23. Madden

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Madden s'était toujours moquée des dépressifs. La manière dont ils vivaient, ou plutôt comment ils se laissaient vivre. Leurs idées négatives sur la vie, le monde, leurs relations. Cette habitude de s'enfermer à l'intérieur de soit et de se couper de tout, même des choses qui, autrefois, nous donnait le sourire.

Le karma, ça devait être ça. C'était le karma qui, après l'avoir entendue rire de ces personnes, lui faisait connaître la maladie. Et elle se rendait compte à présent que c'était la chose la plus horrible à vivre. C'était une sensation qui ne quittait jamais l'esprit, cette impression que chaque geste, chaque parole, chaque pas n'était qu'un mensonge. Chaque fois qu'elle essayait de combattre ses pensées, une voix lui murmurait « Tu vas tomber. Tombe, Madden. Tombe. » Et elle tombait. Le nuage noir la rattrapait, les aiguilles de l'horloge passaient beaucoup trop rapidement. Elle avait l'impression de voir le monde vivre sans elle. Les gens riaient sans même voir ses cernes, ses propres amis faisaient comme si tout allait parfaitement bien. Sauf que Madden s'était perdue. Elle ne savait pas quand ça s'était produit, ni où, ni comment, mais elle s'était perdue. Elle était certainement la seule à le voir puisque personne ne daignait de lui demander comment elle allait. Mal, bien sûr. Mais ils ne demandaient pas. Alors elle ne disait rien.

Les cours étaient devenus une souffrance insurmontable. Elle devait lutter chaque minute, voire chaque seconde pour ne pas plonger dans son monde, pour rester dans la réalité. Toutes ces informations, elle s'en fichait royalement. Elle n'avait juste pas envie d'avoir à décevoir ses parents de par ses mauvaises notes. Elle pouvait tomber, mais tant qu'elle apercevait encore la lumière au loin, alors il y avait encore un espoir.

Le pire, c'était que si on lui demandait ce qui n'allait pas, elle n'allait tout simplement pas pouvoir répondre. C'était tout. C'était sa vie de merde, c'était Erwin, c'était la vidéo, c'était Leila, c'était tout et n'importe quoi, un détail, un mot, et c'était la chute, la chute vertigineuse dans un puits sans fond. Elle avait sans cesse envie de pleurer, trouvait la nourriture insipide, son lit beaucoup trop confortable et son miroir harceleur. Madden aimait contrôler. Quand elle arrivait à tout gérer, elle était heureuse, épanouie.

Sauf que là, tout lui échappait. Pourquoi se trouvait-elle ici ? Pour quelle raison ? Elle n'en avait absolument aucune idée. Son intérêt s'était perdu avec elle. Comme si son âme avait décidé de prendre quelques vacances et que son corps n'avait pas eu droit de l'accompagner.

Face au miroir des toilettes de filles, l'envie de briser son reflet la prit. Ses cheveux étaient à la limite du gras, plats et ternes. D'énormes cernes entouraient ses yeux. Ses lèvres étaient sèches, et même si elle passait sa langue dessus, elles redevenaient sèches trois secondes plus tard. Pourquoi les autres ne voyaient rien ? Est-ce que tout se passait dans sa tête ? Peut-être qu'elle était folle. Peut-être même qu'elle avait toujours été comme ça. Moche, sale, triste.

Peut-être qu'Erwin l'avait trompée pour cette raison.

Son sanglot fut le seul bruit qui put se faire entendre dans les toilettes. La solitude lui serra le cœur si fort qu'elle eut l'impression de l'entendre se craqueler à l'intérieur d'elle. Elle se regarda elle-même dans les yeux, appuyée contre le lavabo.

Elle imagina ne pas se connaître. Voir une petite fille à la place, les yeux pleins de larmes, une envie pressante de disparaître de ce monde et ne plus jamais revenir. Comment aurait-elle réagi face à elle ?

  • Ne pleure pas, murmura-t-elle d'une voix tremblante. La vie n'est pas si pourrie que ça, tu vas voir, il y a tellement de choses à voir dehors. Ne pleure pas, je t'en supplie.

Des mensonges. Seulement des mensonges. Mais c'était la seule manière pour elle d'avoir encore envie de se lever le matin.

