20. Lucas

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  • Thomas, seize sur vingt, très intéressant mais fait attention aux fautes. Anna, un dix-neuf, parfait.

Quelques murmures s'élevèrent à l'annonce de cette note et la jeune fille eut un énorme sourire.

  • Lucas, un trois.

Il eut l'impression d'avoir reçu un seau d'eau glacé sur la figure. Quand le professeur lui tendit la copie, il vérifia la note pour savoir s'il n'avait pas mal entendu. Trois. Jamais il n'avait reçu une aussi mauvaise note. Jamais. Raven sembla aussi surprise que lui et posa sa main sur son bras.

  • Raven, un douze. La rédaction mérite d'être un peu plus soignée, mais je suis sûr qu'avec un peu d'entraînement, on arrivera à un bon résultat. Continue comme ça.

Sa petite-amie s'empara de la feuille avec fierté. Cette note était une nette amélioration par rapport à l'année dernière. Elle avait toujours eu plus de mal que les autres à l'école. Pourtant, elle s'investissait énormément dans les cours, elle participait et étudiait avec assiduité, mais parfois, ça ne suffisait pas. Cependant, aujourd'hui, elle était contente d'avoir dépassé la moyenne.

Lucas, pas du tout. Ses parents allaient le tuer. Surtout pour une matière telle que le français. L'année dernière, il arrivait avec des dix-huit et des vingts sans avoir fait beaucoup d'efforts. Avec l'histoire de Leila, ses notes avaient chuté considérablement, mais s'étaient toujours maintenu au dix. Là, c'était à croire que la chance qu'il avait eu ces dernières années s'était évanouie. Ou alors c'était le prof qui était con. Une possibilité à entrevoir.

  • Tu veux comparer avec moi ? proposa Raven.
  • Non, c'est bon.

Ce n'était pas en comparant sa copie avec la sienne que ça allait rajouter un 1 devant le 3. Il aurait aimé, mais la réalité était bien plus difficile que ça. Les cloches sonnèrent. Il enfouit la feuille dans son sac avec l'intention de la jeter à la poubelle à la sortie, quand la voix du prof s'éleva.

  • Et pour ceux qui ont une note inférieure à la moyenne, je veux une signature des parents.

Comme il aurait aimé se jeter sur lui pour l'étrangler. Des protestations fusèrent mais l'enseignant les ignora. Et merde.

Il ressortit la copie en tentant d'effacer les plis. Si en plus son père voyait qu'il ne l'avait pas soigné, ça allait être encore pire. Raven ne dit rien et l'observa avec un regard désolé. Il aurait voulu la féliciter pour ses efforts, mais il était trop préoccupé par la réaction de ses parents. Par la suite, il se dirigèrent vers la classe d'anglais. Là, leur professeur sortit également le premier contrôle qu'ils avaient fait la semaine passée et commença à les distribuer. Lucas faisait tourner nerveusement le stylo entre ses doigts.

  • Raven, un onze, ça peut être mieux, mais j'ai cru comprendre que tu avais quelques difficultés en anglais.
  • Euh oui, un peu.
  • Bien, on arrangera ça, dit l'enseignante en lui tendant la copie, accompagné d'un clin d’œil.

Cependant, son sourire s'effaça quand elle arriva en face de Lucas. Il le sentait mal. Très mal.

  • Par rapport à tes notes sur ton bulletin de l'année dernière, je m'attendais à mieux.

Ah parce qu'en plus elle regardait les notes de l'année dernière ?

  • Un cinq.

Deuxième douche froide. C'était impossible. Il s'empara avec violence de la copie et chercha du regard toutes les fautes possibles. Il avait confondu un tas de choses. Ce qui lui avait rapporté des points, c'était le vocabulaire. En grammaire, c'était une catastrophe. Et pourtant, en regardant ses erreurs, il trouva logique la correction. Le jour où il avait réalisé le contrôle était un mauvais jour. Ça devait être ça.

Il se rattraperait, et en attendant, il jetterait cette feuille à la poubelle.

  • Lucas, Abel et Claire, vos notes sont trop basses, je veux une signature des parents.

Il se retint d'écraser son poing contre la table. Ils voulaient les tuer. C'était ça.

Il se rendit compte que sa main tremblait que quand Raven posa la sienne par dessus.

  • Eh, chuchota-t-elle, ça va aller, ok ?
  • Je les hais, cracha-t-il avec rage.
  • On a tous des mauvais jours, et puis ce n'est que le début de l'année.
  • Va dire ça à mon père.

Elle baissa la tête. Tout ce qu'elle voulait c'était le rassurer, et il le savait. Mais en ce moment-même, c'était ce qui l'obsédait. Il allait prendre cher. Très cher.

