Capitulum Primum

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Octobre 1650

Sous le soleil déclinant d’octobre, la Fête des Vendanges battait son plein : la place du marché grouillait de petites gens qui, venus des villages alentour, se pressaient devant l’assemblage précaire de planches et de tréteaux installés pour l’occasion. Les échoppes étaient bondées, si bien que des tables avaient été disposées dehors dans une tentative vaine de pallier le manque de place. Non loin de là, quelques musiciens, munis d’une mandole, d’une flûte, d’un tambour de basque et d’un violon très mal accordé, faisaient de leur mieux pour faire danser, de leurs notes enjouées, mais à la justesse approximative, les quelques couples venus les écouter.

Des odeurs de viandes fumées flottaient dans l’air, des gâteaux garnis de miel et de fruits confits s’empilaient sur les étals, le vin coulait à flots d’énormes tonneaux disposés çà et là, remplissant les gobelets qui seraient vidés en moins de temps qu’il n’en fallait pour les remplir. Les vendeurs ambulants et autres charlatans n’avaient même plus besoin de donner de la voix pour attirer le chaland.

Devant le présentoir d’un forgeron solidement bâti, couvert de poussière, et les cheveux en bataille sur un crâne qui commençait à se dégarnir, un jeune soldat en uniforme s’approcha et laissa son regard vagabonder sur les armes disposées devant lui. Il jeta son dévolu sur un poignard à l’allure simple mais robuste : en le saisissant délicatement par le manche, il posa le doigt sur le fil pour en tester l’affûtage. Devinant son intérêt à son sourire satisfait, l’artisan s’empressa d’ajouter d’une voix mielleuse : « Messire, saviez-vous que ce poignard fut fabriqué selon une technique ancestrale venue d’Extrême-Orient puis transmise de père en fils ? » Il gonfla la poitrine avec fierté, et poursuivit sur un ton professoral : « Le fait de battre une première fois l’acier puis de le battre à nouveau après refroidissement confère à la lame une solidité à toute épreuve. 

— Oui, oui… », répondit l’homme en balayant ses remarques d’un geste dédaigneux. En portant la main à sa ceinture à la recherche de sa bourse, ses doigts ne rencontrèrent que le vide : il baissa les yeux, et vit que les fils de cuir qui habituellement la retenaient avaient été sectionnés.

Comme par réflexe, il fit volte-face et aperçut dans la foule une silhouette encapuchonnée qui s’éloignait à pas lents. Celle-ci, profitant de l’inattention du marchand et de l’agitation ambiante, tendit la main pour attraper une pomme, puis recommença un peu plus loin avec un gâteau qu’elle dissimula dans les replis de son habit avant de disparaître dans la masse. Sans un mot, il laissa le pauvre forgeron planté comme un piquet, puis replaçant la cape sur son épaule, tenta de se frayer un chemin au milieu de la cohue dans la direction supposée du voleur. À la douleur qu’il ressentait dans sa paume, il se rendit compte qu’il avait oublié de reposer le poignard : hésitant quelques secondes sur la conduite à suivre, et pestant à l’idée de perdre la trace du malandrin, il rebroussa chemin puis avec un hochement de tête désolé, alla rendre son objet à l’artisan.

Renonçant définitivement à attraper le chapardeur, il fouilla dans ses poches pour en tirer les quelques pièces qui en garnissaient le fond : après un rapide calcul, il vit qu’il avait au moins de quoi se payer quelques gobelets pour étancher sa soif et oublier sa mésaventure en écoutant les airs — faux — de l’orchestre. Assis sur une tonnelle et d’une voix devenue pâteuse, alors qu’il commandait un autre gobelet de vin, il se surprit à trouver la mélodie de moins en moins dissonante, et la serveuse de plus en plus jolie. Lorsqu’elle repassa à son niveau avec sa commande, il attrapa la jeune femme par le bras : celle-ci se débattit, mais la poigne du soldat l’empêcha de se dégager. Avec un rire gras, il la prit par la taille et l’attira davantage à lui, et se pencha vers elle. Son haleine fétide manqua de la faire défaillir :

« Dis-moi, ma jolie, tu ne voudrais pas venir avec moi ?

— Pardonnez-moi, Messire, mais je travaille et il faut que je retourne servir les autres clients, répondit-elle, gênée.

— Allez, tu es bien trop jolie pour travailler ici : tu t’épuises toute la journée et puis… tu serais mieux avec nous, on prendrait soin de toi ! » Il accompagna ses paroles d’un regard sur ses courbes, que l’on devinait malgré ses vêtements de travail, et un sourire vicieux se dessina sur ses lèvres.

« Aïe, vous me faites mal ! s’exclama-t-elle, alors qu’il resserrait sa prise sur son bras. Lâchez-moi ! »

L’homme, habitué à être obéi, reprit sur un ton menaçant : « Je suis soldat du Roi ! Qui crois-tu être pour refuser ma proposition ? Tu vas voir… »

Soudain, il s’interrompit lorsqu’il sentit un choc sur sa tempe : la tenancière de l’échoppe avait abattu sur son crâne une cruche pleine d’eau qui, se brisant sous le coup, répandait son contenu sur son visage et son uniforme. D’un geste rageur, il se frotta la tempe, et relâcha la jeune serveuse, qui s’empressa de se réfugier derrière son employeuse. Celle-ci, une femme entre deux âges et habituée aux clients difficiles, se tenait, les poings sur les hanches, et soutenait fièrement le regard noir du soldat.

« Soldat d’mon chu ouais ! T’vas voir c’qui va t’arriver s’tu r’touches à la chote Margaux ! », vociféra-t-elle, furieuse. En laissant choir l’anse qu’elle avait toujours en main, elle accompagna ses menaces d’un mouvement sans équivoque de la casserole qu’elle brandissait de la main gauche. L’eau l’ayant un peu dessaoulé, il sonda la foule à la recherche de potentiels soutiens : même si la matrone ne représentait pour lui qu’une négligeable menace, il fallait également compter sur les clients qui s’étaient levés en renfort et dont il ne serait pas aisé de se débarrasser sans tirer son épée. Et Dieu savait qu’il n’aimait pas s’engager dans un combat dont il n’était pas sûr de ressortir vainqueur. Les conversations s’étaient soudainement interrompues, et un étrange silence régnait à présent sur la scène.

Il s’apprêtait à répliquer, lorsqu’il entendit des éclats de voix qui semblaient venir de l’autre côté de la place : prétextant un intérêt soudain pour cette cohue, il se leva du mieux qu’il put, puis s’éloigna en marmonnant dans sa barbe quelque imprécation à l’attention de la vieille mégère. La taulière qui l’avait entendu répliqua d’une voix forte : « Eh, toi là-bas ! T’as ben un bel uniforme, mais rin dans l’crâne, et j’vois qu’t’as pas plus de couilles que d’galons d’sus, allez dégage ! »

Il fit mine de ne rien entendre pour conserver le peu de dignité qu’il lui restait, mais pressa le pas et son souffle s’accéléra légèrement. Puis, oubliant toute retenue et faisant fi des exclamations indignées sur son passage, il se fraya un chemin à coups d’épaules et de coudes jusqu’à l’origine supposée des cris. Un attroupement s’était formé, et une foule de curieux l’empêchait de voir ce qu’il se passait : il n’avait pas de temps à perdre, alors d’une voix forte et un peu moins alcoolisée, il cria « Soldat du Roi, laissez-moi passer ».

