19. Alexandre

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Les notes inscrites à l'encre noires sur le papier n'avaient plus aucun sens. Il avait beau se concentrer, il n'arrivait plus à les déchiffrer. Ses doigts se posèrent au hasard sur le clavier, confondant un Do avec un Mi, faussant l'accord. Agacé, il posa ses paumes de mains sur le piano et appuya dessus brusquement, laissant échapper un mélange de notes bruyantes. Son grand-père, qui était alors en train de ranger ses livres dans l'énorme bibliothèque se retourna, surpris.

  • Que ce passe-t-il ?
  • J'y arrive plus, soupira le jeune homme en passant une main dans ses cheveux, comme épuisé.

Il n'avait aucune obligation de jouer de la musique. C'était son grand-père et sa mère qui lui avait appris à jouer, et à lire des partitions, il n'allait pas au conservatoire parce qu'il n'avait pas envie d'être soumis à des devoirs comme à l'école. En s'asseyant devant l'instrument, il avait eu l'infime espoir d'oublier les souvenirs de la veille, mais tout lui revenait, sans cesse, et sa concentration se trouvait harcelée par ces images. Pourquoi avait-il eu l'indiscrétion de regarder à l'intérieur de la chambre ? Et pourquoi était-il resté ? Pourquoi s'était-il infligé ça ? Après tout, William faisait ce qu'il avait envie, n'est-ce pas ? C'était quoi son problème à la fin ?

  • Laisse-moi t'aider, proposa le vieil homme en déposant les livres qu'il avait dans la main.
  • Non, c'est pas... tu peux pas m'aider.

Il fronça les sourcils.

  • Quand quelque chose nous pèse sur le cœur, il faut en parler. Ce n'est que de cette façon qu'on arrive à se délivrer.

Il aimait son grand père pour ses paroles sages, mais en ce moment même, c'était des réponses dont il avait besoin. Des réponses sur ce qui s'était passé, mais aussi des réponses sur lui-même. En ce moment-même, il avait peur. Peur de ce qu'il pouvait être. Peur de ce que son cœur lui dictait de faire.

  • Est-ce que c'est... c'est normal d'avoir l'impression de ne pas se connaître soi-même ?
  • Bien sûr, affirma le vieil homme avec un petit sourire en coin. La vie est faite de découvertes, et surtout à ton âge. Pas seulement sur le monde et ce qui l'entoure, mais aussi ce qu'il y a à l'intérieur de toi.
  • Et si j'aimais pas ce que j'étais ? Si je me détestais moi-même, si je...
  • Alexandre, Alexandre.

Son grand-père s'approcha et lui posa une main sur l'épaule.

  • Mon garçon, tu es un être extraordinaire. Je sais que tu ne crois pas à ce que je dis, parce que tu penses que je suis ton grand-père et que je dis ça parce que je t'aime. Mais je suis sûr que tous tes amis le pensent.

Un petit rire nerveux franchit ses lèvres. Cela, il ne le doutait pas. William lui-même le complimentait, tantôt sur son physique, tantôt sur ses aptitudes, et les autres se prêtaient aussi au jeu. Ça lui avait redonné confiance. Il ne les remercierait jamais assez pour ça. Même après le départ de Leila, il n'avait pas perdu foi en lui-même.

Mais hier, son meilleur ami lui avait montré qu'entre les mots et les actions, il y avait un monde. Comment avait-il osé lui donner de l'espoir pour le lui reprendre de manière si brutale ? Ce qui s'était passé dans cette pièce, quelques semaines auparavant n'avait-il donc aucun sens pour lui ?

Et s'il s'imaginait tout ? Si rien de tout ça n'était censé avoir de sens ? Alexandre avait l'impression de sentir sa tête bouillir. Il avait besoin de réponse, d'ordre dans cet esprit chaotique.

  • Je crois que je suis pas normal, lâcha-t-il.
  • Oh, mais les gens normaux ne sont pas les plus intéressants, s'exclama le vieil homme. Ce sont les personnes compliquées qui attirent le plus. L'incertitude charme, le mystérieux appelle. Tout est plus merveilleux dans la brume.

Un faible sourire s'étira sur ses lèvres.

  • Merci, Papy.
  • Tu n'as pas à me remercier, Alexandre. Les vieux esprits sont là pour guider les plus jeunes.

Alors qu'il s'apprêtait à passer le pas de la porte, il se retourna, et avec un clin d’œil déclara :

  • Et si tu veux parler d'autre chose, tu sais où me trouver.

Alexandre hocha la tête. C'était fou, la facilité qu'il avait de raconter les choses à son grand-père. Ses parents étaient tout aussi compréhensifs, mais ce n'était pas vraiment la même chose. Sans savoir pourquoi, il se bloquait. Mais il n'était pas le seul. William aussi cachait tout à sa mère, Emma plus encore, surtout sachant le peu de foi qu'elle les voyait. Quant aux autres, il n'en doutait pas non plus. Se dire qu'il était comme ses amis sur ce point le rassura un peu.

