La Culture française a un gros cul

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« Et, prenant pour cibles certains des tenants de cette exégèse (les autres, maîtres, disciples et sous-disciples, auront la tristesse de ne se sentir par là qu’allusivement visés et hués), ces essais sont d’abord des pamphlets : ils ne sont pas agressifs, ils se veulent tels; ils prétendent mettre à plat quelques énormités ambiantes-trop-ambiantes. »

Bernard Dubourg



.Préambule :

        Lecteur, ne sois pas retors. Ne cherche pas à m’interpréter, à me trouver des sous-entendus pernicieux. De tels procédés me sont familiers, mais je sais m’en détacher. Je le fais ici. Je ne te cacherai rien, ne tairai aucune de mes opinions sur le sujet qui nous occupe. Je sais qu’être aussi prompt peut être mal perçu. Je serai clair, tu me trouveras cru, je serai direct, tu me trouveras violent. Alors, avant de poursuivre ta lecture, passons un accord très simple : je serai franc, et tu me liras de la même manière. Je ne ferai ni provocation gratuite ni insulte infondée, et tu n’en chercheras pas entre mes lignes. Lecteur, je veux te parler de la culture. Pas de la culture au sens large, incluant autant les sciences physiques que la chimie, l’économie, l’art et tout ce qui compose la culture générale. Je ne parlerai que de la culture artistique, celle qui va de la littérature à la peinture en passant par la musique, les arts plastiques et éventuellement la philosophie. Mais je me concentrerai essentiellement sur la littérature, les belles lettres. Prends garde à ne pas entendre dans mes mots une critique à l’encontre de cette culture. De tels propos seraient d’une part infondés car je n’ai aucun argument me permettant une telle prouesse, et de l’autre, cela reviendrait à me nier moi-même, en niant ce qui m’a construit et ce dont je suis issu. Je contesterai les utilisations, les analyses et les applications de cette culture telles que l’on en connait aujourd’hui. Nouvelle mise en garde : je ne me porte pas contre la compréhension et l’analyse – légitime – de la littérature et des arts en général. Je conteste l’analyse viscérale, poussée à l’extrême, qui sèche l’œuvre et lui retire sa « substantifique moelle » pour la réduire à un élément de manufacture sans mystère ni force d’émotion immédiate. Je t’en prie, aimable lecteur, ne dénigre pas mon écrit en y opposant des raisonnements valables mais hors propos. Lis tout ce que ma bouche par cette plume (informatique) adresse à ton cerveau, et après, libre à toi de jeter ton ordinateur par la fenêtre, ou de le brûler, suivant ton degré d’indisposition. Mais pour l’instant, s’il te plait, lis-moi.

: fin du préambulE.