Lorsque les badauds s’écartèrent, il reconnut à sa longue cape le tire-laine qui lui avait subtilisé sa bourse, entre deux de ses hommes. Le visage dissimulé dans l’ombre de sa capuche, il portait des bottes de cuir, un pantalon tenu par une ceinture, et une chemise en lin. À son côté, une besace pendait sur son flanc droit : tout d’abord désireux de savoir ce qu’elle renfermait, il fut surpris de constater que la bandoulière s’enfonçait légèrement au niveau de son torse, et que le tissu cachait à grand peine deux bosses, qui ne laissaient plus aucun doute sur son sexe.

Annotations

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Orlando

L'Homme en Blanc

Orlane jouait avec son stylo, regardant d'un air amorphe droit devant elle.
Il faisait encore chaud pour une fin d'été, et la salle de cour baignait dans la lumière de l'après-midi. La chaleur était accablante, et chacun des élèves avaient hâte de voir la fin de cette journée - et pour certains, la fin de l'été.
Leur professeur d'histoire, Mr Blum, était en retard, contrairement à son habitude, ce qui ne faisait qu'accentuer la mauvaise ambiance régnant dans la salle.
- Encore dix minutes, et je m'en vais! clama un des camarades d'Orlane.
- Pareil ! renchérit une fille.
- De toute manière, ce n'est pas de notre faute si le prof n'est pas là, on n'aura rien, affirma un troisième.
Orlane était las de les entendre répéter ces mêmes phrases toutes les cinq minutes. Déjà, si le professeur Blum n’était pas là, il fallait plus s’inquiéter que se réjouir, et de plus, la dernière fois que quelqu’un était parti, il avait écopé d’une retenue.
Comme la jeune fille s’y attendait, Mr Blum était juste en retard. Il entra dans la salle, sa mallette à la main, et se dirigea vers sa chaise, comme à son habitude. Mais cette fois-ci, il était suivi par un homme, visiblement la quarantaine, aux cheveux grisonnants, à la barbe rasée de près et à la carrure épaisse. Les mains jointes dans le dos, le menton relevé et un regard impérial : il en imposait.
Orlane cessa de jouer avec son stylo et se redressa sur sa chaise. Cet homme ne pouvait pas être n'importe qui.
Mr Blum posa sa mallette sur sa chaise, sorti quelques papiers vite fait ainsi que son cahier d’appel, et se mit à côté de l’homme qui l’avait suivi. Le professeur et son invité contrastaient, que ce soit dans leur aspect physique que dans leur style vestimentaire. Le professeur avait une carrure fine, quand bien même sa taille fut respectable, il avait une très légère barbe et ses cheveux bruns étaient ramenés vers l'avant. Il portait un costume trois pièces marron, qui s'opposait à l'éclatante blancheur des vêtements de son invité. Ce dernier était vêtu d'un costume blanc, d'une cravate blanche, et d'un pantalon blanc, le tout terminé par des chaussures blanches.
Avec son allure, il était facile de déterminer son origine : il était un homme d’Eglise, Orlane n’en avait pas le moindre doute.
Mr Blum s'éclaircit la gorge, puis se redressa, armé de son sourire si charmeur qui faisait soupirer quelques filles au premier rang.
- Bonjour à toutes et à tous, mes très chers élèves, dit-il avec un certain entrain, aujourd'hui nous avons quelqu'un d'important parmi nous. Je vais laisser cette personne se présenter, et aussi, inutile de dire que j’aimerais un peu de silence – n'est-ce pas, Mr Deen ?
D'un geste poli, il fit signe à l'homme en blanc de prendre la parole. Celui-ci ne se fit pas prier :
- Merci professeur, dit-il d’une voix profonde. Je suis le Général Gardien Pierre Emelin, troisième division de l'armée Blanche. Inutile de vous lever, vous n'êtes pas soldat, rajouta-t-il en se fendant d'un sourire, voyant un élève amorcer un geste.
Orlane repoussa la mèche blonde devant ses oreilles et joignit ses mains sur son bureau.
Son instinct avait vu juste : cet homme faisait partie des soldats d'élite de l'Eglise Blanche. Ils étaient ce qu'on appelait communément "la police de la magie", censée surveiller les dérives des Singuliers. Orlane s’interrogeait donc : l’Eglise avait jugé bon d’envoyer un de ses meilleurs soldats, ici, à l’Académie ? Ce que Emelin avait à dire devait être... Particulièrement important.
Orlane sourit. Ça promettait d'être intéressant !
Le Général se racla la gorge avant de reprendre de sa voix grave :
- Vous vous en doutez, si l'Eglise m'a dépêché ici, c'est pour une bonne raison.
"Il y a deux jours, nous avons eu la confirmation qu'un hors-la-loi avait infiltré Académia. Il n'est pas un danger en soi, cependant, il s'est rendu coupable de diffusion d'ouvrages sur une magie interdite par l'Eglise, et à défaut de pouvoir lui imposer une sanction, nous devons l'appréhender. Bien sûr, l'Eglise n'aurait aucun problème à retrouver cet homme, cependant, outre la neutralité du territoire d'Académia, qui nous empêche de chercher librement notre homme dans la ville, nous avons pensé qu'il serait bon de lancer un défi aux étudiants de votre classe, qui souhaitent entrer dans la Police des Mages.
Vous êtes vingt élèves tous âgés de seize à dix-sept ans, et comme le veut la tradition à l'Académie, vous avez sûrement formé des groupes. Nous voyons ici un bon moyen de tester votre niveau en vous faisant rechercher cet homme. Nous vous invitons à travailler de concert avec votre binôme ou votre groupe, afin de remplir la mission. Pour vous motiver, l'Eglise a créé un contrat sur la capture de l'homme, contrat qui vous sera envoyé à tous sur votre terminal. Aussi, vous pouvez me contacter durant toute la durée de vos recherches, l'Académie me proposant généreusement une chambre et un bureau le temps que vous réussissiez le contrat.
Pour vous motiver plus encore, sachez que ceux qui décrocheront la prime se verront attribuer une lettre de recommandation, provenant directement de l'Eglise Blanche. Nul doute que vous comprenez tous l'intérêt de ce geste.
Nous espérons que vous prendrez tous ce rôle très à cœur, car il s'agit là d'une épreuve exceptionnelle qui vous permettra de vous démarquer de vos camarades. Nous comptons sur vous, et par "nous", j'entends à la fois l'Eglise et la direction de l'Académie.
Sur ces paroles, je prends congé, et vous remercie de votre écoute."
Le Gardien s'inclina, serra la main de Mr. Blum, et quitta la salle.
A l'instant même où il fut sorti, un brouhaha s'empara de la salle. Mr. Blum, qui avait vu le coup venir, prit place sur sa chaise et sortit un magazine qu'il s'empressa de lire, jetant un coup d'œil à sa montre. Orlane savait que dans dix minutes, ils auraient tous droit à une "interrogation surprise".
La jeune femme croisa les bras : il s’agissait là d’un défi, donc. Elle comprenait pourquoi ses camarades ne pouvaient s’empêcher d’en parler : ils révaient tous d’action réelle, ici, afin de tester sur place leurs capacités et voir s’ils sont capables de continuer dans cette voie. Orlane aussi, avait attendu ce genre d’expérience depuis qu’elle avait choisi cette filière, aussi était-elle impatiente d’en parler avec sa partenaire, désignée d’office, par les propres soins d’Orlane.

