Chapitre 7

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Le repas touchait à sa fin. J’étais véritablement enchantée par les échanges avec le Prince, tant il était courtois, accessible, et plein d’enseignements sur les manières d’une cour, sur les Agathéens, et sur ce genre de soirées d’exception avec des gens aussi haut placés. Je n’ai pas perdu une miette de tout ce que je pouvais apprendre, ne sachant pas si une telle magnifique opportunité se représenterait un jour.

Arsène est revenu, couvert de sang et de blessures, flanqué d’un Capitaine dans le même état que lui. Le moine et le nain, eux, étaient même aux mains de soigneurs. Intrigués, nous avons écouté le rapport du Capitaine, fier de ramener à son Prince le fameux vase magique qui avait coûté la vie à nombreux de ses hommes. Le Prince libéra son contenu, une fumée verte qui révèle la vraie nature des gens. Ma stupéfaction fut de découvrir la splendide devineresse, telle qu’elle était avant sa « malédiction » comme elle le précisa. Aveugle avec des yeux d’un blanc laiteux, certes, mais d’une beauté qui coupe le souffle. Puis cette vision se dissipa lorsque le Prince referma l’objet et que sa fumée magique réintégra son contenant. Encore un peu sous le charme, je l’avoue humblement, et même si j’ai aussi pu apprécié les traits attirants du Capitaine, je suis allée rejoindre nos appartements pour une vraie nuit réparatrice. Je pense que cela faisait trop longtemps que je n’en avais pas eu. J’ai soigneusement plié la tenue de cérémonie qui avait été confectionnée pour moi, un rude combat nous attendait pour le lendemain : nous allions récupérer le fils du Prince coûte que coûte.

Dans la nuit, j’ai assisté à une drôle de scène. Belladone flottait à quelques centimètres au-dessus de sa couche, nimbée d’une lumière pleine de paillettes d’or. J’ai tenté, sans succès, d’en récupérer quelques-unes. J’ai même testé doucement la force de lévitation de notre prêtresse. Je n’en ai pas touché un mot à personne, mais je me demande quelle magie divine était à l’œuvre là-dessous.

La matinée s’étira un peu plus que de raison, mais elle permit à Belladone de guérir le Prince et la femme de Seng des manipulations démoniaques. Nous avons toutes deux été voir la devineresse pour lui proposer la même chose, mais cette dernière déclina. Elle préférait ses pouvoirs et le service de son Prince sous cette forme, plutôt que redevenir si belle que c’en avait été un fardeau. Cette Baba Yaga était donc une drôle de créature, finalement pas aussi négative que je ne pourrais le croire, puisque cette malédiction était finalement un avantage plus qu’un inconvénient pour la devineresse. Je ne garderai que le souvenir de sa beauté, dont j’avais même rêvé la nuit précédente.

La devineresse m’avait également remis une clef, celle des quartiers du défunt mage de la cour. Nous nous y sommes donc rendues avec Belladone, et après quelques troubles avec la porte elle-même et une énigme résolue rapidement par ma comparse, j’ai découvert un endroit incroyable où j’aurais pu passer des semaines entières si nous en avions eu le temps ! Il a fallu aller à l’essentiel, et je me suis montrée alors pragmatique. J’ai repéré un lit d’Ankh-Morpork qui me servirait la nuit suivante, et quelques objets avec lesquels nous pourrions repartir : quelques menus objets pour moi ainsi qu’un grimoire, des baguettes pour Belladone et moi, des flèches et du sang de dragon pour Seng. Puis, à contrecœur, je laissais l’endroit pour nous équiper pour rejoindre le Capitaine de la Garde. Il était remis des combats de la veille et je le trouvais fringant. Flanqués d’une vingtaine de samouraïs, nous nous sommes mis en chemin vers la maison du marchand donc nous savions que c’était le repaire le plus probable. La foule nous a un peu suivi, sans doute pour nous voir encore à l’œuvre. Je ne sais pas comment cela se passera ici lorsque nous serons partis, mais je pense que nous serons les personnages de certaines histoires racontées au coin du feu.