Il entendit la porte d'entrée s'ouvrir et des voix s'élever dans le vestibule mais n'y fit pas attention. C'était trop tôt pour que ses parents arrivent pour le repas, mais la possibilité du facteur était en vigueur. Il ne prit pas en compte qu'on était dimanche.

Une personne entra dans la bibliothèque sans même toquer. Alexandre releva la tête.

Son cœur s'arrêta de battre.

  • Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-il presque avec de la colère dans la voix.

D'autres voix s'élevaient dans la maison.

  • Tes parents et ton grand-père ont invité ma mère pour manger.

Sans savoir pourquoi, cette idée le mit de mauvaise humeur. Personne n'avait pensé à le prévenir, alors même qu'il s'agissait de son meilleur ami. Super.

  • Ok, se contenta-t-il de répondre.

Il reporta son regard sur les partitions pour lui faire comprendre qu'il pouvait partir. Mais William n'était pas de cet avis. Il s'approcha du piano sans le lâcher du regard.

  • T'as pas répondu à mon message.
  • Je passe pas ma vie sur mon téléphone.
  • Mais t'étais en ligne quand je te l'ai envoyé.
  • Je l'ai pas vu.

Bien sûr qu'il l'avait vu.

  • Tu l'as lu.

Voilà, il était cramé. Par curiosité, et seulement par curiosité, il avait cliqué dessus sans penser que ça le mènerait directement sur la conversation. Il s'était maudit lui-même et s'était retenu de le bloquer. Comment osait-il lui envoyer un « ça va, pas trop fatigué ? » après ce qui s'était passé ?

  • Tu me fais chier là, finit-il par lâcher par pure colère.

William fut surpris par sa réponse.

  • Qu'est-ce que j'ai fait ?
  • Qu'est-ce que t'as fait ? craqua-t-il en se levant impulsivement du tabouret. Tu veux que je te raconte ce qui s'est passé hier soir ? Comment t'as bu toute la bouteille de vodka, la manière dont t'as couché avec cette fille sans même chercher à savoir comment elle s'appelait ?
  • Comment tu sais que j'ai couché avec elle ?
  • Ne me prends pas pour un con.

William resta silencieux. Son visage s'était décomposé au fur et à mesure de ses paroles, comme s'il se rendait enfin compte des conséquences de ses actes. Ou peut-être qu'il ne s'en souvenait même pas, et qu'Alexandre venait de lui rafraîchir la mémoire. Ce qui était encore pire.

  • Et c'est quoi le problème ?

Cette question se planta dans son cœur comme un couteau s'enfoncerait dans sa poitrine. Il ne voyait donc pas le problème. Il était idiot. Comment avait-il pu imaginer une telle chose depuis le début ? William n'en avait rien à faire de lui. Il ne cherchait pas à le comprendre, non.

  • Rien, laisse tomber.

Il voulut sortir de la bibliothèque, mais au moment où il passa près de lui, William le retint par le coude.

  • Dis pas ça, je veux comprendre.
  • Lâche-moi.
  • Non, pas jusqu'à ce que tu me...
  • Lâche-moi putain ! cria-t-il en se dégageant avec force.

Il ne voulait plus qu'il le touche. L'espoir était perdu, alors ça ne servait à rien de se faire souffrir pour rien. William recula de quelques pas, presque choqué par sa réaction.

  • Explique-moi, finit-il par demander.
  • Non.
  • Alex, je... je suis désolé si je t'ai blessé. C'était pas dans mes intentions. J'étais à moitié dans les vapes quand elle m'a entraîné dans ma chambre, j'ai pas eu le temps de réfléchir qu'elle s'était déjà déshabillé.

Il se demandait intérieurement pourquoi il avait besoin de se justifier. Après tout, c'était sa vie, non ? En quoi ça pouvait blesser Alexandre ? Il n'y comprenait plus rien.

  • Mais tu y as pris plaisir.
  • J'en sais rien, j'étais bourré je te dis !
  • Ouais, c'est ça.

Il sortit de la pièce en ignorant l'appel de William. Dans le vestibule, il retrouva ses parents qu'il embrassa, même s'il les avait vu ce matin-même, puis salua la mère de William. Ce dernier arriva quelques minutes après, les yeux rougis. Ce détail frappa Alexandre. C'était comme s'il se retenait de pleurer. L'alcool affluait peut-être encore dans ses veines, vu la dose qu'il s'était pris la veille. Oui, c'était ça. Leur dispute avait réveillé son désespoir le plus profond, et il avait envie de pleurer pour lui, par pour Alexandre. Cette possibilité le rassura presque. Il ne supporterait plus d'avoir encore de l'espoir. Plus maintenant, plus après cette soirée.

