11. William

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William s'affala sur son lit sans la moindre délicatesse. Il prit son téléphone, fit défiler les stories Instagram et répondit à quelques messages qu'il avait délaissé la journée. Il pensa alors à Erwin. Le jeune homme ne l'avait plus vu de la journée ; il s'était acharné à fuir tout le monde, et Madden avait fait de même. En tant que meilleur ami, il se devait de s'enquérir sur sa santé mentale.

Il l'appela donc, mais Erwin ne décrocha pas. Tout en poussant des jurons, il lui envoya un message. Lu. Il était donc en ligne. Il appela une deuxième fois.

  • Quoi ? fit une voix enrouée à l'autre bout du fil.
  • Mec, sérieux. C'est la dernière fois que tu me fais ça.
  • Faire quoi ?
  • Ne pas décrocher quand je t'appelle.
  • J'avais pas envie de parler.

Ça méritait d'être clair. Mais William n'allait pas abandonner comme ça. Ce n'était pas du tout son genre. Il attendit quelques secondes, pour laisser le temps à Erwin de se lancer. Et ce dernier finit par céder.

  • On leur a donné ce qu'il veulent, déclara-t-il d'une voix éteinte. Du spectacle.
  • Tu savais ce qui t'attendais, soupira William. Tous vos gestes, toutes vos paroles vont être commentées, jugées, que tu le veuilles ou non.
  • Merci pour l'encouragement.
  • Je te dis la vérité, rien de plus. Tu sais que ce n'est pas mon genre de donner de faux espoirs.
  • Je sais... j'ai essayé que tout reste privé, mais Madden s'acharne à me fuir et j'ai plus le choix.
  • Laisse-lui du temps. C'est que la première semaine, vous avez toute une année pour vous réconcilier.
  • Eh ben c'est mal parti.

C'était indéniable. Un court silence leur permit à chacun de faire une pause.

  • Écoute William, c'est sympa à toi de t'inquiéter, mais j'ai besoin d'être seul.
  • Ok. Je te laisse alors. Si tu as besoin de...

Mais Erwin avait déjà raccroché. Il fixa l'écran de son téléphone en fronçant les sourcils, puis se mit à penser qu'il n'y avait pas de quoi se vexer. Son ami était dans une passe difficile, alors il n'allait pas lui compliquer les choses en se fâchant pour un détail comme ça. Pour tenter de se convaincre de ces idées, il enfonça ses écouteurs dans ses oreilles et regarda sa playlist en réfléchissant sur la musique à écouter. Soudain, il vit celle qu'il avait téléchargé quelques temps auparavant, celle qu'Alexandre lui avait envoyée. Un sourire vint se loger entre ses fossettes quand il commença à l'écouter. Il ferma les yeux, se laissa entraîner par les notes du piano et du violon. Soudain, les souvenirs de cette après-midi là, quand Alexandre et lui étaient seuls sur la pelouse, sous le grand soleil d'été lui revinrent soudainement. Le reflet des rayons sur ses cheveux, son regard qui fixait l'horizon. Cette brise qui les enveloppaient tous les deux tranquillement installés au sol. Leurs doigts qui se frôlaient, ce contact et ces frissons.

William rouvrit les yeux brusquement.

Pourquoi tout dans cette musique lui rappelait son ami ?

Il décida d'en écouter d'autres qu'il choisit au hasard, puis revint sur celle-ci et referma les yeux. Toujours ces mêmes images dans sa tête, toujours ces mêmes sensations, comme si Alexandre était le centre de toutes ses pensées. C'était ridicule. Presque énervé, il arracha les écouteurs de ses oreilles et se redressa. Que lui arrivait-il, bon sang ? Peut-être que son subconscient voulait lui faire parvenir un message, du genre « passe un moment avec lui et je te laisserai tranquille ». William aurait trouvé cette idée ridicule un autre jour, mais c'était la seule option qui s'offrait à lui.

Il envoya donc un message à son ami pour lui demander s'il pouvait passer chez lui.

