Chapitre 1

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Après cette rencontre, je reste assez dubitative. Une fois que je suis ressortie du Manoir (avec Mlle Belladone qui a sorti mon balai avant de retourner à l'intérieur), je marche jusqu’à chez moi pour réfléchir. Je comprends que, finalement, c’est aussi à cause d’eux et de leur bâton magique dont s'est emparé le roi zombie que Mémé Cigalüe est morte. Indirectement, mais quand même. C’est d’autant mieux que je m’installe au Manoir, je pourrais ainsi les surveiller de plus près. D’ailleurs, il est hors de question qu’ils récupèrent un bâton aussi dangereux, il faudra que les sorcières le mettent définitivement à l’abri - je le confierai à Maîtresse Ciredutemps quand nous l’aurons retrouvé. Et puis, il y a des choses pas très nettes dans cette maison, entre l’octarine qui suinte partout, la liche, le dragon, les livres, le laboratoire, tout ça...

Quand les gens ne sont pas capables de faire attention à eux, il faut bien que les sorcières s’en chargent.

Je suis retournée chez moi pour mettre de l’ordre dans mes affaires. Je suis passée in extremis par l’animalerie de Mlle Grace Parole pour acheter ma ruche (hélas sans abeilles, mais il parait que les errantes s’y installeront très vite), un coussin pour chien et une gamelle. La bête poilue qui dit « woof » au lieu d’aboyer me semble intéressante à fréquenter, aussi je préfère mettre les chances de mon côté. Je charge l’aîné Piedenfer de transporter mes malles de l’appartement à la maison, et je préviens Mme Proust qu’il faudra quelqu’un pour veiller sur mon exploitation le temps que je règle le problème du roi zombie. Je lui laisse l'adresse de mon nouveau lieu de résidence, au cas où.

Vu l’heure tardive après toutes ces activités, je prépare un sac de voyage avec le nécessaire pour m’installer au Manoir, en hésitant pour prendre du thé, puis concluant que celui servi par Igor était excellent. Je jette un dernier coup d’œil sur ma demeure dans laquelle je n’aurais finalement passé qu’une seule nuit pour le moment, puis j’enfourche mon balais pour faire comme nous avions convenu, à savoir atterrir sur la terrasse de ma chambre.Je toquerai ensuite à la porte-fenêtre pour qu’on vienne m’ouvrir.

Une fois sur place, je m’installe comme prévu dans l’immense chambre, et après quelques ablutions dans la luxueuse salle de bains qu’on m’a attribué, je me couche afin d’être en pleine forme le lendemain.

Cela fait déjà plusieurs heures que je me suis levée - l’habitude.

J’ai commencé par un solide petit-déjeuner grâce à Igor, puis j’ai exploré un peu les lieux. Sans pour autant vouloir être indiscrète ni trop curieuse, j’essaye surtout de me familiariser avec la répartition des pièces. J’ai aussi été faire un tour dans la cour pour voir l’arbre bizarre qui s'y trouve d'un peu plus près.

Ayant à peu près repéré la topologie du Manoir, je décide de me tenir à ce que j’ai évoqué hier lors de la collation, et savoir aller voir Raymond Soulier.

Je découvre alors, en sortant dehors, Dame Belladone se faisant flasher par un appareil-photo à démon incorporé. Je fronce les sourcils en voyant les deux énergumènes qui l’ont abordé. Mais je décide de continuer mon chemin sans prêter plus attention à eux, préférant avancer au plus vite pour trouver les informations sur les Ophidiens et leur mystérieuse citée disparue. Oui, parce que le roi zombie se dirige vers une cité ophidienne. Sauf que personne ne sait qui ils sont — à part qu'ils sont morts depuis très longtemps — ni, surtout, où elle se trouve. Igor m'a conseillé deux autres lieux de recherche : le musée, il lui a semblé voir une salle dédiée aux Ophidiens, mais il n'y est pas rentré, et pour ceux qui osent le faire, demander à consulter la bibliothèque de l'Université de l'Invisible. Je retrouve dehors le drôle de chien qui me suit, trottinant à mes côtés.

