Chapitre 29 : L'évasion - (2/3)

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Sarin regarda alternativement la jeune Yriani et son amie naytaine. Il était vrai que sa peau claire serait bien visible même dans la nuit la plus sombre. Dovaren, par contre, devait être parfaitement invisible.

— Et toi ? demanda Deirane, tu es sûre de ne pas vouloir venir ?

— Le harem me convient. J’y suis à l’abri du besoin, je peux y exercer mon art en toute sécurité et Brun est un amant très correct. Et comme je ne répugne pas à prendre mon plaisir avec d’autres femmes et que les eunuques disponibles sont nombreux, je suis comblée de ce côté-là également. Puisque c’est la dernière fois que nous nous voyons, bonne chance à toutes.

Les trois amies s’enlacèrent, seule Dursun resta en dehors de l’accolade générale. Puis les novices rejoignirent leur quartier.

La nuit tombait. Les quatre fuyardes avaient depuis longtemps préparé les habits pour leur évasion. Mais elles ne les avaient pas revêtus. Elles auraient paru suspectes si elles avaient été surprises en traversant ainsi le harem. À la place, elles les avaient pliés dans l’étui de l’usfilevi de Deirane. Personne ne serait étonné de la voir s’enfoncer dans les jardins à la nuit tombée. Elle allait souvent s’entraîner dans un coin tranquille. À l’occasion, quelques-unes de ses amies viennent avec elle. Parfois, des concubines les suivaient, mais elles restaient rarement plus de quelques calsihons. La nuit noire les effrayait alors que Deirane trouvait sa fraîcheur agréable après la lourdeur de la journée.

Dursun ne devait pas les accompagner. Afin de se fournir un alibi, elle avait emmené Elya dans la salle des novices, pour l’aider à réviser ses leçons, bien avant que les autres ne commençassent leurs préparatifs. Ainsi, elle pourrait affirmer qu’elle ignorait ce qu’elles organisaient. Et donner une explication plausible au fait qu’elle ne les accompagnât pas avec elle cette nuit-là. Elya éprouvait des difficultés dans l’apprentissage de la lecture et ce n’était pas la première fois que la Shacandsen s’isolait avec elle. Ce douzain, c’était même assez fréquent. Personne ne serait donc surpris de la voir seule.

Les adieux eurent lieu dans la chambre de Deirane. Elles enlacèrent l’une après l’autre la petite Aclanli. Les mains de cette dernière s’attardèrent un peu plus que nécessaire sur le corps de Deirane qui semblait n’y accorder aucune importance. Par contre, pour Nëjya les choses se passèrent différemment.

— Je regrette que tu ne puisses pas venir, se désola Nëjya.

— Et moi que toi tu ne puisses rester.

— Ça fait trop longtemps que j’attends une occasion comme celle-là. Je ne peux pas la laisser m’échapper.

— Je comprends. C’est quand même dur.

Leurs corps se serrèrent étroitement. Les mains se firent câlines. Les deux femmes étaient quasiment de la même taille. Leurs bouches se joignirent et elles s’embrassèrent. Deirane les regarda, totalement surprise par ce qui était en train de se passer devant elle. Pourtant elle les avait vu échanger des caresses, mais elle n’en avait pas tiré toutes les implications. Elle tourna la tête vers Dovaren qui leva les épaules d’une façon qui signifiait « tu n’avais pas compris ? ». Loumäi ricana d’un air gêné et détourna les yeux. Le baiser s’éternisant, Deirane commençait à être mal à l’aise. D’autant plus que Dursun avait déboutonné le corsage de Nëjya et s’était légèrement écartée pour libérer la robe qui tomba au sol. Sa bouche parcourait maintenant le corps dénudé, le cou, le haut de la poitrine. La Samborren la laissa profiter d’elle un long moment avant de la repousser.

— Je dois y aller, murmura-t-elle.

Dursun s’éloigna. Les yeux pleins de larmes, elle s’enfuit.

Dovaren ramassa la robe.

