Chapitre 4.1: Voir double

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"Parfois, je me sens plus que vide, je me sens inexistant. Et pourtant, je continue d'endurer. Je refuse d'abandonner. » Chelsea Manning(1)

Le lendemain, je me rendis à l'aube à l'hôpital, évitant de réveiller ma mère. La veille, elle avait accepté de rejoindre un programme de réhabilitation sur plusieurs mois. Le soir-même, une voiture viendrait la chercher. La première partie du traitement se ferait dans leurs locaux à Bourg-la-Reine, dans le 92, le temps qu'elle arrive à gérer sa consommation. Pour payer ses soins, je lui avais assuré que je prendrai un job étudiant. La vérité serait tout autre. En sortant du cabinet, j'avais envoyé un message à Grégoire, lui affirmant que dorénavant je participerai à deux combats par mois, avec des missions tous les soirs. Il était ravi. J'avais ensuite ramené ma mère, qui n'avait posé aucune question sur la voiture ou le tee-shirt sanglant à l'arrière. De retour chez nous, elle prépara à manger pour la première fois depuis des mois. Une pizza réchauffée aurait suffi à me donner du baume au cœur. Pourtant, elle prit les carottes, les pommes de terre que j'avais achetées quelques jours plutôt, les fit chauffer trente minutes dans une poêle puis ajouta des herbes, des épices. Elle servit le tout dans deux assiettes, coupant du jambon en morceaux. Ce n'était pas énorme mais c'était un signe d'espoir. Peut-être que oui, les choses s'arrangeraient. Nous parlâmes peu, et elle s'endormit rapidement après. Je me mis devant la télé, allumai un film de boxe. Je souris ce soir-là, beaucoup, et m'assoupi entre deux frappes de Rocky Balboa.

L'hôpital, quel lieu sordide. De longs couloirs ternes, des effluves de médicaments, des humains gémissants, tout me dégoutait. Je fis la queue au comptoir, écoutant Mamie Jo se plaindre de son arthrose pendant que son mari reluquait une infirmière. Après quelques minutes d'attente, je demandai gentiment à la fille de l'accueil de m'indiquer la chambre où avait été admis Alex. Elle ne le trouva pas, j'aurai dû m'y attendre, Alex étant aussi un nom d'emprunt. Je me contentai de lui décrire la scène de la veille. Au bout de 15 minutes de description précise, avec les détails les plus glauques que je pus trouver, elle finit enfin par comprendre.

— Vous êtes de la famille ? me répondit-elle impassible, les yeux fixés sur son écran.

— Je suis son demi-frère.

— Et vous ne connaissez pas son prénom ?

— Il a changé de prénom quand il nous a quittés, inventai-je.

Elle me regarda, suspecte mais se contenta d'un :

— Chambre 302, au fond du couloir deuxième étage.

Je pris l'ascenseur. Du pallier du second étage, j'aperçus Tula, le chien de garde de Grégoire, devant la porte 302. Ce colosse de 2 mètres par 1.50 mètres générait à lui tout seul la peur de notre gang. Il était affreux, avec sa cicatrice, dont l'origine était un mystère, qui lui courait en plein milieu du visage. Ses cheveux corbeaux rappelait ses yeux de rapace. Il obéissait aux doigts et à l'œil de Grégoire, personne ne savait à quoi cette loyauté infaillible était dûe. De nombreuses rumeurs courraient, plus invraisemblables les unes que les autres. Certains racontaient que Grégoire lui aurait sauvé la vie lors d'un combat, d'autres qu'ils étaient frères. Je m'en moquais. Tout ce qui m'importait c'était qu'avec Tula à ses côtés, Grégoire était intouchable. Je saluais le monstre qui me bloqua l'accès avec son corps.

— Grégoire ne veut personne. Patiente.

Sérieusement ? J'attendis un bon quart d'heure avant que Grégoire ne sorte de la chambre, Amina pleurant à sa suite. Elle baissa les yeux en me croisant et se dirigea vers la sortie. Lui s'arrêta à ma hauteur, fier comme un paon :

— Ne t'inquiète pas Victor, ton heure viendra.