Ses mains essuyèrent ses joues. La petite fille la regardait à présent avec de grands yeux rouges. Un faible sourire retroussa ses lèvres. Il était faux, ce sourire, mais c'était déjà ça. Un petit pas pour ses muscles, un grand pas pour son âme.

Elle jeta son sac sur son épaule et sortit de la pièce. Le vent automnale balaya ses cheveux dans son dos, et elle rejoint le self, même si l'envie de manger n'était pas plus grande que celle de rire. Ce fut Gabrielle qui la remarqua la première. Elle avait beau être la petite nouvelle, elle était la fille la plus gentille et attentionnée qu'elle ait connue. Elle se leva et la prit dans ses bras, sans même lui demander pourquoi elle avait pleuré. Madden eut honte d'apparaître dans cet état en public. La populaire ne devait pas pleurer, ne jamais pleurer, pourquoi pleurer quand on avait tout ce qu'on voulait ? Mais là, elle ne luttait même plus. Elle n'en avait plus envie.

Le regard oblique que lui lança Erwin lui fit détourner la tête. Elle ne devait plus penser à lui. S'il y avait une dernière chose pour laquelle elle se battrait, c'était lui. Il lui avait fait beaucoup trop de mal, elle devait le rayer de sa vie. Et que le Mur aille se faire voir. Elle avait hâte de savoir ce qui se passerait si elle n'accomplissait pas son devoir en tant que désignée.

Emma, quant à elle, n'osa pas aller la voir. Elle ne sut si c'était par gêne, ou tout simplement parce qu'elle n'en avait rien à faire. C'est bon, c'était bien. Sa meilleure amie s'en foutait d'elle, mais la vie continuait, la vie n'allait pas s'arrêter pour ses petits caprices d'enfant gâtée. Il ne restait qu'une place. À côté d'elle. Dans un soupir, elle s'assit, regrettant tout à coup d'être venue ici.

  • Ça va ? se contenta de demander Emma.
  • Oui, bien sûr, c'est juste mes yeux qui transpirent.

Elle avait peut-être un peu trop forcé sur le sarcasme.

  • Oh eh, calme-toi. Je te demande juste si ça va, pas la peine de me répondre comme ça.
  • Ça fait juste une semaine entière que je suis comme ça et faut que je me mette à chialer pour que tu daignes de me demander comment je vais.
  • Si tu fais la gueule pour faire ton intéressante, alors ça ne m'intéresse même pas.
  • Les filles, grogna Peter.
  • Toi, on t'a pas sonné, répliqua vivement Emma.

William se pinça l'arrête du nez et Peter jeta un regard assassin sur la blonde. La colère traversa Madden comme un courant électrique.

  • Parce que tu crois vraiment que je fais la gueule là ? Est-ce que tu peux imaginer ne serait-ce qu'une seule seconde ce que je peux ressentir depuis cinq mois ?
  • Oh non, c'est vrai que je ne connaissais pas du tout Leila et que je n'ai pas perdu deux de mes meilleures amies en même temps.
  • Mais apparemment, ça n'a pas l'air de te déranger !

C'était sorti. Le visage d'Emma se ferma.

  • Explique-toi, vas-y.

Elle ne se le fit pas répéter deux fois.

  • Quand on trouve la force de se taper un mec tous les weekends, je ne pense pas qu'on soit si désespérée que ça.

La lèvre inférieure de la blonde trembla. Elle se leva brusquement.

  • Je t'emmerde.

Ce mot la frappa en plein visage. Elle ne se rendit compte de l'impact de ses mots que quand sa meilleure amie sortit du self comme une tornade, les larmes aux yeux. Putain, mais c'était quoi son problème ? Pourquoi ne pouvait-elle pas se contenter de se faire du mal à elle-même plutôt qu'aux autres ? Emma avait toujours été comme ça, rien n'avait changé, alors pourquoi d'un seul coup, l'envie lui prenait de la critiquer ?

Tout à coup, toute la haine qu'elle avait ressenti pour Emma se retourna contre elle. Ignoble, idiote, conne. Ces trois mots tournèrent en boucle dans sa tête, comme un hymne à son désespoir. Ignoble, idiote, conne. Ignoble, idiote, conne. William lui renvoya un regard accusateur et sortit à son tour. Ignoble, idiote, conne. Avant de subir d'autres remarques des garçons, elle se leva, prit son sac et partit. Ignoble, idiote, conne. Ignoble, idiote, conne. Les nuages gris voilaient le ciel. Un vent froid la fit grelotter. Ignoble, idiote, conne. Ignoble, idiote, conne.

