Chapitre 6

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Après avoir rencontré le mage de la cour et la devineresse et tué le démon mineur qui a tenté de s’en prendre à nous au détour d'une rue, nous avons convenu avec Arsène qu’il serait mieux de prendre des forces en dormant un peu, à l’intérieur de l’enceinte principale afin de pouvoir ouvrir au général et à nos comparses. Pour revenir à la mort du démon — ou plutôt du paysan qui lui servait de véhicule —, j’ai été surprise de ce nouveau talent que j’ai développé. Voire un peu effrayée. Étrangler les gens à distance comme ça, je me demande si ça aurait plu à Mémé Cigalue.

Alors que nous avions trouvé un coin discret, dans un grenier plein de paille, et que nous prenions quelques heures de sommeil, j’ai été réveillée en sursaut. J’ai senti un puissant courant d’octarine se déchainer. Dans un réflexe presque sans conscience de ce que je faisais, j’ai lancé un fourbi pour en savoir plus. Cela venait du centre de la Cité, c’était puissant, très puissant… et soudain, plus rien. Ce vide brutal m’a fait pleurer instinctivement. C’était tellement fort, et soudain tellement mort. J’ai compris, à ce moment, alors qu’Arsène me consolait maladroitement, que lutter contre ce démon serait difficile. Très difficile. Je me demandais, entre deux sanglots, si nous serions assez forts. Et alors que je commençais à me remettre, soudain j’ai assisté à une scène tellement criante de vérité que je me demandais où mon corps physique était. J’ai vu la Mort, compagne habituelle du travail de sorcière, discutant avec Yumi, parlant du sort de Nathanaël. C’était tellement troublant, surtout quand le défunt prêtre qui fut notre compagnon est apparu sous une forme ailée. Ou peut-être n’était-ce pas lui, je ne sais pas tant tout cela était inconsistant tout en étant tellement aigu dans mon esprit. Le choix de ramener à la vie fut proposé à Yumi, et elle fit le choix de son écuyer plutôt qu’elle-même. J’ai alors compris le drame qui s’était passé du côté de nos compagnons, et je fis tirer brutalement de cette vision, me remettant à pleurer de plus belle sur la mort de notre chère et douce amie. J’ai eu du mal à expliquer à Arsène tout ce que j’ai vu, mais j’étais alors animé d’une rage profonde, sans doute un pue dévastatrice. Il fallait en finir. Ce démon allait payer le prix du mal qu’il avait causé, je n’allais pas laisser tout cela impuni. Et les cloches soudaines, sonnant partout en ville, décuplaient ce sentiment profond et submergeant.

Aujourd’hui, alors que j’écris ces lignes, ma rage est sans doute retombée. Faire certains choix de revenir à des pratiques en accord avec mon rôle m’y a aidé. Je suis fière, aussi, d’avoir évité des bains de sang. Mais j’en parlerai plus tard.

Suite à cet épisode, ce fut la débandade dans la cité. Nous avons assisté, avec Arsène, à des fuites dans tous les sens des gens qui vivaient là, dévastant les portes et les mercenaires au passage. Tous voulaient fuir. Craignant une diversion pour empêcher les nôtres d’entrer, nous avons décidé de rester à l’intérieur pour intervenir au besoin. Mais comprenant que le peuple avait fermement pris la grande porte de la ville, et après des échanges avec leurs bagues magiques entre Belladone et Arsène, le plan d’action était clair. Le général allait marcher sur le palais, mais il prenait le temps de revêtir une tenue appropriée avec leurs coutumes. Nous allions, de notre côté, vérifier que les portes des autres enceintes étaient ouvertes, ou sinon nous débrouiller pour qu’elles le soient.

C’est ce que nous avons fait à l’avant-dernière. Bon, je me suis un peu énervée, j’avoue. J’ai distribué quelques ordres, ce qui est mieux que des taquets. Nous avons ôté le baudrier et libéré l’accès. Nous avons aussi constaté que des familles impériales avaient été tuées du plus vieux jusqu’au nourrisson, et toujours celle qui soutenait le prince en place. Comme par hasard.

