Chapitre 11

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Que d’émotions et de sentiments contradictoires... Mais commençons par le commencement. Nous avions vaincu, j’avais épuisé mes réserves, nous étions fourbus. Une fois le chariot vidé de son contenu récupérable, Nicolaï proposa de brûler les cadavres et que nous nous éloignions du site de la bataille. J’avoue à ce moment m’être laissée porter par le mouvement général, hantée par le regard de haine pure de la sorcière. Si je n’étais pas aussi dévastée de l’intérieur que Syliane, la centauresse délivrée, je n’en menais tout de même pas large. Rencontrer des êtres aussi malfaisants et voulant à tout prix votre mort, c’est une expérience que je ne conseille à personne. Je réalisais aussi la puissance qu’il nous faudrait pour venir à bout du Roi-Zombie et du bâton, car ils devaient sans doute être encore plus puissants et mauvais. Mais j’étais déterminée à vaincre, quels qu’en soient le coût et les choix que j’aurais à faire. Entraînée par le souvenir de ces yeux haineux, je me sentais prête à répondre au mal par le mal. Malgré ce goût désagréable dans ma bouche, consciente que rien de bon ne sortirait de tout cela, j’étais prête.

Alors que nous étions installés pour reprendre un peu nos forces et panser nos blessures, et que je sentais que je m’écroulais dans un sommeil plein de toutes ces noires pensées, il m’est arrivé quelque chose d’une délicatesse et d’une douceur merveilleuse. Nathanaël est venu discrètement me trouver, m’a glissé entre les mains un mouchoir blanc contenant quelques baies rouges fraichement cueillies, et m’a déposé un baiser plein de tendresse sur les lèvres. Il est reparti aussi furtivement qu’il était venu, me laissant avec le cœur qui venait d’exploser, prêt à jaillir de ma poitrine. Tout d’un coup, tout prenait du sens. Alors que je touchais mes lèvres, là où les siennes s’étaient posées, je me remémorais le besoin impérieux de venir le récupérer au milieu des zombies l’avant-veille, mais aussi tous ces moments où il n’avait jamais été loin de moi. Malgré sa loyauté indéfectible pour Yumi, il avait souvent eu un œil protecteur sur ma personne. Une chaleur se répandit depuis mon cœur dans tout mon être, comme un hydromel liquide qui réchauffe et qui rend tout plus intense. Le regard noir de la sorcière avait de moins en moins d’emprise sur moi, ou plutôt la détermination devenait différente. C’est à ce moment, alors que je flottais dans cette douce prise de conscience, que Yumi est venue me parler. Mon premier réflexe fut de cacher le mouchoir et les fruits. Puis je restais évasive et l’envoyais presque balader. Je n’étais pas très à l’aise vis-à-vis d’elle, ne sachant pas comment elle prendrait les choses — alors que moi-même je les découvrais. Alors qu’elle s’éloignait, je cherchais des yeux Nathanaël, sans succès... Mon sommeil fut lourd, cette nuit-là, et bien plus bénéfique qu’il ne l’aurait été sans ce que le jeune homme venait de m’offrir : une raison de ne pas sombrer dans la haine.

Le lendemain, alors que le camp s’affairait aux préparatifs de petit-déjeuner, Sen et Ichiro nous proposèrent de dresser des pierres-souvenirs au cas où nous ne ressortirions pas vivants à l’issue du prochain combat. Nous faisions le choix ou non de suivre ce rituel (consistant à mettre quelques éléments personnels dans un petit sac, enterrés sous une pierre plate où nous tracions un symbole pour nous représenter). J’ai suivi, pour ma part : une mèche de cheveux, quelques brins de paille de mon balai, une plume de faucon, et le petit mouchoir taché du jus des baies que j’avais mangé furent déposés dans le sac. Mon symbole me demanda un peu de réflexion, mais il était assez évident : un chapeau pointu, ma poêle « frappeuse de démons » et un regard de rapace.

