivé quelque chose ?

Il lâcha simplement :

‒ Elle est morte.

Je crus avoir mal entendu et tendis le cou. Il répéta :

‒ Elle est morte.

Je secouai la tête, incapable de prononcer un mot.

‒ On a annoncé la nouvelle à la radio ce matin.

‒ Je n’ai pas écouté…

Mes yeux s’embuèrent et ma gorge s’assécha. J’imaginai Johanne, glissant sur la surface traîtresse d’un lac. Glace trop fragile, trop fine ou brisée par le vent… Les skis accrochant la surface irrégulière, un craquement et la chute dans l’eau glacée. J’en avais fait le rêve prémonitoire ! Je revis soudain le trou d’eau noire et les cheveux étalés à la surface comme la queue d’une comète dans l’espace, puis plus rien d’autre que l’eau sombre, comme si sa vie avait été soudain gommée. A moins qu’elle ait eu un accident sur les routes glissantes en se rendant à La Baie. Elle avait peut-être fini broyée dans la carcasse tordue et déchiquetée de sa Dodge, ou pire encore, brûlée vive dans l’explosion du réservoir…

J’avais cessé de remuer mon café, tendue comme une corde de violon. Ma voix ne semblait plus m’appartenir. Je m’entendis demander :

‒ Comment est-ce possible ? Que lui est-il arrivé ?

Delorme hésita.

‒ On l’a retrouvée au domicile de sa mère. Elle a été agressée et tuée à coups de hache.

‒ Non ! Pauvre Johanne…

J’avais hurlé, mais Delorme me répondit avec un détachement qui me révulsa :

‒ Les premiers coups ont été mortels, je ne pense pas qu’elle ait eu le temps de souffrir…

‒ Qu’en savez-vous ? demandai-je avec agressivité. Vous pouvez garder ça pour sa famille, mais moi, je crois qu’elle a souffert.

Le policier ne releva pas la remarque. Il avait une bonne trentaine d’années et sans doute avait-il annoncé à beaucoup de monde le décès d’un proche. Il devait avoir une certaine expérience des réactions extrêmes en pareilles circonstances.

Il se contenta d’ajouter d’un air résigné :

‒ C’est trop tard pour le savoir maintenant. Ce qui nous intéresse, c’est de déterminer qui a fait ça et pourquoi il s’est acharné sur sa victime alors qu’elle était déjà décédée.

‒ Déjà décédée ? répétai-je d’un air absent.

‒ On a dénombré dix-sept coups dont la moitié au moins pouvaient être mortels.

Je détournai la tête tandis que les larmes roulaient sur mes joues et que mes mains étaient prises d’un tremblement irrépressible.

‒ Je ne sais pas qui a fait ça. C’est à vous de le trouver, dis-je sur un ton qui manquait de douceur.

‒ Nos collègues du Saguenay-Lac-Saint-Jean sont chargés de l’enquête. On m’a seulement demandé de vous contacter ainsi que quelques autres personnes. Nous voudrions savoir quelles étaient ses fréquentations à l’université. Vous étiez son amie, je crois…

‒ Je la serai toujours…

‒ A quel point étiez-vous intimes ?

‒ Que voulez-vous dire ? demandai-je, gênée.

‒ A quel point la connaissiez-vous ?

‒ Je l’ai rencontrée le lendemain de mon arrivée. Nous avons tout de suite sympathisé. Nous travaillions dans le même laboratoire où elle préparait sa seconde année de maîtrise.

Je songeai à notre rencontre, alors que je revenais d’une promenade matinale qui m’avait fait découvrir mon nouvel univers. Le temps était radieux ; des petits nuages aplatis franchissaient paresseusement la frontière américaine, cinquante kilomètres plus au sud. L’herbe des pelouses, couverte de rosée, scintillait dans la lumière orangée du petit matin. Vers le centre-ville, de l’autre côté du Lac des Nations où les eaux de la Magog se jetaient dans la rivière Saint-François, les façades de verre et de briques accrochaient les premiers rayons du soleil. L’air sentait l’aventure. Affamée, j’étais allée flâner à la coopérative étudiante, un rectangle de briques et de verre qui abritait aussi la cafétéria. J’hésitais devant les pots de confiture, aussi perdue que devant l’abondance des pains de mie. Johanne avait ri de mes atermoiements et m’avait conseillé :

‒ Prends plutôt la marmelade aux bleuets, ça vient de chez moi et ça goûte super bon !

Nous étions devenues amies à la minute même, sans comprendre ni comment ni pourquoi, mais c’était ainsi, et depuis, nous ne nous étions plus guère quittées. Ces vacances de fin d’année étaient même notre première véritable séparation.

La question du policier me tira de ma mélancolie :

‒ Vous la fréquentiez souvent ?

‒ Elle avait une chambre dans l’immeuble à côté et travaillait dans la même pièce que moi. Nous sortions souvent ensemble le week-end.

Il hocha la tête tout en prenant des notes dans un petit calepin.

‒ Avait-elle d’autres amis ?

‒ Oui, bien sûr et je ne suis pas certaine de tous les connaître. Ses parents ont dû vous le dire…

‒ Visiblement, elle a surtout parlé de vous. Elle semblait vous aimer beaucoup.