Le Mur se trouvait là. Comme toujours. Son nom était inscrit dessus, avec une peinture noire difficile à enlever. On y voyait encore les traces des noms des années antérieures. Parmi eux, elle y reconnut un L. Leila ou Lucas, elle n'en savait rien. Mais le fait de repenser à Leila une énième fois dans la journée lui fit péter un câble.

Son sac tomba à terre et s'ouvrit sous le choc. Les cahiers et les feuilles volantes s'étalèrent au sol. Madden craqua. Elle s'empara d'un et le jeta sur la paroi en pierre, laissant échapper un hurlement inhumain. C'était sa faute. Tout était sa faute. Quelques pierres entassées et deux foutus noms avaient suffi à les briser un par un. Leila était partie, qui serait le suivant ? Emma ? Erwin ? Elle ? Quand elle vit que le cahier ne laissait aucune trace, elle se mit à frapper avec ses poings. Elle voulait le démolir. Elle y arriverait, avec toute la force qu'elle avait en elle, il finirait par s'effondrer. Et plus elle frappait, plus elle avait envie de continuer, plus du sang s'imbibait dans la pierre. Il s'agissait peut-être du sang de Leila qui ressortait de ce monstre déguisé en paroi. Le hurlement qui emplissait la cour était peut-être le sien, alors qu'elle se jetait du pont et que sa tête cognait les rochers du cours d'eau. Les larmes qui coulaient sur ses joues étaient peut-être les siennes. Qui savait. Quand le karma s'acharnait, rien ne pouvait l'arrêter.

Le Mur finirait par prendre sa vie à elle aussi. Comme à Leila. Alors elle frappait. Sa peau s'écorchait contre la pierre, mais elle continuait, inlassablement. Elle l'aurait fait des heures entières si deux bras ne l'aurait pas emprisonné et empêcher de le détruire. Elle hurla. Ses poumons se vidèrent, ses larmes tâchèrent le col de sa chemise. Son corps se plia en deux. Extérioriser. Tout faire sortir. C'était le moment. Que ses démons s'en aillent, qu'ils lui foutent la paix. Que ce Mur efface son nom, par pitié. Elle n'avait rien demandé. On l'avait condamnée pour vivre, pour exister, pour être Madden Scott, la fille la plus populaire du lycée et peut-être la plus brisée. Elle avait aimé Erwin et on le lui avait pris, elle avait aimé Leila et on la lui avait prise elle aussi, puis on allait lui prendre Emma comme on lui avait pris Raven, puis on allait la prendre elle et briser chaque espoir à coup de massue. C'était l'avenir que le Mur lui réservait. La vie qu'elle allait vivre. Non. Non, elle ne voulait pas, par pitié, tout mais pas ça.

  • Madden, entendit-elle à travers son propre hurlement. Arrête, calme-toi, ça va aller. Ça va aller, c'est bon, chuuuut.

Cette voix. Erwin. Ses bras l'emprisonnaient contre lui, et malgré sa volonté de se dégager, il ne la lâchait pas. Ils étaient tous deux effondrés au sol. Le Mur restait toujours droit, impassible. Elle le haïssait. De tout son être. Des mains caressèrent ses cheveux alors que son corps entier était secoué de sanglots.

  • Ça va aller, ok ?

Son odeur, tout autant que sa présence, la calma. Il n'avait aucun droit de la tenir dans ses bras, aucun droit de la rassurer quand il était une des raisons de son malheur, mais sur le coup, elle envoya bouler toutes ces pensées et enfouit son visage dans son épaule. C'était lui qu'elle voulait. Lui, et seulement lui. Elle ne pouvait pas arrêter de l'aimer. C'était impossible.

Sa main s'agrippa à son tee-shirt. S'il partait maintenant, elle n'était pas sûre de pouvoir se relever. Elle resterait étendue au sol, attendant patiemment que la mort vienne la chercher. Elle avait cherché une raison de vivre, mais elle ne s'était pas rendu compte que cette raison là portait le nom d'Erwin Layne. Qu'elle le veuille ou non.