***

- Eh bien ! la prime est plutôt intéressante, en effet ! s'exclama avec surprise Tsukihi Kaneko.
Orlane ne répondit pas à sa sœur. Elle prit un autre sushi et la laissa parler, écoutant à moitié son interlocutrice qui passait beaucoup de temps à penser à voix haute.
- Je comprends pourquoi ça te tient à cœur, c'est une vraie enquête ici ! s’exclama-t-elle, enjouée, il faut qu'on y participe !
Tsukihi et Orlane étaient des sœurs par adoption. Les parents de Tsukihi, les Kaneko, l'avait adopté à la mort de ses parents, il y a quatorze ans. Depuis, sa nouvelle famille, plutôt aisée, avait pris soin d'Orlane, et avait fini par l'envoyer avec sa sœur à Académia lorsque les deux filles avaient montré certaines aptitudes à devenir des Singulières. Les deux sœurs étaient très proches, mais il était impossible de les confondre, bien évidemment. Tsukihi avait de courts cheveux noirs, coupés au carré, un visage en triangle et des yeux aussi noirs que ses cheveux. Elle était un peu plus petite qu’Orlane, qui elle était blonde, ses longs cheveux dorés lui tombant jusqu’au bas du dos, noués lorsqu’ils la gênaient en une double queue, et son fin visage était serti de deux yeux verts émeraude, le front souvent caché par une frange qui l’énervait souvent mais qu’elle appréciait une fois devant le miroir. Pour leurs études, leurs parents avaient choisi de leur offrir une de leurs maisonnettes pour qu'elles puissent étudier en toute paix, et également sans jamais manquer de rien. Résultat : bien qu'autonomes, les deux sœurs avaient tendance à sa laisser avec fougue et passion à leurs activités bizarres, si bien que les voisins se plaignaient régulièrement d'odeurs étranges émanant de la maison.
Tsukihi n’avait pas suivie Orlane dans les études de Police Magique. Beaucoup plus calme qu’Orlane, et aux pouvoirs bien différents, elle préfèrerait de loin s’engager dans les services secrets, comme les Ombres, qui s’occupaient de la surveillance de sujets dangereux ou de lieux potentiellement pris pour cible. Elle avait déjà été repérée par un de ses professeurs qui est persuadé qu’elle pourra très vite faire partie de l’élite de ce corps de surveillance, si elle continuait à travailler comme elle le faisait. Bien sûr, nul doute que le professeur pourrait glisser un mot à quelques connaissance, ce qu’il lui avait bien fait comprendre.
Orlane a donc dû faire un petit résumé de la situation à sa sœur. Celle-ci y voyait également un moyen de mettre à l’épreuve ses capacité de recherches, ce qui serait très utile à Orlane.
Le contrat était alléchant, et les deux sœurs avaient bien compris que si l'Eglise voulait les mettre à l'épreuve, elle avait volontairement dilué les informations contenues dans le mail.
L'homme recherché s'appelait Donovan Letsky. Il ne serait pas dangereux, juste un fanatique peureux, et serait membre d'un groupe qui cherchait à remettre au goût du jour la magie Sonique, interdite par l'Eglise depuis plus de trois cents ans. La magie sonique avait était interdite à cause du danger pour les tympans de ceux qui en subissait – ennemis comme civils – et aussi parce que certains groupes s’étaient formés autour de cette magie, et s’était prit pour passe-temps d’exploser les murs des maisons, de détruire les oreilles de certaines personnes avec qui ils avaient eu un différend ou, plus simplement, leurs étranges expériences sur la modification au niveau moléculaire avec les vibrations. Rien que ça ! Letsky avait donc mit au point un ouvrage sur comment maitriser cette magie, et avait très sûrement écrit une manière de s’en servir dangereuse. L’écrivain en herbe serait venu sur l’île en bateau, seul. Une photo accompagnait le mail, ainsi que l'évènement qui a permis de confirmer sa présence sur le sol de l’Académie : un aubergiste avait trouvé dans la poubelle une blouse arrachée, avec le nom de Letsky imprimé dans le col de la blouse. Ayant fait une recherche sur le personnage, l’Eglise l’avait contacté, et avait mené sa propre petite enquête pour en arriver jusque là.
Orlane jeta un coup d’œil à la récompense.
Il s'agissait là de dix mille crédits, et d'une recommandation de la part des Gardiens.
Orlane avait ri dans son for intérieur en lisant la récompense. Dix mille crédits ? Le suspect était donc très important, mais l'Eglise avait limité son importance en réduisant la somme originelle – qui devait se chiffrer avec un zéro en plus – pour que les étudiants ne s'affolent pas. Le fugitif était donc extrêmement important, mais peu, voir pas dangereux pour nous autres, élèves. De cette manière, elle pouvait minimiser son importance aux yeux des journalistes en faisant passer ça pour une “mise en condition réelle”.
Donc au final, les méninges seraient plus importantes que les muscles. Ce qui ne plaisait pas trop à Orlane, vu qu’elle préférait l’action à la réflexion.
- ... Et c'est là que je me dis, avec les dix milles, on pourrait rénover les arrières salles non ?
- Oui, répondit sans réfléchir Orlane, oui bien vu. Et sinon, on devrait s'y mettre maintenant, je pense.
- Pardon ?
Orlane se leva, enfila sa veste et lança à Tsukihi la sienne.
- On va en ville, parler à l'aubergiste. Prend donc ton matériel, on risque d'en avoir besoin.
Tsukihi soupira et se dépêcha d'aller chercher sa mallette, pendant qu’Orlane nouait ses cheveux en une double queue. Elle était versée dans la recherche et l’identification, et était capable de retrouver des empruntes, que ce soit physique ou olfactive, voire même magique. Orlane pourrait la supporter grâce à ses connaissances sur la ville. “C’est mieux que rien”, se dit-elle.
Lorsque la jeune femme aux cheveux noirs revint avec son équipement, elle tendit à Orlane une paire de lunette.
Lorsque sa coéquipière lui lança un regard intrigué, elle lui répondit d’un air pressé :
- Nouveau jouet, tu comprendras sur place !
Se résignant au mutisme de sa sœur, elle haussa les épaules et fit coulisser la porte, laissant la chaleur d'un soir d'été s'engouffrer dans la maisonnette.