Dans le musée, après avoir payé une piastre (tarif jeunesse), je cherche la salle des Ophidiens. Déception. La salle étroite, présente des squelettes de serpents communs, trois peintures : "serpent-terre", sans doute intéressant pour la faute d'ortographe sur un oiseau à grandes pattes, "serpents en fâite", du même peintre, et l'étonnant "ophidie", montrant une femme vêtue de voiles et de serpents, avec une colonne en arrière plan. Je remarque cependant que la peinture s'écaille, et que des fragments de couleurs différentes paraissent dans les fissures. Je le signale au Gardien du musée, lui-même prévient le conservateur, et tout ceci nous amène à découvrir qu'un authentique autre tableau d'un peintre célèbre de la ville se trouve là, caché par le soi-disant tableau ophidien.

Je ressors du musée et je fronce les sourcils en regardant le chien qui m'attends en remuant la queue.

Pour ce qui est du tableau, de toute façon, je dois attendre et ce n’est pas dit que cela m’apporte des informations intéressantes. La seule chose curieuse, c’est que le tableau soit-disant ophidien est donc peint sur un tableau qui remonte à la fin de l’époque Royale, soit bien trop tôt pour une civilisation antique disparue. Ce qui m’amène à deux conclusions : soit les ophidiens sont moins vieux que prévu, ou soit ce musée sert de la soupe à touristes.

Donc retour à la case départ, avec juste une tendance aux serpents qui doit bien venir de quelque part quand même.

Je m’accroupie et je regarde le chien dans les yeux.

— Salut, toi. Faudrait qu’on cause. Je voulais prendre le temps, t’amadouer avec le coussin et la gamelle chez moi, tout ça. Mais je suis pas sûre d’avoir le temps en ce moment. Moi c’est Léonie, et toi ?

Et soudain, je l'entends soupirer. Pas juste souffler comme font les chiens, mais bien soupirer, avec toute l'intonation désolée que peut exprimer un soupir.

— Ça n'existe pas un chien qui parle. Tout le monde sait ça.

Il me faut quelques instants pour digérer cette information.

— Bien sûr que ça n'existe pas, je me parle à moi-même, et j'étais à me demander ce que je me dirais, si je cherchais des ophidiens. Ce sont sans doute des serpents, au moins des choses à oeufs, qui ont disparu depuis longtemps. Et mes pistes sont éventées. Le musée, c'était la plus facile. Me reste un livre de l'Université de l'Invisible, mais je ne pourrais jamais y entrer. C'est réservés aux Mages, et je n'en suis pas un.

— Si le livre n'est pas acessible dans l'Université de l'Invisible, il suffirait de trouver quelqu'un qui puisse l'en faire sortir.

— Ah, mais où trouver une telle personne ?

— Il traîne parfois au Tambour Rafistolé, le soir. Il est toujours en orange, avec de grands bras et des pieds qui ressemblent à des mains.

— Bon, si je devais me remercier pour ce monologue, je me dirais que ce soir il y aura une gamelle à la porte de derrière de chez Mémé Cigalüe, même si c'est chez moi maintenant.

— Ouafe, ouafe.

Sur ces mots, il se lève et s'en va renifler un réverbère. J’esquisse un sourire en m’éloignant du musée. J’aime bien ce chien. Je sais que les sorcières sont plutôt chat, normalement. Mais un chien qui parle, c’est presque aussi bien. C’est dommage, je ne sais toujours pas son nom.

Il est encore tôt, je vais pouvoir finir d’installer mes affaires dans la maison et préparer la gamelle avant d’aller au Tambour Rafistolé.

Mais ce sera après être passée voir Raymond Soulier. Peut-être que lui aura des choses à m’apprendre.

Je me dis aussi que je vais passer voire Dame Sybil pour voir si elle s’en sort, et si elle a des choses à m’apprendre sur les serpents vu que c’est récurrent quand il est question des ophidiens.

Je me dirige vers le Club du Nouveau Départ. Après tout, s’il y a bien un endroit où on peut apprendre des choses sur les zombies, c’est à cet endroit.

