Rambouillet en blanc manteau

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Que faire en ce dimanche 10 janvier 2010, quand dehors tout semble uniforme, immaculé ?

J'ai en tête tous les efforts qu'il a fallu consentir, toute la semaine durant, pour arpenter à pied et sans se tuer, les rues enneigées et piégeuses de cette petite ville provinciale à deux pas de la capitale.
Alors rejoindre Paris en ce dimanche au ciel plombé tiendrait lieu de grande randonnée. Dans la matinée, des accidents de circulation se sont produits en raison de dénivelées rendues impraticables à des voitures mal-équipées.
Il faudrait affronter d'autres contingences comme celles d'espérer un train direct, d'aller se réchauffer du mieux possible dans une salle de cinéma. Ou encore de prendre racine sur la banquette moelleuse d'une brasserie. Tout cela pour s'offrir le plaisir éphémère d'une soi-disant "belle sortie" !
Et pourquoi ne pas rester sagement devant la télé !
Histoire de simuler un semblant d'attitude sportive, je porte un pantalon de jogging avec une petite polaire et des pantoufles sur le bout des pieds. Quelques coussins moelleux pallient tout défaut de vigilance. Une casquette bien chaude sur la tête permet de ne laisser échapper aucune idée lumineuse.
Et si !
Et si, contre toute attente, me surprenant moi-même et prenant mon courage à deux mains, je m'offrais une jolie et petite balade de mi-journée. Flâner dans le parc de Rambouillet avec à la "clé secrète" de cette partition romantique, la récompense suprême d'une dégustation : un merveilleux chocolat chaud dans l'un des salons de thé de la ville.
Comment résister à de telles tentations ?
Hum ! Je vous le demande !
Alors équipé, comme pour une aventure en terre inconnue, je me lance dans les artères de la Rue Groussay puis le début de celle de La Motte, enneigées. Partout, les trottoirs se confondent avec la chaussée. Sur la pente verglacée, les chaussures n'adhèrent plus sur les pavés en granit à l’aspect vitrifié.
J’entre dans le parc du château, par une porte creusée dans le mur d’enceinte à proximité de la maison de l’Office national des forêts. Il faut gravir quelques marches en creusant des prises d'escalade avec le bout des chaussures, mais le spectacle en haut des degrés s'avère saisissant.
Sous les marronniers nus, un banc nappé d’un glaçage crémeux, s'offre à moi. Je me façonne une petite place de mes mains gantées et m’assois pour contempler avec ravissement ce spectacle silencieux et immaculé.
Car il s'agit bien de cela. Une séance de cinéma, mais en pleine nature.
Devant mon regard, quelques arbres résineux tranchent et coupent la portée de l'observation donnant à la fois du relief et de la profondeur. La neige camoufle les défauts, habille le moindre mouvement de terrain et décore de son image festive un poteau de clôture, un panneau de signalisation.
Je crois rêver d'un paysage dans les Pyrénées en voyant débouler nonchalemment un chien massif et poilu en train de traverser le glacis. J’imagine un court instant qu’il porte autour de son large cou, un tonnelet rempli d’un alcool fort et revigorant.
Pour ne pas m'engourdir, je reprends la promenade, sans destination précise, et je découvre, plus loin, dans cette immensité sans tâche, une opposition frappante entre les alignements parfaits et les "hasards ordonnés".
Voilà tout le charme du Parc du Château de Rambouillet !
Autour d'une ancienne forteresse médiévale, l'édifice évolue en demeure de plaisance et s'agrémente d’élégants décors apportés successivement par ses illustres propriétaires dont la famille d’Angennes, les Toulouse-Penthièvre et jusqu'à nos présidents de la République.
Les tourelles style Renaissance se reflètent timidement dans les canaux disposés en éventail. Un parc immense s'offre au promeneur. Il propose deux types de jardins : l’un à la française très régulier et l’autre à l'anglaise avec le charme typique des Cosswolds.
Je me dirige au hasard, perdu dans une prairie lumineuse d'un domaine de quarante-trois hectares, avec en perspective l'une des façades de la résidence présidentielle. De chaque côté se dessinent les allées des "soupirs" et de "l'inspection". Des rangées d'arbres nus flamboient de leurs branches et de leur tronc à la couleur rouge vin sur le fond de gris pâle du ciel. Plus loin, des alignements de charmes et de tilleuls se reflètent dans les canaux rendus vitreux sous l'épaisseur de gel.
La Nature semble s'être repliée sur elle-même.
Les oies bernaches prennent des congés dans des terres plus hospitalières sur les bords du bassin d'Arcachon. Seules, quelques couples de colverts ou de sarcelles tiennent encore conférence sur les surfaces verglacées. En appui sur une patte palmée, la tête enfouie entre les ailes, ils alternent pour ne pas s’ankyloser.
La statue en pierre blanche de Diane chasseresse, ses flèches remisées dans son carquois, "saisie" tout autant par le froid mais aussi pour l’éternité, les bras mangés par un lichen gris et jaune très discret, domine au-dessus des grandes haies.
Il n’est pas rare de tomber, surtout dans les couverts de la partie jardin à l'anglaise, sur des chevreuils, des biches ou des daims en liberté. Bien que l'ensemble du parc soit bordé d'un mur d'enceinte, il existe une foultitude de possibilités de s'introduire pour des animaux aguerris, en quête de tranquillité.
La marche génère un bruit craquant et laisse de belles empreintes dans la neige. Je songe avec étonnement à des morceaux de chocolat qui se brisent dans le palais.
Le froid entre de partout : par le nez et par la bouche. Les lèvres se mettent à bleuir et s’engourdir et les yeux pleurent sans cesse. Les oreilles pincent et l’air brûle à l’inspiration et se sature d’humidité à l’expiration. Ce silence apaise. L'atmosphère est comme de l'ouate. Des coureurs bien équipés en tenues fluorescentes s'aventurent dans les allées.
À leur passage, j'échange un sourire complice.
Plus loin, des promeneurs me laissent à leur hauteur, de vagues bribes de conversations à plusieurs qui se perdent à la fin dans l’épaisseur dense de l’air glacé.
La grille du château reste accessible aux visiteurs.
Malgré les apparences et une fréquentation très faible, des fonctionnaires et des gendarmes assurent une vigilance derrière les portes ou les fenêtres vitrées.
Je n'irai pas dans les jardins. L'effort demandé pour se mouvoir rend la marche si difficile. Je sens des coulées de transpiration se figer dans le bas de mon dos.
Sortant par la grande entrée aux grilles royales donnant sur la rue du général De Gaulle et la place Félix Faure, j’arrive tant bien que mal sur les terrasses désertes des cafés et j’entre pour me réchauffer.
Je commande alors un chocolat chaud, une tartine beurrée et j'ouvre un journal du dimanche à la disposition de la clientèle. Après cette escapade aventureuse, il me semble avoir mérité ce moment de détente que je prends le temps d'apprécier.
Il précède une nouvelle semaine lutécienne qui s'annonce très froide. Avec de temps à autre, de rares éclats qui perceront les couches nuageuses et descendront en magnifiques rideaux lumineux.
Dans ma tête, j'entrevois déjà la permanence des lumières artificielles, les piles de dossiers de papiers en chemises colorées.
Et ce rituel des trajets dans des TER bondés, hermétiques à la clarté du jour, derrière des vitres de wagons embués, sans doute par un surcroît de "sombres et mélancoliques pensées".

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