Il hésita un moment puis me regarda droit dans les yeux.

‒ Avait-elle un chum ?

‒ Je n’en sais rien, répondis-je en détournant le regard.

‒ Vous êtes sa meilleure amie et vous ne savez pas si elle avait un petit ami ? s’étonna-t-il.

Je lâchai en soupirant :

‒ Elle fréquentait un garçon du nom d’Anthony Lapointe.

‒ Son chum alors ?

‒ Je ne sais pas trop, répondis-je, agacée.

J’étais anesthésiée, assommée par la nouvelle, et le fait d’autopsier ainsi la vie intime de Johanne me donnait la nausée. J’espérais qu’elle allait débarquer d’un moment à l’autre avec son sourire et ses cheveux souples coulant sur ses épaules, nous surprenant en train de parler d’elle.

‒ Expliquez-vous s’il vous plaît, demanda Jacques Delorme en adoucissant sa voix.

J’obtempérai :

‒ Ils avaient des relations bizarres, distantes, comme s’ils ne s’aimaient pas vraiment. En fait, j’avais l’impression qu’Anthony était amoureux et pas elle. Johanne semblait l’ignorer, le repoussait sans cesse tout en lui faisant du charme.

Le policier hocha la tête d’un air soucieux.

‒ A quoi était-ce dû selon vous ?

‒ Je ne sais pas, je crois qu’elle s’amusait avec lui.

Il eut une moue dubitative et murmura comme pour lui-même :

‒ Jouer avec le cœur d’un homme peut être dangereux…

Puis il me regarda de nouveau et demanda :

‒ Rien d’autre ?

‒ Je n’en sais rien. Elle ne me parlait jamais d’Anthony et je n’avais pas de raison d’aborder la question avec elle.

A la vérité, je l’avais questionnée à ce sujet et elle m’avait renvoyée dans mes buts. Une autre fois, elle m’avait demandé :

‒ Anne, as-tu un chum ?

‒ Pas depuis un moment, avais-je répondu simplement, peu soucieuse de m’étendre sur le sujet.

Sa réaction m’avait surprise.

‒ T’as bien raison, on est bien mieux entre filles, les mâles sont trop têteux !

Delorme me jeta un regard soupçonneux et, devinant sans doute mes pensées, me demanda de but en blanc :

‒ Et vous, un petit ami en France je suppose…

Je rougis légèrement et baissai les yeux.

‒ Non, pas en ce moment.

Je ne donnai pas d’autres détails car j’estimais que cet aspect de ma vie ne le regardait pas.

Delorme me toisait toujours, sans animosité, mais son regard inquisiteur avait quelque chose de désagréable. Malgré son allure sympathique, c’était un policier dans l’exercice de ses fonctions et j’étais déroutée par son comportement.

‒ Johanne Deschamps s’était-elle récemment chicanée avec quelqu’un ? demanda-t-il. Je veux dire, une dispute vraiment violente, avec Anthony par exemple.

‒ Je n’en ai pas souvenir, pas devant moi en tout cas. Peut-être devriez-vous le lui demander…

‒ C’est bien ce que je compte faire, mais j’ai besoin de votre appréciation des faits.

Tandis que de grosses larmes inondaient mes joues, soulageant un peu la peine qui m’étreignait le cœur, je lui posai la question qui me trottait dans la tête depuis un moment déjà :

‒ Vous pensez qu’elle aurait pu être assassinée par quelqu’un de son entourage ?

Il hésita un moment, évaluant le poids des informations qu’il était autorisé à divulguer.

‒ Eh bien, c’est souvent le cas dans ce genre d’affaire et, apparemment, Johanne Deschamps connaissait son assassin ou, du moins, elle n’avait pas de raison de se méfier car elle lui a ouvert. Il n’y a aucune trace d’effraction. Elle n’a aucune blessure de défense, ce qui veut dire que l’assassin se tenait près d’elle lorsqu’il l’a agressée…

‒ Blessure de défense ?

‒ Oui, le genre de lésions que vous pouvez avoir en cherchant à vous protéger avec les mains, les bras. C’est généralement le cas quand vous voyez venir l’attaque. De telles blessures infligées par une hache ne peuvent passer inaperçues, or le médecin pathologiste n’en a décelé aucune.

‒ Elle était seule n’est-ce pas ?

‒ C’est ce que prétendent sa mère et sa sœur. Elle devait les rejoindre à La Baie vers 8 heures du soir pour le réveillon du nouvel an. Ne la voyant pas venir, elles ont alerté les voisins. Elle ne répondait ni au téléphone fixe, ni sur son téléphone cellulaire. On l’a trouvée dans la cuisine. La porte n’était pas barrée.

‒ Ça devait être terrible…

‒ Ce n’était pas très beau en effet, du moins j’imagine, car je n’y étais pas. Ce sont mes collègues de Chicoutimi qui ont procédé aux premières constatations. Je ne fais que les aider en recueillant divers témoignages dans la région de Sherbrooke.

‒ Et personne n’avait rien remarqué malgré la porte ouverte ? demandai-je en maudissant l’indifférence des gens vis-à-vis de leurs semblables.