***

Bien évidemment, d'autres avaient eu la même idée qu'elles. Ceci dit, l'aubergiste leur avoua qu'ils étaient tous repartis dépités, malgré le temps passé à chercher. Il semblait plus exaspéré par tous ces attroupements devant chez lui qu'énervé, aussi Orlane le remercia à plus d'une reprise de leur laisser chercher encore une fois là où les autres n'avaient rien trouvé.
L'auberge se situait dans le quartier nord-ouest d'Académia. Cette ville prenait le même nom que le bâtiment qu’il abritait : la plus grande académie de Singulier, qui était divisée en plusieurs quartiers. La culture populaire s'accordait à dire que cette ville gigantesque était l'apogée du cosmopolitisme. Cependant, et ça, tout habitant l'apprenait vite, c'était que cette idée de mélange culturel était brisée par la séparation des quartiers. La ville était divisée en plusieurs parties, chacune ayant sa propre culture, que ce soit au sujet de l'architecture, que culinaire, ou même religieux. Ceux qui aimaient voyager étaient ravis, et d'autres auraient préférés que les cultures se mélangent.
Le quartier nord-ouest était passionnant en termes de magie. Les châteaux, les maisons en tuiles noires et en pierres grise, solides et bien souvent, équipées d'un sous-sol et d'un grenier, les rues étroites, le froid en hiver... Tout était réuni pour croiser des mages invocateurs ou des nécromanciens. Heureusement, cette dernière est bannie et sévèrement condamnée par l'Eglise. Il était important de noter que Heilhold, une école d'Invocateur située en Allemagne (qui était le pays d'origine de la plupart des habitants de ce quartier) était réputée pour sortir de meilleurs invocateurs que l'Académie.
L'auberge était modeste, et de par son architecture, elle était épargnée en partie par la chaleur étouffante de ces derniers jours. Située dans une grande rue du quartier nord-ouest, elle semblait bien se tenir, la clientèle entrant et sortant en bon nombre. En face de l'auberge, un herboriste et un boucher, qui devaient tout deux être ravis d'avoir une auberge avec qui commercer juste en face. La veste du docteur avait été laissé à l'aubergiste pour un certain temps, afin que chacun puisse prendre les informations dont il avait besoin. Pendant qu'Orlane prenait connaissance de la taille de la veste, elle prit note des déchirures présentes sur le vêtement. Il n'y avait pas de sang sur la veste, et on aurait dit que quelqu'un s'était pris à la déchirer avec force et rage. Dans son calepin, Orlane nota ses idées, sans en chercher de conclusion. Il était bien trop tôt pour ça.
Tsukihi, de son côté, avec sorti sa mallette. Elle arracha la blouse des mains d'Orlane, puis sorti un coton tige, qu'elle frotta vigoureusement sur la veste. Pendant qu'elle continuait de frotter, Orlane observa le visage de sa sœur, qu'elle trouvait fascinant lorsqu'elle se concentrait.
Son visage, habituellement souriant, changeait du tout au tout quand elle travaillait. Concentrée, elle se mordait souvent la lèvre inférieure et ses yeux noirs fixaient son objectif, sans jamais cligner ni sourciller.
Lorsque le visage de Tsukihi s'illumina, Orlane lui demande immédiatement :
- Alors, tu as trouvé quelque chose ?
- Met les lunettes ! lui ordonna-t-elle sans donner plus d’explications.
Orlane s'exécuta, et Tsukihi sorti de sa mallette un spray. Elle ouvrit l'opercule pour y mélanger au liquide le dépôt récolté par coton tige, puis referma le tout et s'approcha d'Orlane. Elle appliqua très légèrement le liquide sur les lunettes, utilisant ses mains gantées afin qu'Orlane n'en reçoive pas sur le visage.
- Attend quelques secondes, et...
Et Orlane cligna plusieurs fois des yeux. Grâce aux verres, désormais teintés du liquide créé par sa partenaire, elle pouvait voir sur le blouse une aura bleutée, légèrement verte. Turquoise serait la couleur la plus appropriée.
- Tsukihi, qu'est-ce que c'est?
- C'est l'aura magique du docteur Letsky que tu vois ! J'ai travaillé tout l'été sur cette solution, elle était écrite dans un manuel d'un ancien alchimiste, un irlandais je crois, qui habitait dans une caverne... Enfin bref, c'est la première fois que je m'en sers pour une autre aura que la mienne ou la tienne.
- La mienne ?! sursauta Orlane.
Tsukihi éluda la question et se retourna en raclant la gorge.
- Regarde un peu partout, même dans la poubelle dehors, tu devrais pouvoir suivre ses traces. Même après deux jours, de légères traces devraient subsister.
Orlane n'en revenait pas. Une solution qui permettait de voir l'aura des gens ? Cette recette devait demander un sacré niveau de compétence...
Elle sortit en demandant à Tsukihi d'aller interroger le voisinage. Elle se doutait qu'elle ne trouverait rien, mais n'écartons aucune piste.
L'aubergiste dirigea la jeune femme vers la ruelle dans laquelle il avait trouvé la blouse. Elle avait été abandonnée dans une poubelle, et Orlane n'était pas très enthousiaste à l'idée de chercher dedans.
Elle prit soin d'observer toute la ruelle. Il n'y avait rien du côté qui menait à la rue principale, et rien non plus dans la poubelle. Elle se demandait ce qu'elle devait chercher. Que les vêtements du docteur soient imbibés de son énergie magique, c'était élémentaire, il les portait plusieurs heures par jour et effectuait ses sorts habillés avec. Mais à moins qu'il n'ait lancé un sort, elle ne trouverait rien. L'air ne contenait plus de trace de son énergie, aussi, il eut fallu que l'homme ait touché un mur avec une main pleine de résidu magique...
Pour se donner toutes les chances d'obtenir un indice, Orlane sortie de la ruelle du côté opposé à la grande rue. Elle se divisait en trois chemins : à droite, la remise de l'auberge, et en face et à gauche, d'autre ruelles. La jeune femme commençait à désespérer, avant d'avoir une petite idée.
Si l'homme était venu ici, visiblement avec quelques ennuis et en cavale, il devait sûrement avoir quelques besoins, au moins la faim et la soif... La remise !
Tout en observant les murs à la recherche d'une couleur turquoise, elle approchait de cette petite bâtisse en pierre blanche qui servait à entreposer les boissons et quelques autres nourritures de l'auberge. L'entrepôt n'était pas très grand, et ne possédait pas de fenêtres. Orlane se souvint avoir lu quelque part que dans ce quartier, les gens prenaient plaisir à vivre comme il y a des siècles, notamment en ce qui concerne la nourriture. C'était sûrement un bon moyen de conserver un goût proche d'avant la création des réfrigérateurs. Elle approcha de la porte, en bois et visiblement lourde. Et là, jackpot : du turquoise.
D'abord sur la poignée de la porte : le docteur avait sûrement tenté de l'ouvrir, comprenant que l'aubergiste entreposait de quoi parvenir aux besoins de ses clients à l'intérieur.
Avec ses gants, Orlane tenta de tourner la poignée... Qui ne fléchit pas. L'aubergiste fermait donc à clé son entrepôt. La deuxième trace de magie était la plus étrange : un cercle en plein milieu de la porte en bois. Orlane appela l'aubergiste qui lui ouvrit la porte, l'interrogeant discrètement :
- Vous pensez qu'il ait pu entrer dans la remise ?
- Je n'en sais rien. Mais juste une question : n’avez-vous pas quelque chose qui manque dedans ?
L'aubergiste gratta sa barbe.
- Le soir où j'ai trouvé la blouse, ma femme m'a fait un léger rapport sur nos ressources. Il manquait du pain, en petite quantité, et du fromage. On s'est dit que la petite qui s'occupe de la cuisine avait eu la main un peu lourde, mais...
Il haussa les épaules.
- Ce n'est pas une grosse perte, mais si cela vient d'un vol, dîtes le nous.
Il ouvrit la porte, puis il recula pour laisser la place à la jeune fille. Orlane entendit le bruit d'un briquet, et décida d'entrer dans la remise. Elle entreprit alors de chercher la moindre trace d'aura magique qui pouvait être présente.
Du bleu, toujours du bleu. Naturellement, Orlane s'était dirigée près du fromage et des pains. Rien du côté du fromage. Cependant, elle finit par en trouver à côté du pain, sur une étagère en hauteur. L'auteur du vol avait posé ses mains pour prendre son butin, espérant sûrement que l'aubergiste n'y verrai que du feu. C'était peu, mais c'était toujours ça de pris. L'homme ne semblait pas avoir de contacts sur place, si ce n'est peut-être... Ceux qui l'ont amené en ville.
La jeune femme croisa les bras en retournant vers l'auberge. Quelque chose l'intriguait profondément : si la porte était fermée à clé, qu'aucune fenêtre n'avait été brisée... Comment le vieil homme avait-il pu entrer dans la remise ? Et que signifiait ce cercle sur la porte ?