Ce fut un vrai plaisir de retrouver Belladone, même si j’ai peu pu l’approcher. Elle avait l’air aussi énervée que moi. Sans doute était-elle, comme moi, très affectée par la mort tragique de Yumi. En même temps, cet état allait bien avec ce qui nous attendait à la dernière porte, celle de l’accès au palais. Ce satané démon se trouvait là, narquois et sûr de lui et de son pouvoir. Nous avons pu constater le nombre de cadavres qui jonchaient le sol tout autour de lui, et j’ai alors compris d’où venait le déchainement de puissance senti quelques heures plus tôt. Surtout lorsque j’ai reconnu le cadavre du mage de la cour. Il avait été courtois, protecteur, aidant. Il était là, gisant dans son sang. Dans son sang… C’était peut-être ça, et le fait de voir nos flèches et ma bolas disparaître comme si c’était de simples moucherons avant de toucher le démon, qui m’a mis la puce à l’oreille. Le sang d’un puissant mage. J’ai alors basculé en seconde vision, puis même en troisième, et j’ai touché la vision globale de ce que j’avais sous les yeux. Un pentacle de protection ! Ce salaud était sûr de lui parce que protégé ! J’ai alors crié à mes compagnons de quoi il en retournait, et j’ai marché sur le général, écartant sa garde rapprochée, pour l’en informer. Nous avons ainsi pu savoir de quoi il en retournait tous autant que nous en étions. J’ai usé de la baguette magique trouvée sous la montagne, visant le pentacle et non plus le démon. C’était une vraie boucherie, car les effets de zones projetaient des morceaux de cadavres un peu partout, mais je voyais la trame en dessous et j’étais sûre de mon fait. J’ai évité ses représailles grâce à un envol rapide sur mon balai — bénis soient les nains et leurs artefacts — alors que Belladone chargeait et qu’Arsène tentait par tout les moyens d’effacer lui aussi le dessin. Belladone en a même quelque peu été dévêtue. Après quelques tâtonnements de leur part, alors que je continuais à lancer le pouvoir de la baguette contre le schéma invisible aux yeux des autres, nous avons pu coordonner nos forces. Le garde du corps de Belladone a failli y passer, mais nous avons pu conjointement faire tomber la protection, l’ultime rempart du démon. Seng n’attendait que cela, et ses flèches firent bien plus de dégâts que quiconque. Mais j’ai la fierté d’avoir achevé l’ignoble bête grâce à un ultime coup de ma baguette.

Nous avons avancé dans la cour, et avec mes sens aiguisés comme un fil de rasoir — je crois bien que j’étais à fleur de peau avec tout ce qui se passait — j’ai repéré l’ultime piège qui nous attendait, et mes compagnons se sont déchainés avec une fulgurance qui a pris de cours les locaux. L’espèce de golem mécanique n’a pas eu le temps de bouger qu’il était déjà un tas de débris.

Soudain, le silence se fit.

C’est à ce moment que cet enfoiré d’opportuniste de fils du prince est apparu comme une fleur. Et que tous les locaux se sont prosternés comme si c’était lui qui avait fait tout le boulot. Et les palabres, traditionnels dans ce pays, ont commencé. Je crois que c’est ce qui a fait monter la moutarde au nez de notre prêtresse. L’autre qui récupère les honneurs alors que c’est un planqué, et le fait que la parlotte allait durer des heures alors que nous avions affaire au palais.

Bon, j’avoue, c’était assez jouissif de voir la manière dont elle a apostrophé le fils. Le général, pourtant si entiché de Belladone, était blanc comme un linge. Certes, elle n’a pas vraiment fait dans la diplomatie, voire c’était même tout le contraire. Mais quelle scène ! Elle était glaciale, droite comme une reine, le verbe haut. Si j’avais été un homme, j’aurais été foudroyé d’amour sur le champ. Je pense que je dessinerai ça, un jour, lorsque j’aurai un peu plus de temps. Mon club de dessin à Ankh-Morpork apprécierait.

Mais comme un souffle subtil dans l’air, j’ai senti que cela risquait de basculer en notre défaveur, la stupeur passée. J’ai alors proposé à Belladone, avec douceur et fermeté, que nous allions faire ce pourquoi nous étions venus : direction le palais, laissons-les à leurs politesses. Notre petite équipe, Arsène, Belladone, et moi-même, avons été accompagnés par le garde du corps toujours vivant, par Seng et par une guerrière locale pleine de fougue. Nous avons laissé le général se débrouiller pour rattraper la situation avec le fils du prince.

Une fois à l’intérieur, Belladone était encore dans toute sa rage qui fait qu’elle aurait bien emplafonné le fils. Et j’avoue que ça n’aurait pas été pour me déplaire à ce moment-là. Voire, je lui aurais prêté main forte. C’est pourquoi le comité d’accueil a d’abord subi sa colère, et la fille du prince reçut de plein fouet une de ses armes magiques. Évacuée par un des autres membres de la cour restreinte, nous avons constaté qu’il ne restait pratiquement plus personne, et qu’ils rechignaient à nous attaquer. Reconnaissant la devineresse, Arsène et moi avons alors essayé de tempérer les choses et de discuter.

Tempérer les choses. Hum. Ce n’est pas tout à fait ce que j’ai fait, j’ai beaucoup levé la voix, et ce malgré la puissance de la vieille femme en face de moi. En fait, dans un ultime sursaut de volonté de débloquer les choses d’abord par les mots plutôt que par les morts, j’ai bluffé. Enfin, non, parce que je croyais en ce que je disais si je prenais le premier sens de mon propos. Mais ma têtologie, elle, savait que je bluffais. En fait, j’ai affirmé que le prince était mort.

Et c’est là que ce dernier, forcément, est apparu. Juste pour me prouver que j’avais tort, mais ce qui me convenait très bien, à vrai dire. Reste que son apparence monstrueuse nous a beaucoup fait douter, avec Belladone, sur le comportement à adopter. Était-il victime, comme tant d’autres, de manipulations dans sa chair, ou était-il de connivence avec le démon ? La tension, à ce moment, était tellement palpable qu’on aurait pu beurrer des tartines avec. Nous savions que notre réaction aurait des conséquences fortes, et nous étions partagées.