Je lisse mes jupes machinalement, vérifie que mes épingles en argent sont toujours dans mon chapeau (« au cas où, c’est toujours utile pour plein de choses, surtout en argent » m’avait souvent répété Mémé). Je suis prête.

Je décide de faire un crochet pour passer chez moi expliquer à la jeune apprentie, Ingénue Hâtenouilles, installée dans la maison le temps de mon absence, ce que j’attends d’elle (sans oublier la gamelle à mettre ce soir dans l’arrière-cuisine). Je suis admirative de la rapidité avec laquelle Madame Proust a trouvé quelqu’un. La jeune fille a l’air plutôt gentille et pas trop naïve malgré son prénom, aussi je suis plutôt rassurée.

En chemin vers le 668 rue de l'Orme, pour aller voir monsieur Soulier, je croise une procession de gens plutôt énervés et tristes à la fois, avec des petits cercueils. Il y a vraiment eu beaucoup de mort avec l'attaque, et mêm des enfants. Mais soudain, je sens de la magie, et cela me fait froncer les sourcils. J'aperçois une maison qui brûle. Un incendie ? Dans Ankh-Morpork ? Et avec de l'octarine dans le coin ? Tout cela ne me dit rien qui vaille. J’avance droit sur la maison en fronçant les sourcils. Je tripote nerveusement le bolas attaché à ma taille. C'est un peu curieux, d'avoir une arme pour une sorcière, et surtout une arme aussi exotique. Mais voilà, quand on vit dans une ville, on découvre que certains outils guerriers peuvent aussi avoir leur avantage. Je me fends un chemin dans la foule, de manière tellement évidente que les gens s’écartent même malgré eux. Je cherche de qui émane la voix amplifiée, et je prépare mentalement mes sorts d’Injonction et de Ténébres, juste au cas où. Si des personnes cherchent à me ralentir, je les toise en fronçant les sourcils et en essayant d’avoir le truc de Maîtresse Ciredutemps qui donne l’impression de regretter d’être né.

Une femme arrangue la foule à prendre les armes pour lutter contre les morts-vivants. Elle en a d'ailleurs écrabouillé un, enfin la montagne de muscles à ses ordres s'en est chargé. Le Guet est aussi arrivé et Capitaine Carotte essaye de calmer le jeu. Mais je vois bien que la femme use de pouvoir magique pour que la foule l'écoute et soit en colère. Elle les encourage encore plus vivement à supprimer tous les morts-vivants de cette ville. Cela ne me plait pas du tout. J’ignore le gros bras et le Capitaine du Guet. J’avance tranquillement vers la femme, sûre de moi mais sans agressivité. Arrivée à son niveau, je lui attrape l’oreille et je la tors, comme si c’était une mauvaise élève dans une classe. Mon but est de casser son contrôle de l'octarine par la surprise, et de faire cesser son sourire narquois.

— Alors, on s’amuse à influencer les gens déjà bien éprouvés par tout ce qui s’est passé avec le Roi zombie ? Les pertes et les deuils ne suffisent pas ? Vous voulez en plus déclencher une guerre civile dans la ville ? C’est pas bien. Vraiment pas bien.

Je lance un regard noir en fronçant les sourcils. Bien sûr, cela déclenche un certain chaos. La foule s'énerve et s'indigne, les gros bras veulent en découdre, les membres du Guet essayent de faire leur travail. Je fronce les sourcils en la toisant, utilisant alors la troisième vue pour prendre pleinement conscience de tout mon environnement. L'Inquisitrice, parce que la femme à l'octarine en est une, Carotte et le Paladin qui en viennent aux mains, la voix féminine tonitruante qui appelle à la garde, la foule dense et dont l'animosité risque de s'enflammer, la maison en feu et les golems pompiers bloqués par des fanatiques aux ordres de la folle que j'ai arrêté... Après avoir très sérieusement pensé à m'éclipser rapidement pour laisser le Guet gérer tout cela, je prends conscience que ça dégénérera de toute façon en émeute avant. Je passe rapidement en vue mes options, et je me résous à faire usage de mes pouvoirs. Mémé Cigalüe a toujours qu'ils ne devaient être utilisés qu'en dernier recours, et qu'une sorcière préfère tirer les ficelles dans l'ombre plutôt que s'exposer publiquement. Mais je ne vois pas comment faire autrement.