— Au moins, tu es en partie prête. Tu t’habilleras plus vite.

Bien que ce fût une plaisanterie, elle n’avait pas totalement tort. Une concubine nue dans les jardins du harem ne présentait rien d’extraordinaire. Surtout parmi les plus belles. Et belle, Nëjya l’était. Mais en voyant les yeux troublés de son amie, son sourire s’effaça.

— Je suis désolée, j’ignorai que vos sentiments étaient si profonds.

— C’est bon, annonça-t-elle, je suis prête.

Fièrement, elle gonfla la poitrine. Deirane prit son usfilevi. Plus exactement, son étui puisqu’elle en avait extrait l’instrument afin de libérer de la place pour leur costume et l’avait caché sous le lit. L’abandonner lui brisait le cœur, mais elle ne pouvait pas l’emporter. Quelques coussins étaient glissés sous la couverture pour faire croire à un corps endormi. Jusqu’à présent, personne n’était entré dans la chambre la nuit, mais il suffisait qu’aujourd’hui cela se produisît pour tout flanquer par terre. Dovaren et Nëjya avaient procédé de même dans leurs quartiers. Tout était fin prêt.

Les quatre fuyardes se faufilèrent hors du bâtiment vers le jardin. À cette heure tardive, peu de monde traînait encore dans les parties communes. Les quelques concubines qui n’étaient pas chez elles, isolées, se mêlaient peu à un groupe constitué. Aussi personne n’emboîta le pas à Deirane malgré la présence de son usfilevi.

À l’ouest, le soleil venait de passer derrière les collines qui bordaient la vallée de l’Orvbel. Dans les chemins du jardin, les ombres commençaient à s’étirer. L’annonce prochaine d’une tempête avait repoussé les rares noctambules dans les bâtiments. Elle ne devait pas arriver avant quelques jours pourtant. Elles n’allaient pas se plaindre, cela arrangeait leurs affaires, en évitant de se faire repérer maintenant, et en gênant les poursuites après.

Un instant, Deirane se demanda si les frères de Dovaren n’auraient pas synchronisé leur fuite avec la météo. Mais c’était ridicule. On ne pouvait la prévoir qu’un demi-douzain à l’avance. En tout cas, elle trouvait extraordinaire qu’Imoteiv continuât à transmettre les avis malgré les différends entre leurs dirigeants.

Elles étaient arrivées au fond du jardin. L’endroit était discret pour se changer. Mais elles ne pourraient pas rester ici. Le message que Deirane avait reçu donnait une date, mais pas de lieu. C’est donc leurs sauveurs qui devraient les découvrir. Cela limitait les possibilités de cachettes. Elles échangèrent leurs tenues rapidement. Mais seule Dovaren était invisible. La peau claire de Deirane et de Loumäi ressortait nettement sur le noir de leur justaucorps. Et même Nëjya, qui paraissait foncée quand on la voyait séparément, semblait bien pâle face à la Naytaine. Les trois femmes s’enduisirent le visage et les mains d’une crème sombre que Loumäi avait dénichée elles ne savaient où. Cela améliora les choses, bien que ce fût loin d’être parfait. Elles étaient prêtes.

Il n’existait que deux possibilités d’accès aux jardins : le mur oriental et la plage. Même si gagner la plage était facile, monter la falaise jusqu’au palais était plus dur. Les trappes avaient été déverrouillées. Poser le pied sur l’une d’elles et c’était la chute assurée, avec comme réception, dix perches plus bas, des pieux bien affûtés. Les chances qu’ils arrivent par là leur paraissaient faibles et encore moins qu’ils repartent par ce même chemin. Loumäi par exemple, ou Deirane elle-même, en auraient été incapables.

Il restait le mur. Les arbres du jardin le cachaient, mais il était si haut que son sommet était bien visible par endroit. Elles se positionnèrent à une extrémité pour le surveiller dans sa totalité. Mais elles avaient peur que, vu sa longueur, les frères de Dovaren entrassent par l’autre côté sans qu’elles le remarquassent.