Quand il rentra ce soir-là chez lui, ce fut avec un goût amer dans la bouche. Son cœur battait à deux cent à l'heure. Les copies dans sa main, il espérait secrètement que son père ne soit pas à la maison. Erwin était parti chez Peter pour réaliser un travail en commun, mais avec l'angoisse, il avait oublié qui était à la maison ce jour là. Ou plutôt, il n'avait pas la capacité d'y réfléchir.

Plus vite c'était fait, et plus vite il passerait à autre chose. C'était la phrase qu'il se répéta quand il ouvrit la porte. Elle était ouverte, donc il y avait forcément quelqu'un.

Dans le vestibule, personne ne vint l'accueillir. Sa mère l'aurait déjà fait. Le stress l'empêcha de déglutir normalement.

Il déposa son sac au sol et se dirigea vers la cuisine, toujours avec les copies dans la main. Dehors, il entendit les chiens aboyer, mais il n'alla pas leur dire bonjour. Plus tard. S'il était encore vivant.

Il déposa les feuilles sur le plan de travail et s'empara d'un cookie dans la boîte déjà ouverte pour le goûter. Des pas s'approchèrent, et eut l'impression de jamais pouvoir avaler sa bouchée. Son père se manifesta. Oh non.

Sans même lui dire bonjour, ses yeux se posèrent sur les copies. Il s'y dirigea et les regarda. Lucas restait pétrifié. Si seulement ça avait été sa mère. Si seulement, si seulement, si seulement.

  • C'est une blague j'espère ? finit-il par dire en les reposant.

Ses traits étaient sévères. Avec cette colère dans les yeux, il ressemblait au monstre que Lucas se faisait de lui quand il était petit.

  • J'ai travaillé pourtant, trouva-t-il comme excuse, la gorge nouée.

Une excuse qui était nulle, il fallait se l'avouer. De toute manière, il était inutile d'en trouver une meilleure. Aucune ne pourrait jamais le satisfaire.

  • Tu appelles ça travailler ?

Il avait déjà haussé la voix. Lucas oublia presque de respirer.

  • Monte dans ta chambre.

Il s'y précipita. Seigneur, si c'était sa punition, alors il l'acceptait volontiers. Il prit bien soin de fermer sa porte et s'assit sur son lit, le corps tremblant. Se calmer. Il fallait se calmer. Respirer tranquillement, ne pas se laisser envahir par le stress. Déjà que son père lui en voulait encore pour la moto, il n'imaginait pas sa colère maintenant. C'était trop beau pour être vrai. À tout moment, il allait débarquer dans la pièce avec une mitraillette et un gilet par balles.

Il en était bien capable.

Sur son téléphone, il répondit au message de Raven qui lui demandait comment ça se passait pour le moment.

« Il m'a envoyé dans ma chambre, mais je suis sûr qu'il a prévu un truc derrière. »

C'était ce truc là qui l'effrayait.

« Ça va aller. Si ça se trouve, il a décidé de te faire stresser toute la soirée. C'était ce que mon père faisait avant, avant que je comprenne sa technique. »

Cette anecdote le fit sourire.

« Pas mal, j'avoue. »

« Je t'aime. Sois fort »

« Je t'aime aussi trésor. »

Il verrouilla son téléphone et enfouit son visage entre ses mains. Il aurait été plus rassuré si quelqu'un d'autres se trouvait dans la maison. D'habitude, il aurait prié pour que Erwin se trouve à des milliers de kilomètres de lui, mais en ce moment-même, il souhaitait le contraire. Évidemment, le hasard avait fait qu'il avait choisi ce jour en particulier pour aller chez Peter.

La porte s'ouvrit. Son cœur voulut s'arrêter de battre quand il vit la ceinture dans les mains de son père. Non. C'était une blague. Ça devait en être une. Son père referma la porte, comme quelqu'un qui voulait s'assurer que personne ne le dérangerait. Le visage de Lucas se décomposa.

  • J'en ai assez des méthodes douces de ta mère, expliqua-t-il d'une voix glaciale. Puisque tu ne veux rien comprendre, on va utiliser les anciennes techniques.

Les larmes lui montèrent aux yeux. C'était un cauchemars, d'une minute à l'autre, il allait se réveiller. Son père le détestait-il à ce point ? Il n'avait pas le droit de faire ça, n'est-ce pas ? Il pouvait appeler l'assistante sociale, elle l'emmènerait loin de ce film d'horreur, non ? Ça pouvait être une excuse valable, qui fouettait encore ses enfants, sérieusement ?

  • Agenouille-toi.
  • Papa, s'il te plaît, le supplia-t-il en contrôlant sa panique. C'est une erreur, j'ai révisé, j'ai fait tout ce que j'ai pu...
  • Agenouille-toi j'ai dit ! tonna-t-il.