‒ La lumière était éteinte et les voisins savaient que la famille Deschamps devait aller passer la soirée sur la glace. Il faisait nuit depuis longtemps lorsqu’ils se sont inquiétés de son sort et il y avait déjà plusieurs heures qu’elle était décédée. Savez-vous toujours si vos voisins de chambre sont là ?

Je ne répondis pas. Je devais bien avouer que le sort de Josée Miousse, ma voisine la plus proche m’indifférait, du moins tant qu’elle ne se faisait pas agresser à quelques mètres de moi. Ce n’était pas une personne d’un abord agréable. Bourrée de complexes, elle vouait à tout être plus gracieux qu’elle – c’est-à-dire à la presque totalité de la gente féminine – une haine farouche qui transpirait dans ses moindres remarques.

‒ Je ne pensais pas qu’une telle chose était possible au Québec… dis-je à voix basse.

L’enquêteur haussa les épaules et prit un air fataliste.

‒ Pourquoi, parce que nous sommes chaleureux et accueillants ? Les Etats-Unis n’ont pas le monopole de la violence et de la folie. Ce qui se passe de l’autre côté de la frontière finit tôt ou tard par arriver chez nous. C’est même quelque chose qui s’exporte très bien.

‒ Mon Dieu, soupirai-je, pourquoi elle ?

‒ C’est une question digne d’intérêt et nous sommes quelques-uns à vouloir y répondre. Nous espérons aussi que les proches de Johanne Deschamps pourront nous donner suffisamment d’informations pour nous orienter vers la bonne piste.

Il me regarda à nouveau dans les yeux.

‒ Êtes-vous certaine de n’avoir vu personne lui tourner autour, l’agresser verbalement ?

‒ Non, à part Anthony qui ne la quittait pas d’une semelle, du moins quand elle le lui permettait. Mais il n’était jamais agressif. Vous pensez au crime d’un amoureux éconduit ?

‒ Il est trop tôt pour émettre des hypothèses. En tout cas, ce n’est pas un meurtre de circonstances, accompli par un voleur surpris sur le fait. Le vol n’était pas le motif de l’agression. Aucun objet n’a été déplacé en dehors de la scène de crime.

Je bus un peu de mon café. Il avait refroidi et me parut amer. Je m’essuyai les yeux d’un revers de manche et jetai un coup d’œil par la fenêtre. Le ciel était toujours aussi gris et un vent d’ouest agitait les branches des arbres et frappait de plein fouet les carreaux constellés de flocons et d’étoiles de givre. Jacques Delorme vida son mug. J’en profitai pour lui demander :

‒ Que faisait-elle quand elle a été attaquée ?

‒ On pense qu’elle était à la cuisine mais rien n’est certain puisqu’elle s’est déplacée pour aller ouvrir. Pourquoi ?

‒ Juste pour savoir, dis-je en détournant le regard.

Il se leva et à son tour, regarda au-dehors et déclara :

‒ On annonce du temps plus froid et encore de la neige pour les jours à venir. Il n’y a que les Européens pour aimer nos hivers !

Puis il se retourna vers moi et, tout en me dévisageant, il me tendit une carte de visite. Je remarquai son beau regard gris-vert.

‒ Si d’autres détails vous reviennent en mémoire, n’hésitez pas à me contacter à ce numéro. J’ai ajouté les coordonnées du policier chargé de l’enquête à Chicoutimi.

Il me demanda sur un ton moins officiel :

‒ Ça va aller ?

‒ Oui, je pense. Je vais appeler une amie. Ça va m’aider, répondis-je en me mouchant.

‒ Je dois vous laisser… Savez-vous où je pourrais contacter Jean Lavigne ? Il n’était pas chez lui hier au soir.

‒ Je crois qu’il allait chez son fils à Montréal mais je ne sais pas s’il y est encore.

‒ Merci pour le café. Ne vous dérangez pas, je connais le chemin.

Jacques Delorme enfila son parka et s’éloigna dans l’entrée. J’abandonnai les tasses dans l’évier et filai directement dans ma chambre. Depuis ma fenêtre, j’aperçus la grosse voiture vert sombre quittant le stationnement des Résidences. Je la suivis un moment des yeux, la tête appuyée contre le vitrage.

Les souvenirs affluaient pêle-mêle, aussi nombreux que mes larmes : les baignades dans le lac Stukeley, les parties en plein air autour d’un barbecue et les soirées shooters au "Kudsak", la discothèque de l’université. Tout cela appartenait désormais au passé car Johanne était morte.

Je me demandais ce qui avait bien pu se passer à Hébertville, le soir du réveillon de fin d’année. Je me reprochais mon absence : si j’avais été aux côtés de mon amie, peut-être ne lui serait-il rien arrivé… Mais je l’avais abandonnée. J’étais allée m’amuser, ignorant que quelqu’un s’apprêtait à la tuer.

Elle se trouvait dans la cuisine lorsqu’elle avait été agressée, et si elle était encore chez elle à 6 heures du soir, c’était parce que je lui avais fixé rendez-vous sur le Net et que j’étais en retard. Je revoyais défiler devant mes yeux l’effrayante succession d’événements anodins qui s’étaient combinés pour faire de notre complicité un rendez-vous mortel.