« Pour quoi faire ? » demanda-t-il après cinq minutes sans lui répondre.

« Je veux que tu joues la musique au piano. Celle qu'on a écouté l'autre jour. »

Dis comme cela, ça sonnait comme un gros caprice de gamin gâté, mais il n'avait pas le choix. C'était soit ça, soit il ne pouvait écouter une musique en paix.

« Je suis chez mon grand-père. Il sera content de te voir... tu viens maintenant ? »

« Si tu insistes...;) »

William ne se fit pas attendre et sortit de la maison en vitesse, sans prendre la peine de prévenir ses parents avant. Il s'empara de son vélo et monta dessus plus rapidement qu'un cycliste professionnel. Le vent emmêla ses cheveux à mesure qu'il avançait sur les grands chemins. Bientôt, il aperçut les oliviers de la garrigue et savoura l'odeur salée que la brise apportait. Entre les grands arbres secs se dessina la maison du grand père d'Alexandre, une immense propriété vieille de plusieurs décennies. En la voyant, William se sentait toujours serein. Comme si, dans ce lieu, rien de mal ne pouvait lui arriver. La paix cernait cette maison, ancienne demeure datant du 15 ème siècle et entièrement réaménagée par une famille allemande après la Deuxième Guerre Mondiale. Alexandre lui-même avait des origines allemande, mais celui chez qui cela se notait le plus était son grand-père. Lorsqu'il parlait, il avait toujours l'habitude de prononcer les syllabes sèchement, avec dureté. Ça faisait rire William et Erwin, mais bien sûr, les garçons ne disaient rien par peur de le blesser. Pourtant, il était sûr qu'il avait finit par deviner le sens de leur petits sourires. L'ancien était perspicace, mais surtout mesquin. Un vrai gamin habillé en vieux.

Il passa le grand portail en fer forgé, traversa l'allée gravillonnée et déposa son vélo près de l'entrée en toute confiance. La porte d'entrée était très ancienne, trois fois plus grande que lui. Il avait l'habitude des grandes maisons avec Erwin, Madden et Emma, tous les trois vivant très confortablement, mais cette maison-là surpassait tous les autres. Même si Alexandre n'y vivait pas tout le temps, il s'en vantait timidement.

La sonnette se fit entendre de l'intérieur. Il attendit patiemment qu'on vienne lui ouvrir, observant en attendant les roses entretenues par le jardinier, un homme très gentil et serviable. Le terrain était immense, occupant plusieurs hectares dont une garrigue entière. Petits, alors qu'ils n'avaient pas encore fait la rencontre d'Erwin et Peter, William et Alexandre avaient fait d'innombrables chasses au trésor. Il se souvenait de la fontaine où il était tombé en voulant récupérer le papier posé au-dessus. Sa mère avait failli devenir folle en le voyant revenir trempé en plein mois de décembre, mais les deux garçons n'avaient pas arrêté de rire. Bon, William avait moins ri lorsque quelques jours plus tard, il était resté cloué au lit à cause d'un rhume, mais cela avait été un bon souvenir tout de même.

La porte s'ouvrit. Une tête rousse passa la tête dehors.

  • Déjà là ?
  • Je suis maillot jaune, que veux-tu que je te dise.

Alexandre partit d'un fou rire et le laissa entrer. Le vestibule, comme la maison toute entière, sentait le vieux parchemin, l'encre de Chine et la lavande. Cette dernière était partout. Accrochée sur les mur en forme de bouquet séché, sur la table, fraîche et nouvelle, son odeur rappelait le Sud profond, l'été et la bonne humeur. William adorait se trouver ici.

  • Où est ton grand-père, que j'aille lui dire bonjour ?
  • Dans la véranda. Je t'attends dans la bibliothèque.