Une fois cela achevé, je m’attelais à l’étude des objets trouvés sur les corps de nos ennemis et dans leur chariot, que mes compagnons m’avaient apportés pour que j’étudie leur nature et leur utilité. J’ai un peu de mal à écrire ce qui est arrivé par la suite, tant j’ai été pleine de souffrance... Le premier objet n’était en rien magique, mais plutôt une sorte de sextant qu’il faudrait sans doute utiliser avec le soleil ou la lune dans la Cité ophidienne. Le deuxième, en revanche... alors que je l’avais en main pour l’observer, Arsène s’est approché de moi. L’objet contenu de son sac, qu’il venait probablement m’apporter pour que je l’étudie aussi, s’est alors « connecté » avec l’horrible bâton (une sphère à un bout et une main squelettique à l’autre). Une souffrance phénoménale s’est soudain emparée de nos deux corps alors que résonnait un rire démoniaque. J’ai hurlé. En fait, je crois que je n’ai pas cessé de crier alors que tout autour de nous s’est à la fois ralenti et accéléré. J’avais mal, qu’est-ce que j’avais mal... C’est ma vie qui était aspirée par ces objets maudits, et je n’ai plus eu conscience de grand-chose. Quelles que fussent les actions de mes compagnons, je n’ai rien pu voir et je ne me souviens, à travers mes cris de douleur, que de bribes finales. J’ai senti du métal froid s’abattre sur mon bras, parce que Nikolaï tentait de le couper pour détacher de mon corps le sceptre qui m’avait saisi de sa main squelettique. J’ai senti l’onde de choc quand Yumi a fracassé la sphère de son épée bénie. J’ai surtout senti le corps de Nathanaël, qui s’était jeté sur moi après être arrivé au galop sur le destrier, se plaçant entre mon corps et la sphère pendant que la paladine l’éclatait. J’y ai perdu ce qui me restait de bras. Nathanaël y a aussi perdu le sien, trop près du bâton pour le mettre à distance de moi. Ma souffrance avait été telle que je ne me rendais même pas compte que je perdais tant de sang, et mon esprit, accusant le coup des deux ans de vie que cette noire magie lui avait volé, s’inquiétait surtout pour le jeune homme, étendu contre moi. Des soins furent prodigués alors que je nageais encore entre compréhension et souffrance. Notre centaure était doté d’une grande magie, car les feuilles qu’il transportait, les dernières, furent utilisées pour nous redonner de nouveaux bras tous neufs. Une sensation étrange d’ailleurs, celle de sentir son bras pousser comme la branche d’un arbre... Le sceptre était détruit, les âmes qu’ils contrôlaient étaient libérées. On me transporta à l’écart, me prodiguant des soins. He découvrais la barbe et les cheveux blanchis d’Arsène. Les miens avaient aussi poussé, une longueur qui marquait les deux ans volés, et leurs pointes étaient blanches elles aussi. Yumi et Belladone se chargèrent de détruire l’épée maudite — car c’était une épée qu’Arsène avait trouvée. Nous nous étions éloignés à bonne distance, car la première onde de choc avait fait énormément de dégâts. La seconde eu raison de l’armure de Yumi : rendue à l’état de métal fondu, malgré les protections magiques octroyées par Belladone, elle sauva la vie de la paladine.

Nous étions tous en très mauvais état, épuisés, sales, salis pour tout ce que nous avions vécu. Heureusement, les dieux, par l’intermédiaire des grands talents de Sen, nous offrirent une halte inespérée : une crique paradisiaque au détour d’un coude de rivière, cachée dans la végétation. Une vraie bénédiction dont je profitais sans attendre une seconde de plus : ôtant tout ce que je portais, je me plongeais avec délice dans l’eau fraîche et purifiante. Nous sommes restés là de nombreuses heures. Nous en avions tous besoin. J’ai pu étudier les autres objets, avec prudence. Deux armes : une faucille en os de dragon que je gardais, un maul nain que je donnais à Krorin. Des bagues de réserve d’essence magique que je donnais à notre prêtresse. Un bracelet d’invisibilité que je confiais à Arsène. Un médaillon... préoccupant. Il était maudit, mais le pouvoir des bénédictions de Belladone en vint à bout. J’ai raconté à mes compagnons que c’était une réserve de mana que je gardais. En vérité, j’espère qu’ils me pardonneront un jour si jamais je l’utilise, il était terriblement puissant et tentant. La Voie de pouvoir des Morts m’était offerte, accessible immédiatement et dans son intégralité. C’était attirant et effrayant à la fois. Que l’amour de Nathanaël me préserve de succomber à cette tentation maléfique ! Mais je fis le choix de le garder. Peut-être faudrait-il, à un moment de notre quête, combattre le mal par le mal. Auquel cas, j’aurais cet atout indéniable.

Enfin, il y avait la lampe et son génie. Vu quelles forces l’avaient asservi précédemment, je proposais à Yumi d’en prendre le contrôle pour formuler le ou les vœux auxquels nous aurions droit. Ma propre moralité était trop vacillante pour que je sois à même de le faire. J’ai alors proposé à l’assemblée que nous demandions que tous nos objets magiques et réservent d’essence magique soient rechargés. La génie que Yumi invoqua fut mieux, restaurant aussi nos pouvoirs personnels. Je n’étais plus démunie pour le prochain combat !