Après ma soirée chez les Lavigne, le soir du 25 décembre, Eva me sentant triste et tendue, m’avait proposé : « Après-demain, je vais à Boston pour visiter un ami autrichien qui travaille à Harvard. Veux-tu m’accompagner ? »

J’avais accepté avec enthousiasme car j’appréciais Eva. Née près de la frontière tchèque, brune et de petite taille avec un air désabusé qui lui avait valu le surnom affectueux de "Snoopy", elle compensait un physique peu attrayant par une extrême gentillesse et une compétence reconnue de tous. Johanne avait accueilli fraîchement la nouvelle, me souhaitant seulement de « bien en profiter ». J’avais suivi son conseil. Ma tristesse s’était envolée dans les White Mountains mais je n’avais fait que laisser mes soucis à la frontière. En revenant, quatre jours plus tard, un sombre pressentiment m’avait envahie et, de manière inexpliquée, l’angoisse m’avait retrouvée au poste d’immigration de Rock Island. Je comprenais maintenant pourquoi. Je repensais aussi à la soirée qui avait suivi. C’était notre dernier rendez-vous sur le Net et Johanne n’avait plus que quelques heures à vivre.

Quatre nouveaux messages m’attendaient dans ma boîte aux lettres, un par jour. Tous émanaient de Johanne et chacun d’eux était accompagné, en pièce jointe, d’une photo de mon amie. Elle était emmitouflée dans un anorak jaune canari et prenait des poses cocasses. En arrière-plan, je devinai Hébertville avec ses petites maisons couvertes de bardeaux et coiffées de toits de tôles peintes ou de fausses ardoises couvertes de neige. C’était un village canadien tel que je l’avais toujours imaginé, hérissé de poteaux téléphoniques et parcouru d’un réseau de fils disgracieux. Il paraissait isolé dans les solitudes glaciales, recroquevillé sous l’hiver, mais le sourire de Johanne illuminait le paysage comme un soleil.

J’étais en retard à tel point qu’elle m’avait envoyé un rappel à l’ordre pour me montrer son impatience, ignorant que nous avions eu bien du mal à dompter l’antique Pontiac Le Mans d’Eva sur la neige fraîche et avions dû considérablement réduire notre moyenne. Je l’avais rejointe sans attendre et je ne lui avais pas caché mon vague à l’âme, sans pour autant en préciser la cause.

johebert : Flattee que tu t’ennuies sans moi ! Tu vois, tu aurais du m’accompagner à Hebertville, je n’ai plus une minute a moi.

J’avais en effet refusé son invitation car je ne voulais pas m’imposer chez elle alors même que ses parents ne l’avaient pas vue depuis plusieurs mois.

anadore : J’imagine que tu tchatches beaucoup…

Elle m’avait envoyé un smiley moqueur, sans pour autant répondre à mon allusion. Elle savait bien que je n’approuvais guère cette occupation.

johebert : J’ai enfin pu skier et faire du patinage et ce soir on part feter la nouvelle annee sur le Saguenay.

anadore : Sur le Saguenay ?

johebert : Oui, sur la glace, on va faire de la peche blanche. On loue une cabane a La Baie. C’est trop le fun, on peut y souper, y dormir et on peche aussi. En plus, il fait un temps magnifique.

Je regrettais le soleil. A Sherbrooke, il avait encore neigé et dans le halo orangé des lampadaires, quelques flocons descendaient gracieusement.

johebert : Tu fais quoi ce soir ?

anadore : Je fete la nouvelle annee avec Eva, Benoit et Nancy et il y aura sans doute Daniele. On va au Kudsak… comme d’habitude.

johebert : Eva, toujours Eva, tu veux me rendre jalouse ! lol !

anadore : Elle est tres sympa !

johebert : Cool, c’etait un joke.

C’était peut-être une plaisanterie, mais la remarque m’avait agacée. Depuis quelque temps, j’avais ressenti quelque chose de pressant dans son attitude, comme si notre amitié ne lui suffisait plus. La soirée s’avançait et j’avais mis fin à notre discussion pour rejoindre Eva et les autres au Kudsak.

anadore : RDV demain a 18h ?

johebert : C’est tard ! Le matin c’est pas possible ?

anadore : Demain, journee repos. Je ne sors pas de ma chambre avant la nuit tombee !!!

johebert : J’attendrai que tu te reveilles alors, miss marmotte. OK pour 18 h !

J’avais passé le dernier jour de l’année blottie dans mon lit, un livre à la main, ne relevant le nez que pour regarder les flocons qui tombaient mollement, appréciant la chaleur de ma chambre et me levant avec regret lorsque mon estomac lançait des appels trop pressants. Lorsque je m’étais connectée à 18 heures précises, Johanne n’était pas en ligne. J’avais patienté près d’une heure puis j’avais abandonné, déçue mais pas vraiment inquiète. Je lui avais envoyé un message pour lui montrer que je ne l’avais pas oubliée avant de m’habiller chaudement pour rejoindre mes amis.