Le jeune homme circula dans la demeure comme si c'était la sienne. Il connaissait chaque recoin, pouvait décrire les tableaux qui étaient accrochés les yeux fermés, et dans l'ordre. Leurs familles s'entendaient à merveille, et les Noël étaient souvent fêtés ici, ainsi que les repas estivaux et les anniversaires. Cela avait grandement contribué à leur amitié, même si initialement, c'était grâce à leur relation que leurs parents, et par la suite, leurs grand-parents avaient appris à se connaître.

  • Armand ?

La véranda était emplie de plantes grimpantes, de fleurs multicolores et d'odeurs mélangées. Le soleil frappait sur les vitraux pour réchauffer la pièce, déjà très chaude en ce milieu de septembre. Le vieil homme était assis sur son fauteuil habituel, occupé à lire son journal quotidien, La Provence. Lorsqu'il l'entendit, il se redressa et un sourire bienveillant retroussa ses lèvres.

  • Eh bien ! Cela fait à peine cinq minutes que Alexandre m'a prévenu de ta venue ! s'exclama-t-il en voulant se relever.

William l'en empêcha en posant une main sur son bras et lui fit la bise.

  • J'aime rouler vite quand il fait beau.
  • Oui mais attention tout de même ! Il y a beaucoup d'accident dans le coin !
  • Je ne prends pas beaucoup les routes, Maman préfère me savoir sur les chemins.
  • Et elle a bien raison ! Allez, va rejoindre ton ami.

William ne put s'empêcher d'esquisser un petit sourire et reprit les longs couloirs parfumés, les mains dans les poches. Il arriva devant la porte de la bibliothèque et entra de bonne humeur. Alexandre était déjà installé devant le piano à queue reluisant, un instrument qui faisait la fierté de son grand-père. Situé au centre de la pièce, il agrémentait la bibliothèque de classiques français et allemands qui occupait le pan de mur entier. Les grandes fenêtres permettaient à la lumière du jour d'entrer facilement ; ces dernières étaient ouvertes, ce qui lui permit d'entendre le chant incessant des cigales.

Il s'installa sur un des fauteuils en velours marron. Le regard d'Alexandre le suivit tout le long, comme s'il attendait quelque chose de lui, un mot, un geste. Mais un mot et un geste de quoi ? William sortit une cigarette de son paquet et l'alluma avec son briquet. Le roux détourna le regard. Il ne comprenait plus rien. Qu'est-ce qu'il lui prenait, tout à coup ? Pourquoi ces regards... étranges ? Avait-il fait quelque chose de mal ?

Alexandre se mit à jouer sans prévenir. Penché sur son clavier, son corps suivait les notes, ses mains glissaient seules sur les touches d'ivoire. Il avait fermé les yeux et se laissait entraîner par la mélodie, douce et virevoltante, légèrement mélancolique. Jouée par lui, la musique possédait une toute autre saveur. En quoi, cela restait à savoir, mais elle était différente. Plus flottante. Plus passionnée. Plus amoureuse. Son regard se fixa sur son meilleur ami. Il n'arrivait pas à le décrocher, hypnotisé par le talent qui ressortait de ses mains. Ses traits étaient reposés, si doux à voir. Rien qu'à l'observer, il se sentait beaucoup plus serein. Apaisé de l'intérieur. Comme si son esprit s'était mis en veilleuse un moment, et que les moindres pensées avaient disparues. Il ne restait que lui et Alexandre, et dans sa main, une cigarette qui se consumait lentement, sans même se voir utilisée.

Il ne chanta pas, mais cela ne brisa en rien la magie du moment. Au contraire, les paroles normalement prononcées étaient chantées par le piano, dans une gamme plus aigu. William trouvait cela magnifique. Quand le morceau s'arrêta, il n'eut pas les mots pour le féliciter. Il resta immobile, pris par mille pensées surprenantes. Alexandre lui-même n'osa pas tourner la tête dans sa direction. Tout s'était déroulé avec tellement de fluidité, si vite et pas assez en même temps. Il n'avait jamais connu une telle sensation. Celle de ne plus faire partie de ce monde, comme déconnecté de la réalité, tiré par quelques notes de musique. Sa cigarette s'était consumée entièrement avant même qu'il ne l'ait utilisée. C'était la première fois que cela lui arrivait.

