15. Raven

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Le plus dur, dans le fait de ne plus avoir d'amies, c'était que les mots restaient bloqués à l'intérieur. Avant, Madden ou Emma, ou même Leila s'asseyait à côté d'elle et la forçait à tout déballer. Parce qu'elle voyait que quelque chose clochait, elle le devinait bien trop facilement. Des personnes dans ce monde, même si elles étaient peu, faisaient attention à elle.

Aujourd'hui, elle se sentait invisible. Seule. Une des pires sensations de l'existence humaine.

Alors quand elle était en train de dîner avec sa mère, en ce dimanche soir, après avoir passé la semaine entière chez son père, elle éclata en sanglot. Elle en était seulement à sa deuxième bouchée de poulet rôti, son plat préféré, mais ses murailles se craquelèrent. Sa mère s'arrêta de manger, alarmée.

  • Raven ! Ma chérie !

Elle se leva et ramena une chaise près de sa fille, afin de pouvoir la calmer plus facilement. Elle l'attira dans ses bras. Raven s'y laissa conduire. Avant, elle cachait tout à ses parents. Elle leur avait annoncé qu'elle sortait avec Lucas seulement cause de la situation délicate, et de toutes les accusations qu'elle s'était reçue de tout le monde. Quand elle avait affirmé qu'elle n'avait pas été pas l'auteure de cette vidéo, ils l'avaient cru, dieu merci. Mais ça s'était arrêté là. Chaque fois qu'elle descendait pour manger, dans les jours où rien n'allait, elle s'efforçait de sourire. Ça faisait mal, mais elle n'aimait pas leur raconter sa vie. Toujours pas peur de leur jugement, toujours pour éviter ce genre de scène larmoyantes digne des téléfilms du weekend.

Seulement, quand la seule personne capable de vous écouter était la cause du malheur, il ne restait que ceux qui l'avaient mis au monde. Et au final, un câlin de la part de sa mère fut la meilleure dose de consolation jamais ingérée.

  • Qu'est-ce qu'il y a ? Tu peux tout me dire, tu sais.

Bien sûr qu'elle le savait. Seulement, les mots ne sortaient pas de la même manière face à ses parents qu'avec une de ses amies. Raven sécha ses larmes et renifla bruyamment. Elle avait besoin d'un mouchoir mais n'osait pas retirer sa main de celle de sa mère.

  • C'est Lucas, expliqua-t-elle d'une voix entrecoupée de légers sanglots.

Son visage ne se fit pas sévère, comme elle s'y était attendu. Au contraire, l'attendrissement l'envahit.

  • Et... et tout en fait, continua-t-elle, ne retenant plus ses larmes. J'ai plus d'amis, plus rien, et j'ai peur de le perdre lui aussi, j'ai tellement peur...
  • Tu ne le perdras pas, crois-moi. Ce garçon ne m'inspirait pas confiance au début, surtout après tout ce qui s'est passé, mais quand j'ai vu la manière dont il te regardait... tu ne peux pas le perdre, parce qu'il ne partira pas.
  • Et comment tu sais ça ? demanda-t-elle presque avec colère.
  • Parce que lui aussi n'a que toi.

Cette réponse la laissa sans voix. C'était vrai. Tellement vrai. Mais c'était cruel, non ? Le fait qu'ils restent ensemble juste parce qu'ils n'avaient personne autour d'eux. Comme s'il ne s'agissait qu'une affaire de solitude.

Mais en y réfléchissant bien, c'était pour lui qu'elle avait tout abandonné. Elle connaissait les risques en lui avouant son amour. Elle avait vu comme les autres le nom de Leila sur le Mur et pourtant, elle avait décidé de briser les règles. Et il l'avait suivi, en pleine connaissance de cause. Tous les deux s'étaient précipités dans leur propre solitude.

Raven, dans la vie, il y aura des moments où tu te mettras à douter de tout. Ta vie entière sera remise en doute, même ceux en quoi tu crois le plus. Mais rappelle-toi que tu n'es la seule à ressentir ça. Les gens aussi remettent en doute leur vie, tout le temps, même sans que tu t'en aperçoives. Et certains, dans ces moments là, font des erreurs. Pardonne-leur, et le regret ne fera pas partie de tes pensées.

  • Lui pardonner de me faire du mal ?
  • S'il t'aime vraiment, alors il a certainement eu plus mal que toi.
  • Et s'il ne m'aime pas vraiment ?

Cette question lui aurait semblé irréaliste une semaine auparavant, mais après les mots qu'il lui avait dit, elle n'était plus sûre de rien. La formuler ébranla son cœur, mais elle tint bon.

  • Alors tu le comprendras bien vite. Mais rappelle-toi que quoi qu'il se passe, ta vie ne dépend pas de la sienne.