Alors que, brisée par l’émotion, je regardais distraitement par la fenêtre de ma chambre, les images se bousculaient dans ma tête et la moindre vision anodine prenait des allures de cauchemar. Johanne devait être déjà morte lorsque je m’étais attablée au Kudsak sur le coup des 7 heures du soir en compagnie d’un petit groupe d’amis : Eva, Danièle, Benoît et Nancy, sa blonde. Je m’apprêtais à passer une soirée calme. En fait, ma tranquillité avait été de courte durée…

J’allais plonger le nez dans mon verre lorsque mon regard avait croisé celui d’Anthony Lapointe, le chum de Johanne qui était accoudé au bar. Il avait levé son verre à mon intention et m’avait souri. Je lui avais rendu son sourire par politesse ou peut-être par réflexe, ce genre de réaction idiote qu’on regrette immédiatement tout en sachant qu’il est trop tard. Il avait pris mon amabilité apparente pour une invitation à le rejoindre et c’est seulement lorsqu’il était venu se planter devant notre table que je m’étais rendu compte qu’il titubait. Il était en sueur et ses yeux indiquaient, sans erreur possible, qu’il n’en était pas à son premier verre.

‒ Alors la Française, pour ton premier réveillon au Québec, vas-tu danser toute la nuit ? m’avait-il demandé d’une voix pâteuse.

J’avais répondu avec une froideur calculée :

‒ Je n’aime pas danser…

‒ Ah ! s’était-il exclamé en vidant sa bouteille d’un trait, c’est plate, ça va te paraître long jusqu’à minuit !

‒ On ne reste pas, nous avons une soirée entre amis.

‒ Je vois, juste le temps de caler une ou deux bières avant le party.

Je restai silencieuse et tentai de l’ignorer. Je l’avais pris en pitié alors qu’il tentait sans succès de séduire la belle Johanne, mais maintenant que je le voyais passablement éméché, il avait cessé de m’émouvoir et me faisait plutôt l’impression d’être un gros plouc mal élevé.

Il ne va tout de même pas nous coller aux basques toute la soirée, pensais-je.

Comme pour me répondre, il s’était assis sur un coin de la table en accompagnant la musique d’un mouvement de sa bouteille, bien décidé à s’incruster. Il n’avait pas eu à faire preuve d’une grande imagination pour s’immiscer dans notre groupe. Eva, qui avait le cœur sur la main et ne se rendait visiblement pas compte de son état, lui avait proposé de se joindre à nous malgré mes protestations silencieuses. Ainsi, l’an 2000 s’était achevé sans qu’Anthony m’ait quittée d’une semelle, tentant maladroitement de se faire passer pour un gentleman pour camoufler ses manœuvres d’approche grossières. Je m’étonnais alors qu’il ait si subitement renoncé à Johanne…

L’idée m’avait aiguillonnée comme une piqûre de guêpe et la douleur irradiait dans ma poitrine, me coupant le souffle. J’avais soudain cessé de pleurer. Les mots de Jacques Delorme me revenaient comme une litanie : « …apparemment, Johanne Deschamps connaissait son assassin… jouer avec le cœur d’un homme peut être dangereux… ». Se pouvait-il que…

Lorsque je l’avais envoyé paître, lassée de le sentir me peloter les épaules, j’avais cru voir dans les yeux d’Anthony cette même lueur de colère qu’il avait parfois quand Johanne le tournait en ridicule. Il ne paraissait pas violent malgré sa carrure impressionnante, mais jusqu’où pouvait-il aller s’il perdait le contrôle ? Un frisson me parcourut l’échine. Je tentai de me raisonner : il y avait sans doute eu préméditation et cela ressemblait plus aux agissements criminels d’un psychopathe qu’à la violence extrême d’un amoureux désespéré.

J’étais perdue. Je cherchai désespérément un point dans la blancheur du dehors pour fixer mon attention et m’aider à reprendre pied mais ce que je vis me fit tressaillir : une ombre s’avançait vers le bloc, une silhouette pliée en deux, luttant contre le vent. Sa démarche hésitante m’était familière mais ce matin-là, je crus y reconnaître le pas lourd et saccadé de la Camarde. Je m’éloignai de la fenêtre et verrouillai ma porte en toute hâte. Je pris mon téléphone et appelai Eva pour lui apprendre la triste nouvelle, lui demandant de venir me rejoindre. Et je ne répondis pas lorsque Bernard Pilotte vint frapper à ma porte.

A suivre...