         Nous sommes, nous français, dépositaires d’un capital culturel gigantesque. Inutile et absurde de le nier.  Notre héritage littéraire, théâtral, pictural, musical, architectural, plastique, philosophique est reconnu. Une telle puissance de culture devrait nous permettre d’atteindre des sommets toujours plus élevés. Qu’est donc la transmission culturelle sinon une avancée constante en s’appuyant sur ce qui est déjà créé ? Mais nous sommes sortis de cette dynamique d’avancée. Nous nous reposons sur cette montagne d’art qui, croyons-nous, légitime notre temps. Mais nous ne cherchons pas à continuer la construction de notre culture. Celle-ci est comme de la graisse. En l’utilisant pour se mouvoir, ses nutriments se convertissent en muscles et en énergie, mais si nous nous affaissons, elle nous alourdit et nous cloue au sol. La culture française a un gros cul, et nous le trainons avec peine et orgueil. Nous ne créons plus, nous ressassons, nous perpétuons la mémoire de nos génies d’antan tout en clamant à hauts beuglements que jamais plus nous ne verrons de tels esprits, que c’est terminé, et que notre seule fin sera de les honorer, de les encenser. Et nous le faisons, nous les momifions d’études  superposées, d’essais comparés, de thèses alambiquées, au point que la beauté immédiate de l’art est dissoute dans les sirops académiques. Je ne dénigre pas l’étude, mais je condamne la dissection aveugle, la taxidermie de notre art. Nous vidons l’œuvre, la remplissons de la paille de notre esprit, et la figeons dans la pose qui nous semble la meilleure, de manière à ce que jamais plus un œil neuf ne puisse y voir un aspect autre que celui que nous lui imposons. Je ne veux pas vivre dans un monde de cadavres figés dans une pantomime univoque. Je veux découvrir les grandes œuvres sans en connaître l’histoire auparavant. Comment quelqu’un pourrait-il aujourd’hui lire Les Misérables, ou Madame Bovary avec le même plaisir que celui du contemporain d’Hugo et de Flaubert ? Je sais pertinemment que la lecture est inévitablement décalée du fait de l’évolution des mentalités et du cadre de vie. Mais est-ce pour cela que l’on frappe de vivisection les œuvres les plus grandes ? Demande-t-on au prestidigitateur de dévoiler ses trucages et ses mécanismes illusionnistes ? Il n’y a plus aucune magie dans la compréhension froide de l’art. De plus, une telle étude implique la désacralisation du génie. Comment considérer les artistes comme possédés par la source de l’art qu’est l’inspiration si l’œuvre est totalement analysée, décortiquée, schématisée ? Il serait possible de produire de l’art seulement en suivant ces modèles. Bien que l’essence du génie soit encore insondable, l’anatomie de ses productions est établie. La recherche de la source de l’art est malsaine. Entendons-nous bien à nouveau : je ne suis pas contre la compréhension de l’art, mais contre la mort artistique qu’elle implique. En France, nous cherchons à utiliser nos grands hommes du passé comme cobayes dans d’obscurs laboratoires de théorisation. Nos pseudos-artistes adulés par la critique du bon goût se répandent dans une néo-culture qui n’est que soit pillage de nos prédécesseurs, soit élitisme de polichinelle où si le spectateur n’aime pas, c’est qu'il ne comprend pas, le pauvret. Et les véritables créateurs de notre époque – car ils existent – sont délaissés, boudés par les médias. Parce qu’ils ne sont pas rassurants, avec leurs innovations. Pourquoi changer de recette quand nous avons déjà tant d’œuvres avérées comme bonnes ? Ce qui rassure, c’est l’immobilisme : Ne bougeons pas, car on ne sait pas où l’on va, et au moins, on sait où l’on est. Les seules formes nouvelles que l’on reconnait sont celles qui ne pourront être décriées, car si innovantes, et tellement poignantes avec leur esthétique creuse et sans substance. Il faut mettre fin à cet onanisme intellectuel qui ne se base que sur du vent. Il faut créer. Analysons, comprenons, jouissons de la révélation des procédés littéraires utilisés par nos auteurs. Que cette compréhension, par émulation, fasse naître et renaître l’art dans un mouvement d’entrainement où les formes nouvelles et pertinentes se multiplieront. L’art, c’est un papillon. Il faut le regarder voler, en profiter sans arrière-pensée, le recevoir pleinement et gratuitement. Puis, si l’on veut le comprendre, on l’attrape au filet, et, placé dans un bocal, nous pouvons le regarder le plus près, découvrir toute sa physionomie, les motifs de ses ailes et les mille facettes de ses yeux. Puis, il faut le relâcher, le laisser aller voleter dans l’œil de quelqu’un d’autre. Ne le clouons pas d’une grande épingle d’inox, au-dessus d’une étiquette scandant cultura gallica. Laissons-le s’envoler vers les bleus horizons du regard d’autrui… (Fin de la pause lyrique)