Il y a eu alors un moment étrange. Je ne sais pas ce qu’il se passa entre Sen et la génie, car notre archer et chasseur fut soudain changé en poulet à crête bleue et aux pattes violettes. Cela n’avait pas l’air de perturber Yumi, car elle formula le deuxième vœu dont nous avions tous convenu, caquètement de poulet inclus : renvoyer Syliana, le cœur et la graine dans la Forêt Chantante des centaures. Le portail qui s’ouvrit nous offrit une vision du bel endroit dans lequel ces êtres quadrupèdes vivaient, en harmonie avec la nature. La mission de Nikolaï était remplie. Mais il voulait continuer avec nous et nous aider à vaincre la source du mal.

Nous avons gardé le troisième vœu pour plus tard. Nous verrions suivant les circonstances et les besoins. J’avais été prêté à donner le médaillon nécromant en paiement, pour me protéger de moi-même. Mais aucun tribut ne fut nécessaire. Lorsque la génie retourna dans la lampe, Sen redevint lui-même.

Nous avions encore un peu de temps avant de nous remettre en route. C’est alors qu’il se passa deux choses marquantes. La première fut l’apparition d’un tigre bien mal en point. Par l’intermédiaire du druide qui parlait son langage, le fauve nous apprit qu’il avait été la monture d’un chevalier d’Om, dont la troupe avait été décimée il y a une lune. Nous l’avons soigné et il accepta de combattre avec nous, servant même de monture. La répartition des gens pour voyager sans être bipèdes (pour éviter d’être détectés par nos ennemis, comme le Peuple Noir nous l’avait appris) fut alors repensée. C’est un deuxième moment marquant pour moi : à la boutade de Sen proposant que Nathanaël monte avec moi sur mon balai, le concerné répondit haut et fort par l’affirmative. Le regard qu’il me lança me fit frissonner des pieds à la tête, et je l’aurais embrassé fougueusement si tout le monde ne se trouvait pas autour de nous. Ce fut donc acté. Arsène et Ichiro monteraient Sheba, la tigresse.

Ce qui va suivre est de l’ordre du privé. Du totalement privé. Mais si je ne consigne ici, c’est parce que ce qui fut gravé dans mon cœur fut aussi gravé dans la chair, sur ma peau, et c’est d’une importance capitale pour le combat qui nous attend. Parce que nous ne savions pas l’issu des prochains jours, parce que nous sommes jeunes et impatients, parce que nous nous étions révélés l’un à l’autre, Nathanaël et moi nous nous sommes aimés. À l’écart, à l’abri dans l’écrin de verdure, nous avons laissé nos cœurs et nos corps pleinement s’exprimer. Je me sens plus forte et plus vivante que jamais. Je ne suis plus résignée à mourir en détruisant le Roi-Zombie et le bâton. Je veux farouchement vivre. J’ai une raison au-delà de ma condition de sorcière.

Nous avons, peu après, été voir Yumi main dans la main. Nous voulions être honnêtes, et sa bénédiction était importante à nos yeux. Elle n’a pas été surprise, sans doute voyait-elle les choses mieux que je ne le pensais, et apparemment même mieux que moi-même.

C’est donc emplie de cette légèreté et de cette force que j’ai suivie notre troupe lorsque nous nous sommes mis en route, quittant cet endroit paradisiaque, car prêts à affronter le mal. Nous avions voté à main levée de ne pas faire un détour par la mine des nains. Mon fourbi ne fut pas très clair, sans doute à cause de ma préoccupation de trouver une nouvelle armure pour notre paladine. Mais soit, nous avions voté et allions donc en direction de la cité des ophidiens. Tant pis pour la bière naine, elle attendrait.

Nous avons décidé d’éviter les pièges du marais, le contournant par le nord. Le peu que nous avons aperçu des bestioles qui y grouillaient nous prouva notre sage décision. Choisir de passer par le nord, le long de la montagne, au lieu d’arriver par le sud comme il aurait été logique de la faire, nous évita aussi des troupes d’ophidiens et de zombies qui attendaient là. Ils sont moches, agressifs, et ont l’air puissants. Passer dans la ville aurait été une erreur, comme la journée d’observation des allées et venues nous le prouva. J’avais dans l’idée que le pendentif trouvé pourrait nous servir, et toutes les heures je regardais à travers sa minuscule ouverture, voyant par moment des lueurs, mais rien de significatif. Au final, c’est au soleil couchant, comme la Baba Yaga l’avait prédit, que le chemin s’illumina à travers l’objet que je tenais. Nous avons alors suivi pendant plusieurs heures la direction, évitant la ville pour nous enfoncer dans le désert.

Voilà où nous en sommes alors que j’écris ces lignes : nous avons trouvé le repère du Roi-Zombie. Le temple se dresse devant nous. Nous sommes à l’aube du combat final. Et nous sommes plus déterminés que jamais.

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