© Lignes Imaginaires 2017/Christophe Dugave 2003

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kitana

Alors reprenons un joure j ai voulu aller dans une ville qui s apellait mystery speel car on m avait accptée en tant que nounou d une fille qui me fait penser a ma soeur et aussi qui sapelle Lorie !! et le frere de lorie me fait penser à mon frere qui s' apellait nicolae !!!!!!!!!! mais bon je vais aller a un hotel passer 2 nuit la ba rester 4 ans ave les bartholy sa passe creme je gare ma voiture et met un portail au cas ou on veux la voler imposible ! je me rend a l aceuil un homme je vais lire dans ses penser son PERVER !!!!!!! il parle de mon beua jolie petit c... et de mes belle forme pffff je prend une chambre et j m en fous royalement de ses explication pour me matter je defait a moitier mes valise je prend une poche de sang je met ma nuissete je bois mon sang puis au lit car demain je vais me rendre la fac pour m inscrire (le matin) je me leve jette un sore sur mes valise pour ne pas voire les poche de sang et mon grimoire je me rend a la fac je serai accapeter dans 1 MOIS !!!!!!!!! QUOI ET MES ETUDE pourquoi moi!!!!!!!!!!!!!!!! se soire je me rend cher les bartoly on ma avancer d une nuit je vais recher mes valise puis je suis devant un manoire plutot filipant je tape a la porte personne puis une deuxieme je decide de partirer quand soudian .......................................................................................................................... NICOLAE on sais serrer dans le bras puis mon frere cri LORI VIEN VOIRE TA NOUNOU !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! !!!! elle me sautaire dans les bras mais je sens une personne me prendre le bras qui sais ...................... A SUIVRE !!!!!
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Défi
Elliott héducy

Ils montèrent dans le métro, Lise avant Jean. Dans la rame, il repérèrent deux places vides et s'assirent.
-J'espère que le boss a apprécié mon rapport commercial, dit Lise. J'ai sacrifié ma nuit dessus.
-Il n'y a aucune raison pour qu'il ne l'ai pas aimé, la rassura Jean. Le boss t'as à la bonne, tu sais. Il te considère comme un des moteurs de cette entreprise.
-Dis plutôt qu'il m'aimerait bien dans son lit. Tu devrais voir comment il me regarde, quand je passe devant son bureau.
Le métro avait déjà traversé quatre stations. La machine émettait maintenant son bruit de croisière et le trajet était devenu monotone.
A la cinquième station, Jean vit le premier qu'un homme suspect avait grimpé dans la rame. L'individu dégageait une odeur d'alcool. Il portait un long manteau beige, des lunettes, et l'on voyait ses jambes nues. Jean pria pour qu'il ait mis un short en dessous.
- Encore un clodo, persifla soudain Lise. Celui-là n'a même pas fait l'effort de mettre un pantalon.
-Arrête. Peut-être qu'un jour a-t-il travaillé mais que sa boîte a coulé, répliqua Jean. Tu ne le connais même pas.
A environ quatre mètres devant eux, une adolescente écoutait ses tubes. Ses écouteurs se vissaient dans ses oreilles et la coupait du bruit extérieur.
L'homme un peu suspect s'approchait d'elle. Il mouvait avec lenteur sa grande carcasse, et ne quittait pas des yeux sa tête blonde ni sa nuque rose et découverte.
Il commença à déboutonner son long manteau. La tension se fit palpable parmis les usagers. De nombreux passagers se tenaient là. Ils se demandaient tous ce qu'allait faire l'homme.
Quand il eut finit de déboutonner son manteau, les passagers découvrirent qu'il était nu.Il balaya son sexe de droite à gauche devant l'adolescente qui mit un temps à réagir. Elle pleurait pendant que le bonhomme continuait sa manoeuvre en y prenant un plaisir malsain.
Jean avait perdu tous ses repères.
- Mais c'est quoi ce bordel! s'indigna Lise. Il faut l'arrêter!
Jean regarda autour de lui. Il n'était pas bien costaud, alors il se voyait mal s'interposer entre le pervers et la jeune fille. Malheureusement,il n'y avait dans cette rame que des femmes et des vieillars et il était le seul à pouvoir agir. Jean respira un grand coup. Peut-être qu'avec une bonne droite derrière la nuque, rapide, précise, comme à la télé, il assomerait le colosse et aurait le temps d'appeler la police.
Jean se tint prêt. Il semblait sur le qui-vive. Mais Lise lut ses intentions dans son regard et saisit son bras.
-Non. N'y va pas. Tu te prendras juste un coup de couteau, et mourras bêtement.
Le ton sur lequel elle prononça ces mots me glaça les veines. La banalité du quotidien avait laissé la place à une terrifiante situation d'urgence. Le genre de situation qui vous change un homme.
Je restais donc sur mon siège, et attendis de voir la suite. Le bonhomme harcelait toujours cette pauvre fille sans que personne n'eut parut l'avoir remarqué. Au bout de cinq minutes, il lui attrapa le bras. Il défit son vêtement, la courba et... ce qui arriva ensuite, je ne peux décemment pas vous le raconter.