      Je ne suis qu’un jeune homme. Vrai. Je ne sais pas de quoi je parle. Pourquoi ? Quelle légitimité dans cette affirmation ? Que l’on m’empêche de me prononcer sur les enjeux des recherches en génétique portant sur les maladies héréditaires, je l’accepte, le conçois, le concède et en convient. Allons encore plus loin : je n’en parle pas. Mais je traite de la littérature. Oui, je ne suis pas un professeur, un docteur, un universitaire. J’admire et envie ces gens aux connaissances et références littéraires vastes et denses, ces femmes et hommes de lettres qui embrassent une telle envergure de notre patrimoine. Mais, moi, du haut de mes quelques années de vie, et celles plus courtes encore d’études, je prends la parole et aborde un phénomène réel, sans devoir demander le satisfecit des grands doctes. Je suis seul, apparemment, pauvre petit perdu parmi les pontifes aux poncifs pesants. Pourtant, je suis debout et droit, et si je me courbe, je ne plie pas. Je ne supporte plus les ombres qui déambulent dans les théâtres, des échos du passé qui n’auraient pas dû perdurer jusqu’ici. Il ne faut pas regretter, seulement se souvenir. Le théâtre est un art éphémère. Bon ou mauvais, toutes les pièces, tous les spectacles finissent par disparaitre irrémédiablement. Il reste le texte. Prenons exemple sur le théâtre, et voyons notre art comme un mouvement perpétuellement changeant, fluide et polycéphale. Si j’écris ici, ce n’est pas pour répandre mon fiel bêtement. Je veux simplement demander : pourquoi la création ne pourrait-elle pas enfin prendre sa juste place ? N’avons-nous pas déjà laissé tant de génies crever comme des chiens, dans la misère et l’indifférence générale ? Tout cela pour les aduler, parfois quelques décennies seulement après leur mort. Alors certes, l’œuvre se forge aussi avec le regard d’autrui. Mais ne justifions pas par là toute production, ou l’on pourra justifier de la même manière l’excision de par la tolérance du relativisme culturel. Seuls certains furent génies. Ne les oublions pas.

          Mais revenons à nos taxidermistes. « N’ont-ils pas honte ? » me demandais-je auparavant ? « Ont-ils seulement conscience de leurs actes ? ». Je vous plaignais presque, pauvres bourreaux. Je vous croyais inconséquents, meurtriers par inattention. Mais vous persévérez tant et tant… Cessez. Redevenez les bons analystes que vous étiez, critiques pertinents, intellectuels éclairés, vous qui illuminiez notre culture du feu de votre réflexion. Vous qui permettiez à tous d’aborder, puis de comprendre les auteurs et créateurs les plus abscons, les plus hermétiques. « Avez-vous pu de ce mont altier cesser de vous nourrir, et vous repaitre de cette fange ? » vous demanderait une connaissance déjà disséquée par vos soins. Êtes-vous des vampires, qui vident leurs victimes de leur sang pour pouvoir survivre, et dont la soif dévorante assèche des peuples entiers ? Ou êtes-vous humains ?

         Voilà, lecteur. Merci d’être venu jusqu’ici. Songe à ce que je viens de dérouler, que tu sois d’accord avec ou non. Le refus catégorique n’est que stupidité face à la réflexion, et il est rempart face à la bêtise et la malveillance univoque. Je refuse catégoriquement la taxidermie parce que je la hais, mais toi, hais-tu la défense de la culture ? Tu as tes propres opinions sur ce qu’est l’art, sur comment il faut l’aborder, le traiter, le transmettre. Si je t’ai irrité, c’est tant mieux, car comment avancer si nous ne sommes jamais remis en cause, si toutes nos croyances et nos opinions sont acceptées universellement ? Celui qui n’est plus mis en question meurt. Parce qu’il cesse d’avancer, il cesse de vivre. Qu’il soit œuvre, art ou homme. La taxidermie de l’art est notre propre statufication, et nous resterons là, immuables monolithes dans la gloire et la vacuité de l’éternité. Laissons les œuvres et les hommes vivre. Une œuvre n’appartient pas à un créateur, pas plus qu’un enfant n’appartient à sa mère, tout simplement parce qu’œuvre et enfant ne sont pas des objets. Lecteur, repense à tout ce que je t’ai dit, forge-toi ton opinion libre et unique. Qu’au final tu adhères à mes propos ou les contestes, sache que ta lecture est pour moi bénéfique, et que toute critique est bienvenue si elle est constructive, et permet d’avancer. Merci de ton attention.




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