Elle hocha la tête. Sa mère lui avait répété cette phrase des millions de fois depuis qu'elle s'était mise en couple, si bien que ça avait fini par être une évidence. Parfois, elle s'accrochait tellement à lui qu'elle avait peur de ne plus pouvoir survivre s'il se décidait à partir, mais elle se rappelait alors de ces propos : « ta vie ne dépend pas de la sienne ». Sa vie ne dépendait de personne. Sa vie lui appartenait, et cela, elle l'avait très bien compris.

  • Ça te dit de revoir Narnia ce soir ?
  • Oui, mais le deuxième, répondit-elle en se séchant définitivement les joues. Je veux retomber amoureuse du Prince Caspian.
  • Tu n'es pas déjà amoureuse de quelqu'un ? sourit-elle.
  • Qui a dit que je ne pouvais pas avoir deux hommes dans ma vie ?

Le lendemain, Raven avait décidé de commencer à étudier son anglais. Elle avait un contrôle la semaine suivante, et elle s'était décidé à le travailler à fond. Aussi, elle s'installa sur la table de la cuisine et commença à apprendre le vocabulaire.

Soudain, lorsque ses yeux se posèrent sur « lips », son cœur s'arrêta de battre. Ce mot faisait partie de ceux que Lucas lui avait appris. Un soir, alors qu'ils étaient allongé dans son lit, elle presque en pleurs parce qu'elle n'avait pas la moyenne en anglais, il lui avait dit « laisse-moi t'apprendre les mots les plus importants ».

Love.

Lips.

Kiss.

Me.

You.

Forever.

Dans cet ordre là.

Cette nuit se situait au moment où Lucas trompait encore Leila, mais dès le premier instant, il n'avait jamais cessé de lui répéter qu'il l'aimait. Elle enfouit son visage dans ses mains et se mordit la lèvre pour ne pas craquer.

  • Tout va bien, murmura-t-elle, doucement pour ne pas être entendue. Tout va s'arranger. Tout va bien.

À ce moment là, quelqu'un frappa à la porte. Raven se leva, vérifiant dans le miroir si le contour de ses yeux n'étaient pas rougis par les larmes naissantes. Un peu, mais ça restait discret. Sa mère devait se trouver dans sa chambre, en train de travailler. Elle ouvrit.

Un bouquet de fleurs l'accueillit. Des roses d'un rouge profond, presque bordeaux, comme elle les aimait. Une seule personne pouvait débarquer comme ça avec ses fleurs préférées.

  • Lucas, soupira-t-elle en s'emparant du bouquet.

L'odeur des roses embauma immédiatement le vestibule. Il suffisait de les secouer un peu pour qu'elles dégagent leur parfum enivrant. Elle aperçut enfin son petit ami, debout sur le palier, son éternelle veste en cuir posée sur ses épaules. Lucas n'avait jamais été romantique auparavant. Quand il avait compris que le rêve de Raven était de se voir faire offrir des roses et se balader sous un coucher de soleil, il n'avait pas hésité un seul instant. Certes, il se sentait parfois ridicule, mais si c'était pour lui faire plaisir, alors il s'en fichait.

  • Je voulais te dire que j'étais désolé.
  • C'est trop facile.

Elle aurait aimé lui pardonner sur le champ et se jeter dans ses bras. Son odeur lui avait manquée. Ses baisers, son regard qui l'observait avec passion, tout lui avait manqué. Mais il devait aussi comprendre qu'il lui avait fait du mal, et que ce n'était pas un simple « désolé » qui allait tout réparer.

  • Je sais, dit-il en baissant la tête, les mains dans les poches. Je ne mérite même pas que tu me parles.
  • Non.
  • Je mérite plutôt que tu me balances ces fleurs à la figure.

Il le méritait oui. Elle ne répondit rien, préférant le laisser dans le doute. À la place, elle rentra dans le salon. Il alla pour la suivre mais elle l'arrêta d'un geste de la main. Elle hésitait encore entre lui claquer la porte au nez à contrecœur ou l'embrasser sans pouvoir s'arrêter. Choisir entre ces deux possibilités était une torture.

Elle déposa les roses dans un vase après l'avoir rempli d'eau et le rejoint sur le pas de la porte, luttant toujours intérieurement pour ne pas la refermer.

  • Je... commença-t-il, en rien sûr de lui, je voulais te...
  • Attends. Sortons dans le jardin. J'ai pas envie que ma mère m'écoute depuis les escaliers.

Il hocha la tête. S'il était vexé par son interruption, il ne le montra aucunement. Raven s'empara de ses tongs pour dehors, prit une de ses vestes en laine à l'entrée et l'emmena sous le tilleul du jardin, à quelques mètres de la maison.