La maison était trop silencieuse pour être honnête. En volant jusqu’à la seule fenêtre de l’étage, j’ai vu dans la pénombre une silhouette assise sur un siège. Nous avons alors décidé d’entrer. Enfin, Belladone a surtout, comme à son habitude, perdu patience et défoncé la porte sous l’œil effaré du Capitaine qui essayait tant bien que mal de garder la direction des opérations. Des cadavres jonchaient le sol dans le vestibule. Une autre porte nous faisait face, et revenu au sol avec eux, j’ai proposé le l’ouvrir à distance d’un coup de baguette magique. Je suis consciente aujourd’hui que les samouraïs étaient bien peu rassurés par toute cette magie, mais nous n’y faisions sans doute pas assez attention. J’ai une pensée pour leurs âmes à l’heure où j’écris ces lignes.

Nous avons avancé avec Belladone pendant que Krorin faisait le tour pour entrer par la porte de derrière. Nous nous hurlions les différents éléments. Il faudra vraiment que je récupère une de leurs bagues magiques, je ne peux pas continuer à m’égosille comme ça. Où il faudra que je trouve un autre moyen magique de leur porter mes messages. Bref. Nous avons alors compris d’où venait l’odeur de camphre sentie par le Capitaine et ses hommes : d’énormes jarres remplies à ras bord étaient disposées dans la pièce sans logique apparente. Soudain, mon regard fût attiré vers le plafond alors que Belladone se figea, comme frappée soudainement. Je découvris grâce à mes dons de sorcière un horrible pentacle, et ma peur l’emporta sur tout le reste. Je hurlais à Krorin de ne plus avancer, et j’attrapais la prêtresse et le Capitaine pour les sortir de la pièce au plus vite. J’ai alors expliqué à tout le monde ce que j’avais vu, puis enfourchait de nouveau mon balai pour passer par l’étage et vérifier que le pentacle s’y trouvait bien. Ma surprise fut grande de découvrir Arsène déjà sur place, et ensemble, nous avons cassé la fenêtre. Belladone est venue nous rejoindre grâce à une corde à laquelle elle grimpa, et nous avons pu constater que le fils du Prince était vivant. Ou presque. Il avait les mains et les pieds cloués à l’espèce de trône, et surtout la mâchoire et les lèvres scellées comme seul le démon manipulateur de chair était capable de le faire. Ses yeux tournaient dans leur orbite il était, paniqué. Normal : le pentacle s’étendait tout autour de lui. Le temps d’un rapide aller-retour pour expliquer la situation au Capitaine, j’étais de retour auprès de Belladone en lui proposant d’essayer d’aspirer la magie néfaste à l’aide de son médaillon. Et alors que sa tentative n’était pas probante et que je m’apprêtais à une autre solution, à savoir voler jusqu’au fils du Prince sans toucher au pentacle, arriva Seng avec une boîte d’outillage divers, Krorin, le Capitaine et quelques mercenaires. Ils avaient finalement emprunté les escaliers et arrivaient à l’autre bout de la pièce.

C’est alors que tout s’est embrasé. Je crois avoir vu Seng faire un mouvement, comme s’il lançait quelque chose, et malgré nos cris avec Belladone, le mal était fait. Le piège se déclencha avec une violence telle que je fus projetée dans les airs par la fenêtre, soufflée par l’explosion. J’ai atterri dans l’eau des bassins, ce qui me sauva la vie. Le corps de Belladone avait, lui, sauvé mon balai en faisant rempart. Le sol de l’étage s’était effondré sur les jarres et les samouraïs restés au rez-de-chaussée, et les flammes se déchainèrent. Seuls le Capitaine, Krorin, et même Seng furent miraculeusement épargnés. Et bien sûr, ceux qui n’étaient pas entrés dans la maison, comme c’était le cas de Yumi fort heureusement. Elle put nous prodiguer ses soins divins à temps. C’est la deuxième fois que je frôle la mort depuis que j’ai quitté Ankh-Morpork, et je n’aime clairement pas cela. Je veux bien mourir, mais pas avant d’avoir vengé Mémé Cigalue.

Nous sommes revenus au palais tant bien que mal. Seng a eu la présence d’esprit de commander aux badauds et aux samouraïs encore vivants d’éteindre le brasier avec l’eau des bassins. Il ne se rend pas compte qu’il a parfois la carrure d’un meneur d’hommes. Mais son humilité lui permet de garder la tête froide, c’est une bonne chose. Belladone, de son côté, semblait pressée de rentrer avant la soirée. J’ai distribué quelques cataplasmes sur la route, mais la vraie bénédiction fut de pouvoir prendre un bain et finir de soigner au calme. Le Prince, apprenant la mort de son fils dans un piège démoniaque, décréta un deuil dans toute la ville.