Ils se mirent à table une heure plus tard, après avoir pris l'apéritif dans le salon. Les deux garçons ne s'adressaient pas la parole, assis silencieusement à leur place respective. Le père du roux le remarqua et décida de réchauffer l'ambiance. Sauf que ce fut encore pire.

  • Alors les garçons, cette soirée d'hier, comment elle était ?

Affreuse, songea Alexandre.

  • Bien, se contenta-t-il de répondre.

William ne répondit pas, son attention concentrée sur les tomates et les morceaux de persil qui s'étalaient dessus. Le père de famille n'insista pas. Quand le dessert arriva, sa mère intervint à son tour.

  • Et si vous alliez faire un tour dehors ?
  • Maman, je crois pas que...
  • Bonne idée, le coupa William qui ne songeait qu'à prendre l'air depuis le début.

Alexandre soupira. Se retrouver seul avec lui était la dernière chose qu'il voulait.

  • Et prenez une petite veste, il commence à faire frais.

Il monta à l'étager chercher la sienne. Il hésita à en prendre une pour William, puis s'empara finalement d'une deuxième. Sa mère rejetterait la faute sur lui si le jeune homme attrapait froid.

  • Merci, fit le brun quand Alexandre lui tendait la veste.
  • De rien, marmonna-t-il.

Ils prirent le chemin des pinèdes en silence, sans oser prononcer un seul mot. Le gazouillements des oiseaux s'en chargeait pour eux. Ils étaient tellement bruyants en cette dernière semaine de septembre. D'habitude, il aimait les entendre chanter, mais là, même ce son l'agaçait.

  • Dis, commença William qui ne supportait plus ce malaise, entre être immortel et lire dans les pensées des gens, tu choisirais quoi ?
  • Tu poses souvent ce genre de question absurde ?
  • Pourquoi tu trouves cette question absurde ?
  • Parce que je n'aurais pas la nécessité d'y répondre. Je serais jamais immortel, et je pourrais jamais lire dans les pensées des gens.
  • T'es trop pragmatique.
  • Peut-être, mais au moins je me creuse pas la tête pour des idioties pareilles.
  • Si j'avais le choix, je choisirais de lire dans les pensées.
  • Pourquoi ? demanda-t-il, étant la seule question qui lui venait à l'esprit.
  • Pour savoir à quoi tu penses en ce moment-même.

Alexandre s'arrêta de marcher. Il n'allait pas le supporter plus longtemps.

  • On t'a déjà dit que t'étais chiant ?
  • Oui.

Une lueur d'amusement brillait dans ses yeux. Lui ne trouvait cette situation pas drôle du tout. Il jouait avec ses sentiments, et il le haïssait pour ça. Il était en train de créer des milliers de questions dans sa tête, et Alexandre avait l'impression d'être en train d'exploser. Il ne savait même plus qui il était. Il ne contrôlait plus rien et détestait ça.

  • Je rentre, annonça-t-il en tournant les talons.
  • Non, attends !

William se posta en face de lui, cette fois-ci avec une expression sérieuse.

  • Tu ne pourras pas me fuir éternellement.
  • Détrompe-toi. Je pourrais t'étonner sur ce point.
  • T'en as pas envie, hein ? Pas vraiment.
  • C'est quoi ton problème à la fin ? T'es incapable d'interpréter quoi que ce soit. Tu balances de l'espoir en l'air et moi, comme un con, je le ramasse, sans savoir que tout est faux, absolument tout. Encore des mensonges, et toujours des mensonges.
  • J'aime bien ta métaphore, mais elle est fausse.
  • Qu'est-ce que t'en sais ? Tu sais même pas de quoi je parle.
  • Je crois savoir, si.
  • Ah oui, et c'est quoi ?

Il se pinça la lèvre. Il avait juste peur de paraître idiot si sa réponse n'était pas celle attendue. L'incertitude le rongeait, et il préféra rester silencieux. Le silence était la valeur la plus sûre quand les réponses ne se dévoilaient pas clairement.

  • Dis-moi toi.
  • C'est ça, oui, lâcha Alexandre accompagné d'un petit rire. Tu sais quoi, quand tu sauras lire dans mes pensées, tu devineras tout seul.

Il passa à côté de lui sans que William ne cherche à le retenir. Tandis qu'il se dirigeait de nouveau vers la maison de son grand-père, il se concentra sur le chant des oiseaux pour ne pas céder aux larmes. Vu de l'extérieure, leur discussion n'avait eu aucun sens. Ils n'étaient que des meilleurs amis. Rien de plus.

Non, rien de plus.

C'est ce qu'il se répéta en entrant dans la demeure, les larmes aux yeux.

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