Un sanglot défigura son visage. Les tremblements d'il y a quelques minutes n'avaient rien à voir avec ceux-ci. Tout son corps était secoué de spasmes, c'était à peine s'il arrivait à respirer. Pour des notes ! Pour des foutues notes !

  • Papa...
  • Je ne le répéterai pas une troisième fois, menaça-t-il.

Ce fut un miracle s'il put se relever.

  • Enlève ton tee-shirt.

C'était un cauchemars, un cauchemars, un cauchemars, un cauchemars. Sa mère devait rentrer du travail. Maintenant. Si elle le faisait, alors il promettait d'aller tous les dimanches à l'église. Mais par pitié, que quelqu'un arrête ça. Sous le regard noir de son père, il passa son tee-shirt au dessus de sa tête et se retrouva torse nu. Lentement, il s'agenouilla et s'agrippa aux draps de son lit. Il entendit le cuir passer entre les doigts de son père et plusieurs larmes dévalèrent ses joues. Non. Non, non et non. Pas ça. Par pitié, pas ça.

Le premier coup tomba. Le claquement du cuir contre sa peau emplit la pièce, accompagné de son hurlement de douleur. C'est à ce moment là que son téléphone vibra et s'alluma. Raven lui avait envoyé un message.

Trois petits cœurs.

Le deuxième claquement fut pire encore. Les jointures de ses doigts devinrent blanches tellement il s'accrochait aux draps. Il enfouit sa tête dedans pour étouffer son cri. La douleur se répandait partout sur son dos, comme si des milliers d'aiguilles s'enfonçaient sous sa peau. Son père était un monstre. Il n'était même plus son père, non, il était un monstre antipathique incapable de ressentir de la peine pour son fils. Tout ce qu'il voulait, c'était le façonner à son image. Et il était déterminé. S'il pouvait lui arracher la peau pour qu'il lui ressemble enfin, il le ferait.

Sauf qu'il n'avait pas compris une chose : Lucas ne serait jamais comme lui. Jamais. D'autant plus quand il voyait ce qu'il était capable de faire.

Quand il frappa une troisième fois, il repensa fort aux trois petits cœurs de Raven. Il se concentra sur eux, songea qu'il y avait au moins une personne qui l'aimait dans ce monde. Mais cette pensée ne l'empêcha pas de hurler au quatrième coup. Ses larmes trempaient le tissu. Son dos était un champ de bataille, Verdun en plein milieu de journée. Il avait l'impression qu'il lui arrachait la peau. Et il continuait. Sans se lasser. Lucas se demanda quand cette torture allait prendre fin. Plus qu'une torture, c'était une humiliation. Il se mordit la main quand la douleur se fit insupportable. Si son dos ne saignait pas, la morsure qu'il s'était infligée lui-même n'était pas belle à voir.

Il arrêta au bout de dix coups.

  • Je veux les meilleurs notes maintenant, tu m'entends ? Tu ne sortiras plus jusqu'à nouvel ordre, et donne-moi ce téléphone.
  • Non !

Il ne pouvait pas lui prendre le seul moyen de communication avec Raven. Sa main s'abattit sur l'appareil avant celle de son père. Tout, mais pas ça. Il pouvait supportait encore cent coups à présent, pourvu qu'il lui laisse son téléphone.

  • Donne-moi ça !
  • Hors de question ! répliqua-t-il d'une voix brisée.

Il n'avait plus peur de rien à présent. Que pouvait-il lui infliger de plus ? Il avait détruit sa moto, détruit son ego et son dos par la même occasion. Il ne détruirait pas sa relation. Son père essaya de le forcer à lâcher prise, mais ses doigts restaient crispés. Il abattit un coup de ceinture sur son bras, mais même ça ne le fit pas céder.

  • Je t'ordonne de me le donner !
  • Rien à foutre !

Cette réplique enragea encore plus son père. Fou comme il était, les policiers n'allaient pas tarder à arriver pour traiter une affaire de meurtre. Finalement, la seule solution qu'il trouva fut forcer comme une brute sur les doigts de son fils. Son index craqua et Lucas hurla à plein poumon. Une douleur fulgurante lui traversa toute la main. Son père ramassa le téléphone qu'il avait lâché et sortit de la chambre en claquant la porte.

Il n'arrivait plus à le bouger. Son index restait figé, il ne le sentait même plus. Et ça faisait un mal de chien, bien pire que les hématomes qui commençaient à se former sur son dos. Il s'écroula au sol et frappa le sol avec son poing, par pure rage.

La seule chose qui l'avait maintenu en vie, c'étaient les messages de Raven. Les petits cœurs qu'elle lui envoyait sans cesse, ses « je t'aime » introduits dans des phrases qui n'avaient rien à voir.

Il avait tout perdu. Même ça.

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