  • Merci, finit-t-il par murmurer.

Il pensa un moment qu'Alexandre ne l'avait pas entendu, mais ce-dernier, après quelques secondes d'inactivité, sourit tendrement.

  • Elle était facile à apprendre, dit-il après s'être raclé la gorge.

William écrasa la cigarette dans le cendrier placé juste à côté et se dirigea vers le piano pour s'appuyer dessus. Son reflet dans le meuble noir était difforme et flou. Il s'amusa à changer de position pour voir sa joue gonfler, puis ses yeux grossir. C'était vraiment enfantin de sa part, mais ça le fit rire intérieurement.

  • Tu fais quoi là ? demanda le roux, fronçant exagérément les sourcils.

Il se redressa brusquement avec un sourire innocent sur les lèvres.

  • Rien.
  • Tu te regardais dedans.
  • Pas du tout.
  • Si, tu te regardais dedans.

Son sourire s'élargit. Une lueur de malice brilla dans les pupilles de son meilleur ami.

  • Gamin, va.
  • Moi ? Gamin ? fit-il en se désignant lui-même avec des yeux écarquillés.
  • Ouais, toi, gamin, soupira-t-il en se relevant. On faisait ça quand on était petits.
  • Et qui m'empêche de redevenir un gamin ?

Alexandre se retourna vivement et croisa ses bras sur son torse.

  • On a dix-sept ans.
  • Merci pour l'information.
  • On est censé être matures.
  • Alex, mon gentil Alex... Quelque chose en toi hurle pour sortir, il se tortille et s'agite en espérant que tu lui prêtes un peu d'attention, rien qu'un petit peu...
  • De quoi tu parles là ?
  • De ton âme d'enfant.

Il lui adressa un clin d’œil et s'approcha de lui. La distance qui les séparait devint minime, ridicule, tout comme cette attention qu'il voulait le voir donner à son âme d'enfance. L'intensité de leur regard devint forte, peut-être trop. William ne savait pas trop ce qu'il faisait. Animé par des sentiments nouveaux, il se laissait entraîner par des pensées singulières. Il pointa du doigt la partie centrale de son torse et chuchota :

  • Elle est là, tu l'entends ?

Un silence suivit. Alexandre plissa les yeux, suspicieux. La seule chose qu'il entendait était leur respiration rythmées et ses battements de cœur effrénés, impossibles à calmer. Tout cela n'avait rien à voir avec son âme d'enfant. Tout cela n'avait rien avoir non plus avec tout ce qu'ils avaient vécu, à leur précieuse amitié. Tout cela était beaucoup trop étrange pour que cela ait quelque chose à voir avec eux. C'était un nouveau lien qui se tissait dans la connexion de leur regard. Si les yeux pouvaient raconter, ils en auraient des choses à dire...

Alexandre s'éloigna brusquement. Il avait chaud, soudain. Tout cela n'était pas normal, non, il fait que ça s'arrête et maintenant. À quoi William jouait-il ? Pourquoi ? Pourquoi ça ? Mais ce « ça », c'était quoi ? Tout se mélangeait. Il n'y comprenait plus rien, et son ami, même s'il le cachait, pensait la même chose. Trop bizarre pour être décrit. Trop intime pour être raconté. Trop interdit pour s'en souvenir comme quelque chose de bien. Toute la sérénité qu'avait ressenti le brun en entrant dans cette maison s'était envolée. À présent, la chaleur estivale l'étouffait et le chant des cigales l'énervait.

  • Il faut que j'y aille, annonça-t-il d'une voix rayée. Il faut... il faut que je fasse mes devoirs.
  • Ok.

Ce simple « ok » lui fit mal. Alexandre ne chercha pas à le retenir, il ne lui adressa même pas un dernier regard.

Ces yeux qui pouvaient raconter n'avaient finalement rien à dire.

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