***

En revenant à l'auberge, Orlane eut la surprise de rencontrer un de ses camarades de classe : Tan Sully, un jeune homme grand à la peau sombre, qui se promenait toujours avec un énorme sac et un sourire en coin.
Tan était un humain squamé, qui avait vécu des années dans une archipel au sud-ouest du globe. Il régnait sur cette archipel une chaleur infernale, mais de par ce microclimat particulier, des plantes et des animaux tout aussi étranges y vivaient. Les habitants de là bas avaient toujours fasciné les gens et les scientifiques, par le simple fait qu'ils possédaient des écailles sur la peau. Notamment sur les bras et les avant-bras, sur les mains, dans le dos et le cou. Les scientifiques avaient expliqué ce phénomène par un système de défense dû à l'évolution particulière de ces humains, pour pouvoir se défendre face à la chaleur ou face aux monstres violents qui régnaient sur l'ile. Les écailles absorbent la chaleur pour la restitué durant les nuits froides, et aussi, permettaient de mieux se défendre face aux prédateurs de l'ile. Enfin, les squamé avaient une maitrise innée de la magie de feu, ce qui en faisaient d'excellents soldats et chasseurs.
Lorsque Tan aperçu Orlane, il vint à elle, tout sourire.
- Bonjour, numéro deux de la salle de sport! Comment te portes-tu ?
Il avait dit ça en levant la main et sur son air innocent.
En retour, Orlane feint le mécontentement.
- C'est ça, salut. Tu commences seulement maintenant tes recherches ?
- Mais non enfin, lui répondit-il en haussant les épaules, mon groupe et moi sommes déjà allés au port pour y faire quelques trouvailles. On se doutait que les gens iraient d'abord ici, donc on a choisi de prendre le chemin le plus tranquille pour commencer.
Orlane bouillonnait intérieurement.
Tan et elle étaient tous deux dans le club de combat à l'épée de l'Académie. Là où Orlane était persuadée de finir première, du moins de son groupe, elle s'était faite devancée par Tan, qui prenait plaisir à lui lancer au visage sa victoire. Et de savoir qu'elle et sa sœur s'étaient faites coiffées au poteau par ce même type, elle ne pouvait pas le supporter. Elle sourit cependant : grâce à Tsukihi, elle avait réellement pu avancer. L'idée maintenant, était de ne plus perdre de temps.
- Eh bien, ravie pour vous, mentit Orlane. Avec Tsukihi, nous allons rentrer, nous verrons demain pour les docks.
- Je vous souhaite de trouver quelque chose ! Il serait dommage de finir deuxième encore une fois, n'est-ce pas ?

***

- Ce soir, on va aux docks !
- Oui Orlane, tu me l'as déjà dit.
- Mais juste après les cours !
- Oui Orlane, ça aussi, tu me l'as déjà dit.
Le soir même de leur recherche, après que les sœurs furent rentrées, Orlane avait répété en boucle ces phrases à sa sœur, qui n'en pouvait plus. Pendant que Tsukihi rangeait les ingrédients qu'elle avait acheté chez l'herboriste, Orlane avait ressortie son tableau blanc, et écrivait ses schémas dessus. Pour l'instant, rien de bien grandiose : juste "Docks", une flèche vers "Auberge", puis une nouvelle flèche vers un point d'interrogation. Elle avait également dessiné un rectangle avec un cercle en plein milieu. Elle espérait avoir une épiphanie en le regardant régulièrement.
La journée de cours serait courte : juste un cours le matin, et club l'après-midi.
Elle se passa donc normalement, Orlane s'ennuyait durant son cours de langue, et Tan lui avait détruit les oreilles et son calme en lui rappelant qu'elle devait aller aux docks ce soir.
C'est donc avec un mal de tête qu'elle sortait de l'Académie, se dirigeant vers la sortie où sa sœur l'attendait. Puis, du coin de l'œil, elle vit Mr. Blum assit sur un banc, à discuter avec quelqu'un. Il s'agissait d'un jeune homme, aux cheveux ébouriffés, châtains, les mains jointent devant sa bouche et qui fixait le vide devant lui. Orlane prit un instant à comprendre pourquoi elle était intriguée par le garçon : il avait le costume de l’Académie, mais avec des couleurs différentes, comme s’il s’était amusé à la teindre. La chemise blanche était à présent couleur vin, et la cravate noire, alors que le code aurait du être chemise blanche et cravate rouge.
Mr. Blum semblait être très sérieux lorsqu'il s'adressait à ce jeune homme. Quant à lui, il fermait les yeux et hochait la tête pour toute réponse.
Un oiseau qui passait dans l'arbre au-dessus d'elle la fit sortir de sa curiosité, et elle reprit sa route, non sans avoir gravé le visage du jeune homme dans sa mémoire. Il semblait avoir le même âge qu'elle, mais quelque chose, peut-être dans sa façon de se tenir, ou dans ses yeux, le rendait plus vieux de plusieurs années. Orlane décida de se renseigner un peu partout le lendemain à l'Académie pour découvrir l'identité de cet étudiant.

***

Une fois arrivées aux docks, les deux sœurs prirent un air très professionnel. Chose très difficile en partie dû à l'horrible odeur de poisson qui s'émanait du port, dont les vents diffusaient les odeurs jusqu'ici. Au moins, le courant d'air évitait aux sœurs de mourir de chaud. Orlane remit les lunettes expérimentales de Tsukihi.
- Le produit fonctionne toujours ? demanda Orlane.
- Nous verrons bien ! En attendant, tu devrais aller demander aux dockers et aux marins des informations. De mon côté, je vais interroger les pêcheurs, ne sait-on jamais.
Les cheveux blonds d'Orlane semblaient attirer les regards des hommes qui travaillaient ici. Si Académia était une ville avec un taux de criminalité très faible, elle devait être prudente. Si elle pouvait se défendre, elle devait quand même rester méfiante, et elle espérait que sa sœur en ferait autant. Calepin en main, elle entreprit de demander aux travailleurs sur place des informations, montrant la photo du vieil homme sur son terminal à qui voulait lui accorder du temps.
Bien évidemment, elle eut pour réponse qu'elle n'était pas la première à demander, qu'ils en avaient tous marre de répondre aux mêmes questions et que de toute façon, personne ne l'avait vu. La jeune femme, dépité, s'assit sur un banc. Elle n'avait pas vu d'aura bleue, et se demandait si sa sœur avait eu plus de chance qu'elle.
Tsukihi arriva quelques instants plus tard, tout sourire. Elle tendit à Orlane ses notes, et pendant qu'elle les lisait, se posa à côté d'elle.
- Attend, un pêcheur aurait vu un type en blouse, mais...
- Chauve, oui !
Orlane se leva, et son moral lui, fit un bond vers les cieux.
Le docteur Letsky avait changé son apparence en rasant sa barbe et ses cheveux !
Et en poursuivant les notes, elle découvrit que le vieil homme tenait dans ses bras un livre, à la couverture noire.
La jeune femme bondilla sur place, et enlaça sa sœur.
- Et ce n'est pas fini Orlane ! Une marchande de poisson m'a indiqué dans quelle ruelle le docteur était parti. Met tes lunettes, et on y va !

Une fois sur place, Orlane chercha l'aura bleue.
- Tu n'en trouveras pas, elles sont trop vieilles.
- Mais pourquoi nous faire venir ici alors ?
- Parce que, ma chère sœur, la blouse du docteur était arrachée. Souviens-toi ! Avec un peu de chance, on trouvera des bouts de sa veste. Même si cela nous fait que retracer le chemin vers l'auberge, on pourrait tomber sur une bonne surprise.
Elle avait raison. Orlane se reprit, et se mit à chercher dans la ruelle. Puis la suivante, avec l'aide de sa sœur qui avait teinté ses propres lunettes d'alchimiste pour aller plus vite.
Alors que le soleil descendait petit à petit dans le ciel, les filles fouillaient la ville, et essayant de se diriger petit à petit vers le quartier Nord-Ouest, où se situait l'auberge dans laquelle la blouse avait été retrouvée. Ce n'est qu'au bout de plusieurs heures qu'Orlane trouva enfin une piste, mais pas où elle pensait en trouver. Elle sortit son terminal, et appela sa sœur pour lui dire de la rejoindre.
Le ciel était orangé lorsque Tsukihi s'arrêta devant l'étal d'un marchant miteux. L'homme, dans la trentaine, était rasé de près, mais son apparence générale respirait la malpropreté. Cependant, il ne semblait pas pauvre : les objets qu'il vendait étaient très chers, et il portait une montre, visiblement en argent, au poignet.
Tsukihi repéra immédiatement ce pourquoi sa sœur l'avait appelé : un journal à la couverture bleue et... A l'aura bleue.
Retirant ses lunettes, Orlane pointa du doigt ce journal et demanda au vendeur miteux :
- Vous avez eu ce journal où ?
Comme les deux sœurs semblaient s'y attendre, le marchand ouvrit un œil, haussa les épaules et répondit :
- On me l'a ramené, moi j'le vend, c'est tout. Vous savez quoi faire maintenant.
"Oui, acheter", grommela Orlane en son for intérieur.
Et elle sortit son portefeuille.