L’attente leur parut interminable. La nuit succéda au crépuscule. C’était la fin de l’été. La disparition du soleil n’entraîna aucun refroidissement de l’atmosphère. La chaleur restait étouffante. Heureusement, un petit vent marin faisait circuler l’air et les rafraîchissait. Sinon, immobiles, avec des vêtements aussi près du corps, elles auraient été très mal à l’aise.

C’est Nëjya qui les repéra. Loin, en direction de la mer, elle vit un mouvement au sommet du mur. La seule lune présente dans le ciel ne permettait pas de bien voir ce qui se passait, mais il se produisait quelque chose dans cette direction. Ça ne pouvait être que leurs libérateurs. Qui d’autres serait monté là-haut, au risque de tomber et de se casser le cou ?

Dovaren donna le signal. Les quatre femmes se mirent en route, en direction de leurs sauveurs. La Naytaine avait spontanément pris la tête sans que personne l’eût désignée chef. Elle savait ce qu’elle faisait en apparence. À mesure qu’elles approchaient, elles purent mieux voir ce qui se passait. Deux personnes se tenaient assises au sommet du mur. Ils avaient jeté quelque chose vers l’intérieur des jardins. Une corde certainement, voire plusieurs.

Deirane était inquiète. Le mur était très haut, y compris pour elle qui ayant vécu dans une ferme exposée aux pluies de feu avait dû grimper sur les toits plus souvent qu’à son tour. Mais elle y arriverait. Par contre, elle n’était pas sûre du tout que ses compagnes en seraient capables. Dovaren avait l’air vigoureuse comme ça. Mais elle savait qu’il n’en était rien. Les entraînements à l’épée avaient permis de voir qu’elle ne possédait pas les compétences physiques qu’on aurait pu attendre d’une personne avec sa silhouette. Nëjya se trouvait aussi dans le même cas. Quant à Loumäi, elle était sûre qu’elle n’arriverait jamais à élever son corps jusque-là haut sans aide. Mais peut-être envisageaient-ils de les attacher et de les hisser.

Elles allaient traverser l’allée bien large qui menait jusqu’à la terrasse du harem quand Loumäi retint Dovaren. Elle montra quelque chose dans le noir. Elle remarqua un mouvement à leur droite, difficile à distinguer en l’absence de lumière, mais une troupe nombreuse approchait. Les quatre femmes se cachèrent derrière un grand cyprès juste à temps. Heureusement qu’elles s’étaient camouflées, sinon elles auraient été surprises. Quoique en y réfléchissant, ce déguisement était-il une bonne idée ? Elles auraient été repérées. La belle affaire. Quoi de plus normal qu’une concubine en un tel lieu ? Même en pleine nuit.

Elles regardèrent le groupe passer à quelques perches d’eux se diriger vers le fond du jardin. C’était des gardes du palais. On les reconnaissait facilement grâce à leur longue moustache tombante et à leur large cimeterre. Mais dans la nuit, leur uniforme, pourtant si voyant dans la journée, était à peine visible.

— Que font des gardes rouges ici ? demanda Nëjya, les eunuques sont les seuls hommes ayant le droit d’entrer.

— Je ne sais pas, répondit Deirane.

Mais elle était au bord de la panique. Malgré ses dénégations, elle comprenait parfaitement ce qui se passait.

— Ils vont se faire prendre, gémit Dovaren, je dois aller les prévenir.

— On ne peut rien faire, objecta Nëjya, si on les rejoint, ils nous captureront aussi.

Elles virent les gardes s’engager dans les buissons et s’y cacher. Ils montaient une embuscade.

— J’y vais, annonça Dovaren.

— Non, répondit Deirane

— Je suis une concubine du palais, j’ai le droit d’être ici.

— Pas dans cette tenue, ils sauraient que tu es complice.

Dovaren hésita.

— Ce sont mes frères, je ne peux pas les laisser se faire arrêter.

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