  • J'ai été con, lâcha-t-il une fois face à elle. Je veux pas te perdre Raven. Je suis désolé je te jure, je sais pas ce qui m'est passé par la tête et je...
  • Tu avais besoin de temps, c'est bon, j'ai compris.
  • Non. Je n'ai pas besoin de temps pour savoir quoi répondre à « tu regrettes ». Je n'ai pas besoin de temps parce que je sais déjà la réponse.

Il posa un doigt sous son menton et lui releva doucement la tête, afin de pouvoir plonger son regard dans le sien. Un regard sombre, profond, mais bien plus beau que tout ceux qu'elle avait pu rencontrer au cours de son existence.

  • Je ne regrette rien. Absolument rien.
  • Love, lips, kiss.
  • Me, you, forever.

Leurs lèvres se scellèrent sous un doux baiser. À l'ombre des branches du grand arbre, Raven crut entendre son cœur exploser. Elle n'avait pas besoin de lui dire qu'elle lui pardonnait. Il le savait déjà. Ces simples mots définissaient tout ce qu'elle ressentait.

  • Need you, murmura-t-elle en se rappelant des autres mots qu'il lui avait appris.
  • Need you too.

Puis il l'embrassa de nouveau, cette fois-ci avec plus de force et d'envie. Il ne savait pas se retenir. Lucas était le genre de garçon qui ne savait pas embrasser doucement. Il avait toujours envie de plus, plus d'elle, plus de ses lèvres, plus de son âme. Plus d'eux deux, ensemble.

Cependant, elle déposa une main sur son torse et le força à s'arrêter. Il fallait qu'elle aborde un sujet avec lui. C'était quelque chose auquel elle avait pensé depuis longtemps déjà, mais qu'elle s'était toujours retenu de lui parler. Sa réaction n'allait pas lui plaire, elle le savait. Cependant, il était actuellement en position de faiblesse et il n'allait pas se permettre de mal lui répondre.

  • Lucas, il faut qu'on parle de quelque chose.
  • J'aime pas quand tu commences par cette phrase, répondit-il en fronçant les sourcils.
  • Ça n'a rien à voir avec nous deux, le rassura-t-elle. C'est à propos de toi.
  • Qu'est-ce que j'ai ?
  • Il faut que tu te fasses aider.
  • Quoi ?

Il avait très bien compris. Sur son visage passa un éclair de colère. La retenant le plus possible, il s'adossa contre le tronc de l'arbre et passa une main dans son visage.

  • J'arrive pas à croire que toi aussi tu t'y mettes.
  • J'ai pas envie de te perdre, tu comprends ça ? La dernière fois, outre le fait que j'étais en colère contre toi pour m'avoir répondu une telle chose, j'ai songé toute la nuit que j'allais recevoir un appel m'annonçant que tu t'étais jeté d'un pont.

Il se redressa, la fixant avec inquiétude.

  • Jamais je ne ferai une telle chose.
  • Et pourquoi pas ? Tu as toutes les raisons de le faire.
  • Parce que je ne veux pas t'infliger ça. C'est la seule raison qui me retient.
  • Ouais, je sais. C'est ça qui m'inquiète. C'est que ce soir-là, tu m'avais donné l'impression que même moi je n'existais plus.

Son regard se fit désolé, mais elle l'ignora. Elle lui avait déjà pardonné, il était tant de passer à autre chose.

  • Tu es brisé, Lucas. Chaque fois que je suis avec toi, je pense au jour où tu ne supporteras plus ta vie. Et je... je suis pas tout le temps avec toi, pourtant j'aimerais mais je... j'ai juste peur. S'il te plaît, si tu ne le fais pas pour toi... fais-le pour moi.
  • J'ai pas envie de tout raconter à un inconnu. Si c'est pour qu'il me réponde en disant « mmm », c'est pas la peine.
  • Ma mère en a vu une après son divorce, quand elle a fait une dépression à cause de son travail et de sa situation familiale. Elle l'a beaucoup aidée, et elle est très compétente. S'il te plaît, essaie juste une séance et on en reparlera. Elle ne répétera rien à personne, c'est son travail.

Elle s'approcha et posa une main sur sa joue.

  • Je vais très bien, soupira-t-il.
  • Non, arrête de mentir. Je n'ai pas oublié ce que tu m'as dit le dernier soir qu'on s'est vu.

Elle l'embrassa une première fois.

  • Moi non plus. Tu m'as dit que je représentais ta vie.

Elle l'embrassa une deuxième fois. Un baiser rapide mais sensuel, fluide. Un geste qui incita Lucas à en vouloir plus. Il posa une main sur une de ses fesses, avide d'elle.

  • C'est vrai.
  • Pour moi, tu représentes bien plus.

Sa main passa sous son tee-shirt. Une vague de frisson naquit sous sa peau.

  • Quoi ?

Dans un murmure, juste avant de déposer sur ses lèvres les millions de baiser qu'il avait prévu de lui infliger, il dit :

  • L'éternité.

Me. You.

Forever

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