***

Le miroir reflétait une chevelure blonde encadrant un visage dépité.
Orlane n'avait jamais su négocier, et elle avait refait la scène mille fois dans tête pendant qu'elle prenait un bain censé la détendre. Dans une de ces fameuses scènes, le marchand était mort sous un torrent d'insulte. Bon, pas que dans une seule scène, mais l'idée était là.
Elle aurait intérêt à faire attention pour le mois, surtout avec sa sœur qui avait le plus grand mal à économiser. "Les outils, ça coûte cher !" lui répétait inlassablement Tsukihi lorsqu'elle évoquait les finances du mois.
Orlane essuya à nouveau le miroir pour en chasser la buée, puis après avoir une nouvelle fois imaginer la scène de l'étal, enfila son pyjama, sortit de la salle de bain pour se diriger vers le salon et s'assit par terre face à sœur, qui lui avait préparé une tisane. Tsukihi avait déjà ouvert le journal pendant que sa sœur prenait un bain, et elle avait noté quelques détails sur une feuille. Lorsqu'Orlane s'assit devant elle, elle l'observa d'un air grave.
- Te connaissant, dit Tsukihi, tu t'es sûrement rendue compte que quelque chose clochait dans cette affaire, non ?
Tout en buvant une gorgée de son infusion, Orlane émit un bruit d'acquiescement.
- Eh bien il s'avère que notre cher docteur Letsky n'était pas tant un écrivain un peu extrémiste qu'un scientifique.
Orlane but de travers.
- Par-là, entend qu'il faisait de réelles recherches sur la magie sonique. Il n'était pas dans sa maison, radotant sur la bonne vieille époque en boucle. Non, non, il a bien noté dans son journal ses expériences, en détail. Et surtout, il n'a pas le langage d'un fanatique. Et je pense qu'il a juste manqué de prudence dans ses travaux.
Orlane prit le journal à deux mains et le feuilleta. Elle s'arrêta sur une page au hasard, et lu les premières lignes :
"... avons réussi à faire traverser à la pomme le mur de notre table. Cependant, la pomme semblait extrêmement oxydée, et elle finit par se désagréger en la posant. Il s'agit là d'une réussite, car après-tout, nous avons reproduit le premier comportement de la magie sonique, la vibration moléculaire. "
Et le journal continuait comme ça, avec des schémas, des tableaux et...
Orlane posa violemment le journal sur la table et croisa les bras.
Voyant sa sœur en pleine concentration, Tsukihi lui demanda :
- Quoi ? Quelque chose de croustillant ?
La jeune blonde se mordit la lèvre inférieure, tout comme sa sœur lorsqu'elle est concentrée, et ouvrit la bouche :
- On a là un journal qui contredit le mail de l'Eglise.
Tsukihi acquiesça. Elle croisa les doigts et posa ses coudes sur la table.
- On le ramène demain matin au Gardien, dit-elle après un moment de silence.
Orlane prit un certain temps pour hocher la tête.
- Oui, c'est le mieux à faire. Même si je me demande quelle sera sa réaction.
- Je ne sais pas si c'est pour me persuader, mais il se dira qu'on peut avoir confiance en nous. En réalité... C'est peut-être le meilleur moyen de nous faire connaitre : montrer notre fiabilité, et résoudre l'enquête rapidement, tout en gardant le silence.
- Je n'aime pas ça, mais... Oui, faisons ça.
Le silence s'installa dans le salon. Ne supportant pas ce silence lourd, Orlane prit la télécommande et alluma la télévision. Elle changeait de chaine, cherchant celle de l'Académie, qui rapport toutes les nouveautés. Lorsqu'elle tomba enfin dessus, elle sursauta.
"... L'incendie qui s'est déclaré dans le campus a été maitrisé. Aucun blessé aux dernières nouvelles, la maisonnée d'étudiant était vide de tout individu. Cependant, les biens semblent avoir tous brûlés, du moins une partie. Le locataire n'est pas joignable pour l'instant, cependant, un de ses professeurs, Mr. Blum, affirme qu'il est sain et sauf et qu'il s'occupera de lui annoncer la nouvelle et de lui trouver un autre logement, d'ici peu. Les experts tentent encore de déterminer l'origine de l'incendie."
Un incendie sur le campus de l’Académie. Pour une première...
Les deux sœurs décidèrent d'aller se coucher, et Orlane, ne pouvant oublier son argent perdu, s'endormit lourdement sous l'effet de la tisane que sa sœur avait préparé durant son bain.

***

Le lendemain, Orlane et Tsukihi décidèrent d'aller directement voir le Gardien dans son bureau attitré. L'adresse était indiquée dans le mail reçu par l'Eglise, et il fut facile de le trouver. Cependant, après avoir attendu dix minutes, personne ne vint ouvrir aux deux sœurs.
Alors qu'elles allaient partir, le Dr. Blum, qui semblait être lui aussi en retard pour son cours, les croisa.
- Salut les filles, si vous cherchez le Gardien, il n'est pas là aujourd'hui, rendez-vous avec ses supérieurs en visio-conférence, quelque chose comme ça.
Tsukihi rougit et ne répondit pas. Elle avait toujours eu une adoration pour Mr. Blum. Il faut dire qu'il y avait de quoi : avant de devenir professeur, il avait eu une courte carrière d'acteur dans le rôle d'un agent secret beau et sexy. C'était la série préférée de Tsukihi.
- Bonjour professeur, nous avons quelque chose d'important à soumettre à Mr. Emelin. Pensez-vous qu'il sera disponible demain ?
Mr. Blum hocha la tête en signe de négation.
- J'en doute. Malgré l'acquisition d'un bureau de fonction, il est rarement présent.
Il marqua une courte pause, l’air pensif. Puis il ajouta :
- Cependant, il m'a confié la tâche de récupérer son courrier et de répondre à toute question venant de vous, mes très chers élèves.
Orlane semblait hésiter. Mr. Blum était connu pour avoir de hautes relations, que ce soit dans l'organigramme de l'Académie que parmi les membres de l'Eglise, ou de grandes familles. Elle ne demanda pas l'avis de Tsukihi, ce serait comme de demander au fan d'une équipe de sport de choisir l'issue d'un match.
Elle opina pour la confiance : Mr. Blum était quelqu'un de bienveillant, surtout envers ses élèves.
Elle lui tendit le journal. Circonspect, le professeur le prit et l'ouvrir rapidement, non sans avoir regardé derrière lui.
- Je vois, murmura-t-il après l'avoir feuilleté. Où l'avez-vous trouvé ?
Orlane lui raconta la scène de l'étalage du vendeur, non sans valoriser le passage de la négociation, passage presque inexistant dans la réalité.
- Vous avez bien fait. Ce journal, vous l'avez compris, est dangereux. Venez avec moi quelques instants.
Une fois arrivé dans le bureau de Mr. Blum, celui-ci appela pour qu'un devoir rapide soit distribué à ses élèves. Après avoir raccroché le téléphone, il sortit trois tasses et du thé en sachet.
Une fois les trois tasses fumantes posées sur le bureau, le professeur prit la parole, d'un air plus léger.
- Ce journal que vous avez trouvé, met à mal l'Eglise. Ils ne veulent pas que cette affaire s'ébruite, notamment pour éviter que quelqu'un ne retrouve le docteur avant eux. Ils seront soulagés d'apprendre que ce journal a été récupéré, et je n'oublierais pas de dire que c'est vous qui leur avait sauvé la mise.
Les deux sœurs eurent un léger sourire.
- Vous vous attendiez à des problèmes, n'est-ce pas ?
Perspicace, Mr. "Belle Gueule".
- C'est vrai qu'ils pourraient vous embêter avec des papiers, des clauses de confidentialités, et tout ça, mais ils ne le feront pas. Ils m'avaient prévenu de l'existence de ce genre d'ouvrage, et m'ont dit quoi faire si jamais il me parvenait. Je présume que vous n'en avez parlé à personne ?
Orlane opina.
- Dans ce cas, vous n'aurez aucun problème. Je pense même que vous devriez recevoir un petit mail de félicitation, m'enfin ! Je m'avance peut-être.
Il croisa les jambes, et commença à boire son thé.
Une question vint à l'esprit d'Orlane.
- Mr. Blum, avez vous réussi à contacter l’élève de la maison brûlée ?
- Mmh !
Mr Blum, qui avait bu de travers une gorgée de thé brûlant, reposa sa tasse en toussotant.
- Oui, en effet.
- Il doit être sous le choc, non ? Ses affaires ont dû brûler...
Le professeur haussa les épaules.
- Oui, c'est sûr qu'il n'était pas ravi. Mais il avait l'air de rationalisé, et il disait lui-même qu'il n'y avait rien d'important dedans. Il a dormi chez des amis à lui.
Puis il se remit à boire son thé, replongeant une nouvelle fois dans ses pensées.
Comprenant que c’était le moment de partir, les deux filles finirent leur thé, remercièrent leur professeur et sortirent du bureau.