Sans plus d'explication, il partit, Tula sur ses talons. Comprendre Grégoire c'était comme décrypter une prophétie, neuf chances sur dix de se tromper. Je n'allais pas m'y risquer. J'entrai dans la chambre, apercevant Alex, allongé, sous intraveineuse.

— Tu n'es même pas capable de manger ? On te nourrit par un tube comme un nouveau-né ?, le taquinai-je, retenant un haut-le-cœur à la vue de son visage détruit.

— J'allais dire que tu m'avais manqué. Je m'abstiendrai, répondit Alex, chaque mot semblant lui arracher toutes ses forces.

— Comment tu vas ? T'es encore plus déformé que moi après mon dernier combat.

— Je m'en rappelle, j'ai perdu beaucoup d'argent ce soir-là.

Il ne perdait pas le nord. Je souriais intérieurement. Retrouver mon bon Alex me faisait du bien. Cependant, malgré sa bonne humeur apparente, il faisait peine à voir. Son visage, comme son corps, devinais-je avait dû nécessiter des heures de travail pour les médecins. Son arcade sourcilière avait été recousue, son nez était couvert de bandage, sa lèvre fendue sur 2 cm. Les rugbymen avaient eu la main lourde.

— Ils ont passé longtemps à te refaire le portrait? demandai-je pour rompre le silence de mon observation fine.

Ma remarque le fit grimacer.

— Assez oui. 3h juste pour le visage, une beauté comme la mienne est une perfection. Il leur fallait prendre leur temps, répondit-il, refusant de se laisser faire.

— Allez trêve de conneries, qu'est-ce que t'as ?

— Tu ne perds pas ton temps. Où sont les formes ? Bonjour Alex, comment tu vas ? Je me suis fait du souci. Merci Victor, je suis touché par tant de considération ! Tout ça pour dire que j'ai deux côtes cassées, aucun organe vital n'a été touché, j'ai eu de la chance. Mon genou est maintenant en métal, comme l'un de mes doigts de pied mais sinon je vivrai !

— Ton humour n'a malheureusement pas disparu.

— Hilarant. Il n'empêche que je suis soulagé, je pourrai refaire de la moto, déclara-t-il, tout sourire.

— Les médecins te l'ont assuré ?

— Evidemment, un biker qui ne peut pas monter à moto, c'est comme un oiseau sans aile, c'est inutile. Je suis de nouveau un faucon !

Je voyais dans son regard la peur qu'il tentait de dissimuler : celle d'être laissé de côté par l'équipe si Grégoire le jugeait sans intérêt, de devenir un poids dont on devrait se débarrasser d'une manière ou d'une autre. Je refusai d'y penser, Alex serait de nouveau des nôtres, il le fallait.

— C'était à propos de ça ta discussion avec Grégoire ?

— Entre autres, dit-il évasif.

Une ombre passa sur son visage, fugace. Un sentiment de profonde douleur habitait mon ami, qui dépassait de loin ses blessures. Grégoire avait fait quelque chose, une chose qu'Alex ne lui pardonnerai jamais. J'eus soudain une intuition, un horrible pressentiment. J'avais besoin d'en avoir le cœur net. L'interrogatoire débutait.

J'espère que l'histoire vous plait!

(1) Bradley Manning, né en 1987 aux Etats-Unis, s'interroge dès son plus jeune sur son orientation sexuelle et son identité, ce qui lui vaudra de nombreuses moqueries. Il rejoint l'armée en 2007. Trois ans plus tard, Wikileaks publie sur internet un raid aérien américain à Bagdad, Manning est alors analyste militaire de l'armée américaine de grade Private first class (E-3). Accusé d'être la source de cette fuite d'informations, et d'autres (260000), il est emprisonné. Jugé en 2012, il ne conteste pas, et est inculqué. Le 22 août 2013, il demande publiquement à être appeler Chelsea, et compte changer son identité. En 2014, elle est reconnue comme femme et autorisée au traitement hormonal en 2015 par l'armée. Libérée en 2017, elle reçoit de nombreux soutiens, ses actions auraient poussé le retrait des troupes américaines en Iraq. Elle est à nouveau enfermée en 2019, et libérée un an plus tard après une tentative de suicide.

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