Les policiers ont reconnu que Jeanne Gernez, quinze ans, avait subi un viol dans les transports en commun, au jour du vingt-sixième janvier deux-mille dix-huit à dix-huit heures. Ils ont également inculpé tous les passagers présents ce soir là pour non assistance à personne en danger. Jean et Lise sont concernés.
-Je mérite pas d'être en vie.
Jean et Lise songeaient dans un parc à la frontière entre le quinzième et la quartier de la tour eiffel. Ils avaient assistés au viol il y a deux semaines. Aucun des deux ne parvenaient encore à bien dormir la nuit, et, dans leurs cauchemars, chacun réentendait les cris de Jeanne.
-Ne dis pas cela, lui répondit Lise. S'il y a une responsable ici, c'est moi, et c'est moi qui devrait être à cette heure-ci dans un cercueil.
Lise rêvassait. Elle aimait bien ça, rêvasser, depuis deux semaines, adoptant quand elle s'oubliait un air profond et lointain. Soudain, elle pleura.
-hé moi, je pensais à ce que mon boss allait penser de moi, et,...et, je ne voulais pas d'histoire. On violait une fille devant mes yeux, et je n'ai fait que réfléchir à ma carrière...
Jean eut de la peine pour elle. Quoiqu'il en avait aussi pour lui-même. Certains gestes de la vie quotidienne comme de regarder son reflet dans la glace se montrèrent pénibles. Il ne pouvait plus non plus fixer ses enfants, et quand il y parvenait, il imaginait un autre lui se tortiller péniblement sur son siège pendant qu'un de ses enfants se faisait violer.

Deux ans s'écoulèrent. Lise avait fini par se faire une raison, et après quelques séances de psy, Jean se reconstruisit un amour propre. Le train train de vie avait repris, et un soir où Jean préparait la cuisine, il réussit pour la première fois à parler à sa femme de l'incident.
-Tu sais, chérie.... c'est peut-être un cliché que j'ai pu lire dans un roman à l'eau de rose , mais voilà; il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à elle.
Sa compagne s'appelait Carmen. Il l'avait épousé pour sa gentillesse, et elle avait toujours un mot gentil à lui adresser, ou de bons conseils à lui prodiguer.
-Ce n'est pas de ta faute. Ce qui arriva, c'est que tu as eu peur. C'est normal. Je dirais même que, parfois , ça demande du courage, d'avoir peur. Le courage de se dire qu'après cela, on se détestera pour toujours, mais qu'on reverra sa famille et qu'on continuera de s'en occuper.
Carmen était aussi très philosophe.
-Oui, mais tu ne comprends pas. Je... j'ai sincèrement eu peur. Oui, j'ai eu les jetons de ne plus vous voir, mais il y a autre chose. J'ai eu peur pour moi. Et j'ai agi comme une tapette.
-Oui, t'as vraiment agi comme un connard.
Ils ne l'avaient pas entendu entrer, à cause des plaques de cuisson. Gérard Gernez se tenait devant eux, un couteau à la main.
-Tu me reconnais, Jean? Depuis le départ, tu savais qu'un de ces jours je te rendrais une petite visite.
Jean ne joua même pas aux surpris. Il avait gardé ce secret depuis bien longtemps. L'adolescente qu'il avait laissé se faire violer s'avéra être la fille d'un ancien collègue, Gérard Gernez. Ils n'avaient jamais été les meilleurs amis du monde, mais à l'époque, ils se disaient toujours bonjour et s'échangèrent deux, trois blagues sur la nouvelle performance du fc club de lens ou sur la tenue de la chanteuse Israëlienne à l'eurovision. A présent, Gérard Gernez le regardait avec les yeux d'un fou, et il menaçait sa vie, et celle de son épouse.
-Gérard, je ... je suis désolé. Je ne pense pas pouvoir effacer ce qu'il s'est passé, sinon crois moi que je l'aurais fait dans la minute. Mais tout faire en mon pouvoir pour me faire pardonner, cela me semble possible.
-Te faire pardonner,... te faire pardonner...
Gérard se répéta au moins quatre/cinq fois, et Jean crut qu'il ne s'arrêterait pas, mais il enchaina;
- Crois tu que l'on parle de choses pardonnables? que ce dont on t'accuse est pardonnable?
-Non... mais je..
- Tu n'as RIEN FAIT!
Le hurlement de Gérard retentit dans la cuisine. Le temps se figea une minute. Puis Gérard avança vers Jean.
- Tu voudrais que je t'excuse? Cela soulagerait-il ta petite conscience? Pourrais-tu te représenter tout ce que moi, j'ai du perdre dans cette histoire que tu aurais pu éviter?
Gérard avait atteint la cuisinière. Il tenait maintenant Jean par la taille, lui appuyant son couteau sur la gorge.
-Tu veux te faire pardonner? demanda-t-il.
-Oui.
-Alors pas bougé.
Gérard relâcha la pression et rangea sa lame. Il se retourna et marcha vers Carmen. Au fond, Jean sut comment ça allait se finir depuis que Gérard lui avait dit de ne pas bouger. Il avait toujours gardé sur lui le couteau qui lui avait servi à couper les tomates. Ce couteau, il l'enfonça dans le dos de Gérard, se libérant de la tension, se libérant de la peur, pour découvrir une peur et une culpabilité encore plus grande que celles qui l'habitaient depuis maintenant deux ans.
La justice condamna Jean à treize ans de prison. Il avait assassiné un homme de sang froid, n'avait pu invoquer la légitime défense. Il l'avait poignardé dans le dos. Jean était dans la force de l'âge. Il adorait sa vie, qu'il voulait heureuse et prolifique. A présent, Jean était un criminel. Et je vais vous paraître prétentieux, mais laissez moi vous dire que s'il avait eu des couilles, il serait encore dans le peloton de tête de la fameuse course au bonheur.