***

Orlane avait eu une idée. Vraiment très bête, elle-même ne savait pas pourquoi elle y avait pensé. Mais ce fut sans conteste une des meilleures idées de sa vie. Dans son “top cent”, avait-elle dit à sa sœur.
Toutes les deux s'étaient rendues par curiosité dans les ruines de la maison. L'étudiant qui y résidait n'était pas là, mais les policiers, oui. Du moins, deux policiers en surveillance, qui laissèrent entrer les deux jeunes filles lorsqu'elles prétendirent être ami avec le résident.
"Des nouveaux", pensa Orlane.
C'est en regardant partout qu'elle eut sa fameuse idée : elle mit ses lunettes, encore imbibées du produit de sa sœur. Malgré la faiblesse du produit qui commençait à ne plus faire effet, elle aperçut, à sa grande surprise, des traces bleues, un peu partout dans la maisonnette.
Excitée par cette découverte, elle prévint rapidement sa sœur :
- Du bleu ! Du bleu partout !
Visiblement, le locataire n'aimait pas la déco, et le vieux docteur cherchait quelque chose chez cet étudiant. Il avait touché les armoires, à présent noircies, et les livres n'étaient plus que cendre. Orlane décida de monter à l'étage. Tout semblait avoir été bougé, et il lui semblait clair que rien n'avait été trouvé. Cependant, quelque chose marqua Orlane : encore des traces bleues, mais cette fois-ci du côté de la fenêtre. Elle s’approcha de la fenêtre, et se rendit compte de quelque chose : Letsky devait suspecter quelque chose dans la fenêtre, car les bouts de bois semblaient avoir été arrachés un à un, comme si quelque chose aurait dû être caché dedans. En passant sa tête à travers la fenêtre, Orlane n’avait pas qu’une belle vu sur le campus, mais également, au-dessus d’elle, une gouttière un peu tordue.
“Comme si quelqu’un s’y était attaché pour grimper”, pensa la jeune femme.
D'un bond, elle s'accrocha au rebord de la fenêtre, et se hissa à travers pour atteindre le toit. De là, elle chercha quelque chose. N'importe quoi d'étrange sur le toit. Elle se rapprocha de la cheminée. Elle cherchait par exemple une pierre qui dépassait, une tuile au sol retirée... Puis elle pensa à regarder à l'intérieur même de la cheminée. Et c'est là qu'elle comprit.
Une planche en acier avait été placée dans la cheminée. Elle semblait avoir été fixée au tuyau, sûrement pour placer quelque chose dessus. En effet, juste à côté, posé contre la paroi de la cheminée, une autre planche avec des manches pour la tenir, et un dispositif permettant de faire tenir la plaque sans qu'elle ne touche l'autre était visible dans la cheminée. Visiblement, le contenu avait disparu, et il n'y avait pas d'aura bleue dans la cheminée. Le vieil homme n’avait jamais trouvé la cache, et était donc venu sans prendre ce pourquoi il était venu.
Sur le chemin du retour, Orlane fit part de sa découverte à Tsukihi. Celle-ci prit le temps de réfléchir, avant de lâcher :
- On devrait vraiment rechercher qui est cet étudiant. S'il a quelque chose à voir avec le docteur, alors il peut mettre l'Académie en danger. Si on peut trouver qui c'est, on pourra largement avancer dans l'affaire.
Après avoir déposé leur sac, les filles décidèrent de faire un tour en ville. Il leur manquait des choses dans le frigo, et vu le peu de revenu qu'il leur restait, Orlane jugea pressant le besoin d'acheter de quoi survivre avant que sa sœur ne dépense tout en plantes séchées et en bout de ferraille.
Et alors qu'elles sortaient du métro, Orlane remarqua au loin homme qui courait au travers du parc. Mais alors qu'elle clignait des yeux, l'homme avait comme fait un bond de plusieurs mètres en avant. Elle plissa les yeux, et jusqu'au moment où elle due à nouveau les fermer, l'homme avait couru normalement. Puis, lorsqu'elle les rouvrit, il avait disparu du parc. Sans même prévenir sa sœur et en lui fourrant son sac dans les mains, Orlane se mit à courir.
Elle connaissait bien la ville, et elle trouva rapidement la trace de l'homme. Dès qu'elle le vit, elle cessa de cligner des yeux. Elle était endurante, et courait très vite, alors que lui, semblait plus lent. Il devait compenser avec cette...
Téléportation ?
Et alors, Orlane le vit. Sans qu'elle cligne des yeux, l'homme disparut pour réapparaitre instantanément une dizaine de mètres plus loin.
Au bout de quelques minutes, elle finit par le perdre de vue. Elle tourna sur elle-même, haletante. Elle était toujours dans le même secteur, mais bien loin de la station de métro où elle avait laissé Tsukihi, penaude. Elle était dans une ruelle faiblement éclairée, et les bâtiments qui l'entouraient étaient des appartements peu chers. Elle réfléchit profondément, durant plusieurs minutes. Qui pouvait être cette personne ? Quelle magie utilisait-t-il ? Qui pourchassait-il ?
Alors le lien se fit automatiquement dans sa tête. Les évènements de ces derniers jours, une magie étrange, quelqu'un de recherché... Elle mit les lunettes de sa sœur qu'elle avait gardé dans la pochette intérieure de sa veste. L'effet du produit devrait être encore légèrement actif, autant en profiter...
Sur le mur de gauche... Des marques bleues. Reprenant sa course, elle suivit ses marques bleues, faiblardes. Elle était revenue dans le centre du quartier, et passa près de l'auberge de jeunesse. Elle traversa deux stands de nouilles, une autre auberge reconnue pour servir de l'alcool léger et pas cher, un immeuble, un hôtel... Ses recherchent la fit atterrir dans un appartement délabré. Les murs pleins de lézardes, des meubles fracassés disposés contre les murs, et si la lumière du jour était supposée passer à travers les planches qui masquaient les fenêtres, il était désormais trop tard pour ça. En allumant la lampe de son terminal, Orlane constata que ça faisait une heure en réalité qu'elle avait lâché Tsukihi. La nuit commençait à tomber, et elle devait se dépêcher de rejoindre sa sœur.
C'est à ce moment qu'elle entendit un bruit. Un ronflement.
Elle se retourna vivement, et éclaira un homme, affalé sur un canapé, en train de dormir. L'homme de ne réveilla pas, mais se tourna vers Orlane, qui le reconnut aussitôt. C'était le vendeur de l'étalage où elle avait obtenu le journal !
Très tentée de lui faire les poches, mais résistant à la sensation, Orlane observa la pièce. Elle ne trouve aucun indice. Elle semblait résolue à rentrer, lorsqu'elle entendit quelque chose, une son si aigüe que ça lui vrilla les tympans. Dans la rue, elle entendit un gémissement général provenant des passants.
Reprenant ses idées, elle sortit en trombe des ruines dans lesquelles dormait l'arnaqueur, elle se dirigea vers ce qui lui semblait être la source du son. Courant comme une dératée dans la ruelle, vide, elle aperçue tout au bout un... Corps au sol. Accélérant le rythme, elle s'aperçut que le corps était seul. Arrivée devant, Orlane regarda sur les côtés, mais elle ne vit personne.
Reprenant son souffle, elle décida d'abandonner la course-poursuite, et de se concentrer sur le corps. Et là, son cœur manqua un battement.
Habillé d’une chemise pourpre, d’une cravate noire, il s’agissait de l’étudiant mystère.