Heureusement, dans un miracle incroyable, Yumi est apparu ! La jeune guerrière locale était une illusion qui cachait la paladine, et qui lui permettait ainsi de s’infiltrer jusqu’au prince. Quel bonheur, quelle joie de comprendre qu’elle était toujours parmi nous ! Et surtout, point essentiel dans la situation qui nous préoccupait, elle ne brillait pas. Le prince était donc honnête et fiable. Le soulagement fut immédiat. Nous avons alors pu parler avec plus de franchise, comprendre que tout le monde avait été dupé par un faux chambellan doppelgangger, et même, cerise sur le gâteau, que le roi zombie était passé par là et que c’est lui qui avait mis le bazar. Un objet magique, important pour le prince, a été volé à cette occasion. Un truc de dragon qui permet que les gens apparaissent tels qu’ils sont vraiment, ce qui lui permettrait de pouvoir se montrer sans que les gens voient le monstre qu’il est devenu. Du coup, Arsène a encore scotché tout le monde en montrant son tatouage dans le dos, et il fut convenu qu’il file rejoindre discrètement les moines pour essayer de retrouver l’artefact volé.

Comme nous avions aussi que le général et le fils du prince allaient arriver, nous avons réfléchi à la meilleure stratégie a adopté. Celle que j’ai proposée a convaincu tout le monde, et je bénis mon sang de sorcière de m’avoir inspiré une solution pacifique à tout ce merdier. Je savais que je pouvais avoir mon petit effet sur une foule depuis ma confrontation avec l’inquisitrice à Ankh-Morpork. J’ai donc décidé de haranguer tout ce petit monde dehors pour leur dire que le prince m’avait fait l’honneur de m’accorder une audience, comme ça il était toujours bien vivant dans la tête de tout le monde, et surtout de son fils et de ses partisans. Pour appuyer mes propos d’étrangère devant la foule, le chambellan allait m’accompagner, mais également la première concubine : femme du prince et mère du fils, elle aurait l’impact parfait.

Je suis donc sortie nimbée de toute cette énergie : la mienne, celle de tout ce qui avait pu se passer, celle de mes compagnons, celle de la situation, et sans doute aussi l’envie d’en découdre avec le fils.

Je ne sais plus trop quels furent mes propos. J’ai inclus le peuple dans tout ce qui avait été fait, j’ai essayé de bien dire que le prince savait tout cela, et même d’une manière détournée, laissé planer le fait qu’il aurait pu nous mandater pour cela. J’ai senti la foule boire mes propos, je voyais que ce que je disais était convaincant, et que la réalité de leur prince veillant sur eux était présente. J’ai proposé que chacun rentre chez lui reconstruire, quand cet empaffé s’est manifesté. Il a crié qu’il exigeait de voir son père. Mon sang n’a fait qu’un tour, et je crois que je n’aurais pas été une sorcière pleine de têtologie, je l’aurais foudroyé sur place d’une manière la plus violente et la plus mortelle qui soit. A la place, j’ai crié encore plus fort que je ne me serais cru capable. Comment osait-il exiger ? Qu’avait-il fait pour son peuple pendant que nous étions à la libérer de la mine, à ensevelir les monstruosités, à tuer ici même le démon ? Comment osait-il ? Qu’avait-il fait, lui, tout fils de prince qu’il était, contrairement à nous alors que nous étions des étrangers ? Comment osait-il ? Quelle raison valable pouvait-il donner pour avoir l’honneur de rencontrer son père alors que nous ne l’avions vu nulle part dans aucun des combats ? Le général s’est alors déplacé pour se mettre à mes côtés, alors que sa propre mère approuvait clairement mes propos de la tête. Le silence se fit.

Puis il est parti la queue entre les jambes, dirait Nounou Ogg. Je crois que certains l’auraient zigouillé au passage s’il avait tenté de faire autre chose que partir. Moi, je sais qu’il faudra que je fasse gaffe à mon dos, car je me suis fait un ennemi mortel, mais qu’importe. J’avais réussi. Et sans une goutte de sang. J’étais un peu galvanisé par mon discours et l’impact qu’il avait eu, et je savais qu’il allait falloir que je me calme très vite pour ne pas y prendre goût.

La soirée fut des plus agréables. Un bain ! Enfin ! Et l’honneur, aussi, d’être invités à diner avec le prince, avec une tenue traditionnelle réalisée sur mesure. Nous étions belles, toutes les trois dans nos kimonos. Ce n’est pas très pratique pour marcher, mais j’ai bien vu que ça a fait son petit effet au général, lorsqu’il a découvert Belladone ainsi vêtue. D’ailleurs, ils me semblent qu’ils sont allés discuté en privé à un moment. Le truc un peu fou, aussi, c’est que cette dernière a également trouvé le moyen, dans ses pouvoirs de prêtresse, de soigner le prince et son apparence pas montrable à son peuple. C’était, d’autant plus, un dîner qui restera gravé dans mes beaux et merveilleux souvenirs. Il nous manquait Arsène, mais ce dernier pistait toujours l’objet magique. Mais ceci, ce sera pour demain.

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