Bon, il faut que je l’écrive. Je ne peux pas passer cela sous silence. Mes cheveux. Mes beaux et longs cheveux roux, ceux dont je peux faire un vrai chignon de sorcière, ont brûlé. Je suis aujourd’hui, grâce aux bons soins de la première concubine qui a harmonisé tout cela à la manière d’une coupe d’homme, une femme aux cheveux courts comme l’herbe rase. Mon chapeau ne tiendrait sans doute même plus sur ma tête si je le mettais encore. J’espère ne pas rencontrer d’autre sorcière sur notre route avant qu’ils aient suffisamment repoussés.

Ma distraction est venue par Yumi, qui nous avait expliqué au diner qu’elle avait retrouvé les cadavres des pilotes du bateau volant découvert plusieurs semaines auparavant. C’est là-bas qu’elle avait dégotté un étrange renard, flanqué de lunettes sur la tête, et qui semblait comprendre absolument tout ce qui se disait et qui ne la lâchait plus d’une semelle. Nous allons finir avec une étrange ménagerie, à force de voir des bestioles diverses rejoindre notre équipée ! Nous avons donc été, elle et moi, fouiller les corps pour voir si nous trouvions, outre la boussole qu’elle avait déjà récupéré, ce que j’appelais le « démarreur magique ». C’était hélas peine perdue, mais le fait qu’aucun des corps n’avait sa tête, et que le renard ne voulait pas qu’on ôte ses lunettes, nous a fait entrevoir une piste à toutes les deux. Nous avons beaucoup craint de nous faire chiper le bateau sous le nez. Nous avons récupéré une ceinture baudrier avec du matériel pour notre moine forgeron, ainsi qu’un insigne nain et deux ou trois babioles sans valeur.

De retour en ville, j’ai eu la surprise de croiser une femme semblable à Lee, la fille du dragon dont le cœur d’Arsène pleurait encore la mort. J’ai lâché Yumi pour aller lui parler, découvrant par la même occasion Arsène dans notre dos, quelques pas en arrière. Nous avait-il suivi dans notre sale besogne ? Nous avons échangé, lui et moi, quelques paroles douces et chaleureuses avec celle qui était la sœur de la jeune femme morte sous la montagne, une autre fille du dragon. Nous étions donc rassurés : nous pouvions quitter le palais sans crainte, l’équilibre était revenu.

Notre nuit fut écrasante. Enfin, pour tous sauf pour Belladone, qui semble avoir profité de l’attirance du Général pour sa personne jusqu’au petit matin. Elle était, au petit-déjeuner, fatiguée, mais radieuse, et portait un nouveau kimono tout à fait magnifique. Pour ma part, le vrai lit dans le laboratoire du mage fut une vraie bénédiction. J’ai d’ailleurs passé une bonne partie de la journée dans cet antre tant les préparatifs de chacun ont été longs. J’ai pu étudier les baguettes, le grimoire, préparer quelques potions et bandages, pendant que mes camarades réparaient ou achetaient des armures et autres éléments nécessaires à la suite de notre périple. Ichiro avait commencé à entasser un monceau d’affaires à lui dans notre caravane, et avait même acheté une deuxième carriole pour mettre tout le reste. J’avoue que sa demande polie de venir avec nous était, de fait, courtoise, mais déplacée vu qu’il avait déjà tout prévu pour nous suivre. Mais ses talents seraient sans doute utiles, et le maréchal nain semblait voir en lui un frère d’armes. Sa cause était donc entendue.

Notre cortège, après des adieux sincères au Prince et à sa maisonnée, s’ébranla en direction du bateau volant. Je dois dire que, pour moi, c’était incohérent de partir ainsi à la tombée de la nuit. Nous avions perdu trop de temps à passer la journée ici, et nous n’étions donc plus à une nuit près, de mon point de vue. Quitte à avoir pris autant de retard, une vraie nuit supplémentaire n’aurait fait de mal à personne. Quatre heures plus tard, je me rendis compte que j’avais raison : le bateau volant nous survola en direction de la cité du Prince. J’ai bondi sur mon balai, constatant des diablotins qui volaient tout autour en nuées, et six silhouettes sur le pont. Je n’ai pas pu m’approcher plus sans éveiller l’attention, et je suis donc redescendue prévenir mes camarades qui avaient déjà fait faire demi-tour à notre convoi. C’est bride abattue, laissant Nathanaël avec la lente carriole en arrière, que nous avons fait la route le plus vite possible pour revenir à la ville.

Il était hors de question que ce démon s’en tire.

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