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Moriarty

Du Chaos naissent les étoiles
 (« Le jour où je me suis aimé pour de vrai », écrit par Kim et Alison McMillen)

Le jour où je me suis aimé pour de vrai… On peut dire qu'il est arrivé. Et qu'il n'est pas arrivé. Les deux en même temps. J'ai mis du temps à comprendre. Comprendre quoi ? Je ne serais jamais comme les autres. Ça avait été sous-jacent toute ma vie. Mais ça a fait « ding » dans ma tête en cours de sociologie. Quand tous les exemples donnés ne s'appliquaient pas à moi.

J'ai regardé autour de moi et j'ai compris.


J'ai compris que je ne serais jamais comme ces gens autour de moi. Cette différence, je me la trainais depuis des années. Ils venaient tous de grandes villes. Je viens d'un petit patelin perdu – que j'aime – dont personne ne connaît jamais le nom, même dans la région.


Et je me suis souvenu.

A mon entrée au lycée, le regard étonné du professeur principal, lorsque j'avais donné le nom et la ville de mon collège. Comme si les élèves de cet établissement ne pouvait pas réussir dans une filière générale – pis encore, avec une option scientifique !

Avant ça, au collège, on me regardait déjà comme une extraterrestre. Des bonnes notes. Pas de la ville – même là, à moins de huit kilomètres de mon village, personne n'en connaissait le nom !  Je n'aimais pas la même musique. Je n'avais pas le même genre de centres d'intérêts. Je ne fumais pas en cachette dans les WC. J'aimais  les livres plus que je ne m'intéressais aux garçons. Je m'habillais comme un mec, trouvant les jeans plus confortables que les jupes. Grande gueule. Des blagues étranges, qui attirent l'animosité – le premier degré n'est pas à la portée de tout le monde, mais je ne le savais pas encore. Mes amis, les vrais n'étaient pas dans la même classe.

Et ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe.

Encore avant, je préférais jouer au foot, à la balle au prisonnier, grimper dans la cage à écureuils, courir avec les garçons, plutôt que de m'asseoir à discuter… Discuter de quoi ? Je n'ai jamais su. Jamais su parler pour ne rien dire. Je préférais le basket et le judo à la gymnastique. Partir explorer les environs à vélo avec mon ami d'enfance. Combattre des dragons imaginaires.

Et ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe commençait à apparaître.

Plus jeune encore, et l'anecdote semble être une des favorites dans la famille – de même que mon exploit de « monter » sur un arbre en vélo, de peur de freiner dans les graviers – cette fois où mon grand-père m'avait offert une poupée. Que j'avais jetée pour mieux jouer avec les petites voitures de mon frère.

Et déjà, je ne voulais pas entrer dans les cases faites pour moi.

Toujours au lycée, à l'internat, être enfermée avec des filles était pour moi une torture. Maquillages, garçons, tels étaient leurs sujets de conversations. J'en étais toujours à chercher des dragons à combattre, dévorant bouquin sur bouquin.
Passant le permis moto - « Ah non, tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ! » Et si, Mémé, moi aussi.
Premier contact avec les machines – qui devint mon seul contact avec les filles de l'internat.

Et toujours, ce sentiment de n'appartenir à aucun groupe.

Comme le dit le proverbe, il vaut mieux être seul que mal accompagné. Mais je ne traverse pas la vie sans personne autour de moi. Il y a quelques personnes qui sont incluses dans ma bulle de différence et d'indifférence.

J'ai continué mon chemin, dans un monde où mes interlocuteurs principaux prennent place derrière des machines, ordinateurs et téléphone. Dans ma promotion, c'était déjà le cas. Vous voulez savoir un secret ? Les informaticiens sont parfois pire qu'un troupeau de filles adolescentes. Là non plus je ne me sentais pas à ma place. Pas incluse dans un groupe.
J'y ai appris que certains pouvaient être vraiment cons et pour sauver leur cul, risquer de mettre toute votre carrière en danger pour simplement sauver leur année scolaire. J'y ai appris que faire des grands plans n'amenait que la déception. J'y ai appris que l'argent achetait le diplôme et qu'au final, les connaissances acquises n'étaient pas importante.

Et une fois de plus, le sentiment de ne pas faire partie du groupe.

Mais j'avais compris. J'avais compris que la réussite, ce n'était pas de faire partie d'un de ces groupes. De vouloir s'affilier à quelque chose qui ne serait pas moi. Je n'ai pas besoin de la plupart d'entre eux. Nous pouvons faire un bout de chemin ensemble, mais ils ne sont pas moi. Je ne suis pas eux. Je suis libre d'aller de mon côté. De remonter à contre-courant. D'être une fille et d'aimer la moto, l'informatique, les sports de combat, les films de science-fiction, le hard-rock et les machines.

Je suis un électron libre de sa trajectoire. Libre de gravité aléatoirement. De me perdre sur mes propres chemins.

Libre de n'appartenir à aucun groupe.

Libre de douter, la nuit, de mes choix. Libre de m'aimer et de m'accepter comme je suis. Comme les autres ne peuvent m'accepter et m'aimer.
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