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Défi
uglos


    Elle se réveille au petit matin dans les draps blancs de l'hôtel, seule à goûter la douceur printanière qui s’installe dans la chambre ; avec le soleil filtrant à travers les stores pour venir s’étaler sur les murs en flaques floues. Pendant quelques minutes elle reste immobile et contemple les petits grains de poussière qui volettent et scintillent dans les rayons lumineux. Ça lui fait penser à une chute de neige et renforce encore l’impression de calme et de silence qui règne dans la pièce. Elle aime particulièrement cette période de l’année, quand l’hiver tarde à se faire oublier et que la nouvelle saison s’annonce doucement. Cet entre-deux où elle se surprend à s’éveiller vraiment, comme si elle sortait d’hibernation avec ce je-ne-sais-quoi dans l’air annonçant le renouveau.
 
    Elle se lève sans faire de bruit pour ne pas réveiller la forme sous les draps dont quelques mèches de cheveux dépassent. Son pas léger effleure à peine l’épaisse moquette blanche. Elle sourit en s’imaginant qu’il a neigé dans la chambre. Puis se dirige vers la porte d’entrée en essayant de faire le moins d’empreintes possibles, se prenant pour une espionne qui fuit discrètement le lit du bellâtre ballot à qui elle aurait soutiré d’importantes informations de façon fort peu orthodoxe. Arrivée à son but, elle observe le sol avec la satisfaction du devoir accompli et s’esquive discrètement.
 
    En arrivant sur la terrasse, des crampes abdominales la foudroient sur place. Elle s’accroche fermement à la rambarde de bois en y enfonçant ses ongles, attendant que l’orage passe. Elle se dit qu’il n’y a pas que le printemps qui s’annonce aujourd’hui. La douleur s’estompant, elle se dirige vers le jardin, louvoyant entre les tables où quelques lève-tôt prennent leur petit déjeuner. Ce faisant, elle distribue des bonjours et des sourires, mais les clients semblent plus absorbés par leurs croissants que par sa présence et ne lui répondent pas. Il y en a bien un qui a relevé la tête avec un air agacé, comme si une mouche lui tournait autour. Tant pis, pense-t-elle, ce sera pour une autre fois.
 
    Au-dessus d’elle, le ciel est d’un bleu très vif ; elle peine à regarder la chaine de montagnes vertes et grises aux sommets encore enneigés en contre-jour. Le soleil ardent la force à plisser les yeux. Le contraste est assez saisissant avec la chaleur des rayons solaires et la fraicheur encore matinale de l’atmosphère. Elle avance vers le ruisseau qui gronde, grossi par les glaciers en train de fondre. Elle éprouve avec délice l’herbe tendre sous ses pieds diaphanes, le contact vivifiant de la rosée et soupire d’aise.
 
    Ce moment de bonheur simple est bien vite gâché par le froid qui la saisit. Elle regarde en l’air pour voir si quelques nuages ne cacheraient pas l’astre du jour, mais non il n’y a rien. Rien que cette boule qui irradie au creux de l’estomac, comme si elle avait avalé trop vite un grand verre d’eau glacée. Un très grand verre alors, la douleur s’étendant jusqu’au bout de ses doigts.
 
    Elle se reprend difficilement et décide de retourner s’allonger un peu le temps que ça aille mieux. Pendant qu’elle revient elle entend des sirènes de police se rapprocher de l’hôtel. Alors qu’elle monte les quelques marches pour revenir sur la terrasse, elle voit passer en trombe un groupe d’hommes en uniforme. Ils s’engouffrent dans le bâtiment. Certaines personnes commencent à se lever pour aller voir, attirées par la curiosité, prêtes à dégainer leur portable, en quête de sensationnel sordide.

 
    Elle aussi s’interroge et se joint au mouvement. Les badauds, ignorant savamment sa présence, lui marcheraient presque dessus si elle n'y prenait garde. Dans le couloir, elle voit les policiers tout au bout, juste devant sa porte. D’un seul coup la voilà la gorge sèche, déglutissant avec grande difficulté. Elle se précipite en avant, s’insérant entre les curieux s’agglutinant comme des globules dans une artère bouchée. Elle entre dans la chambre en même temps que la maréchaussée.
 
    L’un des hommes se dirige vers le lit. Il approche lentement sa main des draps, comme s’il redoutait un animal blessé aux réactions imprévisibles. Il découvre la silhouette et tous peuvent voir le corps d’une jeune femme. Sur son cou gonflé d’une couleur violacée, des marques de strangulation violente.
    – Encore une victime de ce cinglé de violeur…
    – Chef, c’est bizarre son expression, on dirait qu’elle ne sait même pas qu’elle allait mourir ou qu’elle est morte. La pauvre, c’est sûrement mieux comme ça, qu’elle ne se soit aperçue de rien.
    La jeune femme effarée fait le tour du lit, passe à travers le groupe et contemple horrifiée le visage figé en un masque mortuaire. Elle hurle. Personne ne la remarque.

 
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Loïc Péan

                     L’oiseau pionnier,éclaireur de ta destinée,
                     Il chante la vie,vole d’arbre en arbre pour toucher ton ouie,
                     Entends ses notes de joie,elles ne sont que pour toi,
                     Tu reviendras et de nouveau tu l’entendras,
                     Sais-tu qu’il n’y a de hasard,
                     Prends-en conscience avant qu’il ne soit trop tard,
                     L’oiseau chante la mélodie de l’espoir,
                     Réponds-lui par les mots de ton souffle,
                     Que cette musicale volonté taise tes doutes,
                     Es-tu libre de vivre toute allégresse,
                     De te faire l’ami de l’éternelle sagesse,
                     Vis tes jours avec l’identique plaisir,
                     La même envie de rendre gloire à ces jours,
                     L’oiseau éveille ton amour,
                     Ton coeur entend son bonheur,
                     Puisse ta mémoire suivre son vol,
                     Toujours l’oiseau demeurera pionnier,éclaireur de ta destinée.
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