  • Ne m'abandonne pas, murmura-t-elle contre lui.

Sa main caressa ses cheveux. Il déposa un baiser sur son front.

  • Plus jamais.

Il l'aimait. Elle l'aimait. La plus grande tragédie était qu'ils ne pouvaient pas se laisser aimer. Ce serait comme pardonner un passé impardonnable. Leurs erreurs finiraient par les rattraper et les détruiraient tous les deux.

Du moins, c'était ce qu'elle avait pensé jusque là.

Tous ce qu'ils faisaient, c'était se détruire individuellement. Quitte à tomber, autant tomber à deux non ?

William hurla aux élèves que le spectacle était fini. Lentement, comme s'il avait peur de la briser s'il réalisait des gestes trop brusques, il sécha lui-même ses larmes et l'aida à se relever. Sa main se glissa dans la sienne. Trop de souvenirs jaillirent. Madden ferma les yeux. Des souvenirs heureux, datant d'une époque où le monde se résumait à lui. Et s'ils recommençaient ?

Il l'entraîna contre le mur de la cafétéria et s'assit par terre. Elle copia ses gestes, vidée. Ce moment de folie lui avait pris toute son énergie. Elle n'était même pas sûre de pouvoir marcher à nouveau.

  • Ça va mieux ?
  • Je crois, articula-t-elle, la bouche pâteuse.

Son regard ne le fixait plus lui, il fixait le vide. Observer son visage lui ferait trop mal.

  • J'ai pas réagi à tant, commença-t-il. J'ai vu que tu n'allais pas bien, mais je n'ai rien fait. Désolé.

Les yeux de Madden se fermèrent. Combien de fois s'était-il excusé depuis que la vidéo avait été postée ? Elle ne comptait même plus. Mais c'était peut-être le premier qu'elle croyait vraiment. Le premier qui lui faisait du bien. Quelqu'un savait. Quelqu'un la voyait plonger dans les ténèbres, quelqu'un était là, à la regarder. Rien que penser à cela la rassura.

  • Merci.
  • Je t'aime toujours, tu sais. La fille de la soirée, j'ai... j'ai pensé que j'allais pouvoir t'oublier. Passer à autre chose, vu que tu m'avais clairement fait comprendre que c'était fini. Mais je ne peux pas. Madden, je ne peux pas m'empêcher de t'aimer. Fais moi du mal, ce que tu veux pour que j'arrête.
  • Non, Erwin...
  • C'est ce que tu veux, non ? Alors vas-y, acharne-toi sur moi. Fais comme tu as fait au Mur, frappe-moi, hurle-moi toutes les insultes que tu veux. Détruit l'image que je me suis fais de toi. Détruit l'amour que j'ai pour toi.

Elle enfouit son visage entre ses mains et pleura. Aussitôt, il l'entoura avec son bras et l'attira prêt de lui. Ce n'était pas ce qu'elle voulait. Elle était plutôt égoïste, en fait. Elle voulait lui cracher toute la haine qu'elle avait pour lui, mais tout en sachant qu'il continuait de l'aimer. Comme pour s'assurer qu'il resterait là, au cas où.

  • Je ne t'empêcherai de me détester, prononça-t-il. Juste, dis-moi si c'est vraiment ce que tu veux, parce que là, je suis complètement paumé.

Ils l'étaient tous les deux, dans ce cas. La tête posée sur son épaule, elle fredonna faiblement ces paroles, issues d'une chanson qu'ils avaient écoutés tous les deux longtemps auparavant. Une mélodie qu'ils avaient choisi pour être l'hymne de leur amour, et qui s'était oublié au milieu du drame.

  • If you must wait, wait for them here in my arms as I shake.

Un silence passa. Un soupir franchit les lèvres d'Erwin.

Il y a une partie plus belle encore, dit-il.

Chante-la, ordonna-t-elle fébrilement.

  • If you must die, die knowing your life was my life's best part.

Madden esquissa un faible sourire. Il avait raison. Rien ne pourrait changer cette vérité.

« Si tu dois mourir, meurt en sachant que ta vie était la meilleure partie de la mienne. »

Pour les curieux, la chanson d'où est tirée cette phrase (merveilleuse à mon goût), se nomme You de Keaton Henson.

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