Je me décide à utiliser l'Injonction, au départ pour obliger l'Inquisitrice à disperser elle-même la foule, têtologie oblige... Mais en me demandant alors si ce sera vraiment suffisant, je choisis alors un autre angle d'attaque. J'inspire un grand coup, et je me dresse de toute la hauteur de mon mètre soixante-quatorze. Je cible l'Inquisitrice, le Paladin et le Capitaine Carotte.

- Vous allez vous arrêtez immédiatement et vous calmer un grand coup ! Ça suffit !

Puis, à contrecœur mais parce que je sais que c'est nécessaire, je me tourne vers la foule dans un élégant mouvement de robe et de chapeau, voulant être vue. Je porte ma voix le plus possible.

- Citoyens, citoyennes ! Ankh-Morpork est-il voué à être un champ de bataille permanent ? Alors même que l'ennemi s'est retiré et que vous pouvez vous occuper de vos morts et pansez vos blessures, cela ne vous suffit-il donc pas ? Comment pouvez-vous tourner ainsi votre colère, même si elle est légitime, contre vos propres voisins et vos concitoyens ? Vous valez mieux que les meurtriers ! Vous êtes d'Ankh-Morpork ! Vous êtes l'avenir du monde ! Vous savez que le troll, le nain, et même le mort-vivant est un chouette type avec qui vous pouvez travailler, ou boire des coups à la taverne du coin ! Vous le savez car vous le vivez au quotidien ! Et c'est ce qui fait que vous valez mieux que ce que vous pensez ! Et vous savez quoi ? Le Patricien le sait ! Et il sait aussi votre douleur, il l'a comprend, il la partage ! C'est pour cela qu'il s'occupe de traquer les meurtriers jusqu'aussi loin sont-ils ! Parce qu'il souffre avec vous, mais aussi parce qu'il veut vous laisser à vos deuils et votre besoin de vous remettre de tout ce qui s'est passé ! Il veut assumer ses responsabilités vis-à-vis de notre grande cité et de vous tous, ses habitants ! Laissez le Patricien, et ceux qu'il a désigné pour vous venger, s'occuper de la guerre ! Alors, rentrez chez vous. Occupez-vous de vos morts, chérissez les vivants, soignez les blessés, saluez vos voisins. Et soyez en paix, parce que nous avons tous déjà trop souffert pour continuer ainsi. Allez !

Je suis un peu saisie moi-même par l'emphase et les mots que j'ai trouvé. Je ne me connaissais pas ce talent-là, mais je me dis qu'il s'est révélé au bon moment. Ma seconde vue se demande aussi ce que le Patricien pensera de tout cela quand cela arrivera, immanquablement, à ses oreilles...

Mais je ne montre pas mes états émotionnels, bien sûr, et je reste avec un visage affichant un mélange de compassion, de fermeté, de foi et d'attitude de maîtresse d'école.

Que la foule, les fanatiques et tout ceux sur cette place comprennent bien qu'ils ont intérêt à se disperser calmement mais rapidement. Et que je ne tolèrerai ni contestataire, ni retardataire. Mais que j'ai quand même confiance en leur bon fond, hein. Quelque part.

Le silence, à la fin de mon discours, fut impressionnant. Puis un premier clap-clap, un deuxième, et au final de nombreux applaudissements se firent entendre. Mais très dignes, sans cris, sans bravo. Juste des applaudissements, puis de nouveau le silence. Le doux brouhaha des gens qui s'en vont empli doucement l'atmosphère, et la place se vide peu à peu. Je suis soulagée d'avoir évité un drame supplémentaire après celui du meurtre d'un pauvre mort-vivant qui avait le malheur de vivre ici en toute confiance avant que la folle ne lui tombe dessus. J'en connais qui seront honteux, ce soir.

De retour au manoir, j'apprends que nous levons le camp le lendemain. J'ai juste le temps de me retrouver convoqué devant le Seigneur Vétérini, qui contre toute attente me félicite et m'offre une petite médaille de la ville. Mon tout premier bijou.

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