Le domaine 

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J’aimais ma maison d’enfance. C’était un domaine familial, comme on n’en fait plus, constitué d'une grosse maison de pierre grise entourée d’un vaste parc. Il semblait tout le temps y pleuvoir, à tel point qu'à présent, j'ai du mal à repenser à mon foyer parental autrement ; je le vois tout le temps figé dans une atmosphère grise, la façade assombrie par l'humidité et les arbes tristes, avec leurs branches pendant vers le bas, portant le fardeau de plusieurs litres d'eau sur leurs feuilles.

Je me rappelle de mes bottes de caoutchouc jaune, que maman m’ordonnait de mettre quand j’allais jouer dans le parc. Je me rappelle des graviers qui crissaient sous mes pieds, des jeux que j’inventais pour m’amuser seul, un enfant unique au milieu d’une propriété immense.

J'avais, sans conteste, un terrain de jeu que je préférais aux autres : papa avait un grand garage, une extension de la maison, tout en bois, avec des airs de grange. J’aimais cet endroit, son odeur de moisi à laquelle je m’étais habitué au point de l’aimer. Il y avait, dans un coin, un petit établi couvert d’outils rouillés que je n'osais toucher, et, au milieu de la pièce, deux silhouettes informes et fantomatiques ; celles de deux voitures, luxueuses mais oubliées depuis longtemps, recouvertes de bâches blanches, salles et poussiéreuses. J’écartais la bâche, m’asseyais fièrement au siège conducteur. Je prenais dans la boite à gant un vieux cigare qui sentait le tabac mouillé ; je le portais à mes lèvres et jouais à être mon père, ou plutôt cette image idôlatrée que je me faisais de mon père, mimant de klaxonner et de tourner le volant, le regard tourné vers le pare-brise rendu aveugle par la bâche. J'imaginais tous les terribles périples auxquels je pourrais être confronté. Mon père se mélangeait alors à un agent secret et un astronaute, à bord de son fidèle véhicule dernier cri.

Mes jeux pouvaient durer des heures, mais je savais qu'au bout d’un moment, si j’avais disparu depuis trop longtemps, maman se mettait à me chercher. Je quittais alors le garage au bout d'un temps modéré, l’entrée m’y étant implicitement interdite. Je courrais jusqu’au jardin et je m’asseyais dans l’herbe mouillée, faisant semblant de jouer avec les feuilles, la boue et les verres de terre. Irrémédiablement, maman finissait par arriver, perchée sur ses talons, évitant avec effarement les flaques et se protégeant de la pluie avec un journal, ou avec son parapluie si elle avait mis la main dessus. Elle se plaignait de manière rhétorique de ma saleté et me prévenait que je risquais de tomber malade, puis me tirait jusqu’à la maison, à bout de bras, m’éloignant au maximum de sa robe de créateur.

Elle me donnait le bain, me mettait mon pyjama, bouton par bouton, puis me conduisait au lit. Si je rechignais à m’endormir, je pouvais la voir par la porte entre ouverte faire des allées-venues dans le couloirs, enfilant ses boucles d’oreilles, allant chercher sa brosse à cheveux ou son rouge à lèvres dans la salle de bain ou dans sa chambre. Elle se faisait belle pour quand papa rentrait, et parfois, elle enfilait aussi ses gants, son chapeau et son manteau, et, dans ces moments-là, cela signifiait qu’ils allaient sortir. Je craignais ces soirées-là.

J’aimais ma vie, dans ma maison d’enfance, mais seulement quand mes parents y étaient. Parce que quand ils partaient, autre chose venait.

La maison était vraiment magnifique, l’ai-je précisé ? Le hall d’entrée était particulièrement imposant, avec ses lambris de bois laqué, ses grands escaliers recouverts d’un tapis rouge et les lourdes colonnes qui soutenaient le plafond. C’était une maison de maître, mais aussi une maison de campagne, ce qui signifiait qu’elle se devait d’être trapue et robuste, pour conserver la chaleur. Elle était haute de quatre étages, sans compter le sous-sol et le grenier.

Ma chambre était au troisième, entre le salon de couture et la salle de bain. Elle était meublée à l’image du reste de la maison, avec d’énormes meubles massifs faits de bois précieux, qui semblaient trop gros pour la pièce, démesurés, comme s’ils n’avais pas vraiment besoin d’être là, à prendre tout l’espace.

Je n’aimais pas le lit. Il était trop moelleux, il m’avalait, et les draps étaient tout le temps froids.

Alors qu’une grande partie de mon enfance a été engloutie dans les tréfonds de ma mémoire, je me rappelle avec une netteté effrayante de ces longues nuits glaciales, de la lumière tétanisante de la lune à travers les rideaux de dentelle trop fins, et des ombres des gouttes de pluies sur les carreaux qui s’étalaient sur mon lit.

Je ne parvenais pas à trouver le sommeil, fixant l’armoire massive en face moi, voyant dans des objets qui apparaissaient inoffensifs de jour des ombres terrifiantes.

Souvent, je finissais par me lever, et sortir de ma chambre.

La moquette glacée glissait entre mes orteils. Je me baladais un peu dans la maison, simplement pour bouger, pour ne pas rester dans des draps qui refusaient de se réchauffer, en face de mes terreurs infantiles.

C’est lors d’une de ces nuits nocturnes que j’ai compris que quelqu’un d’autre vivait dans la maison, en plus de maman, de papa, et de moi.

Au début, il ne bougeait pas, je n’avais en fait aucun moyen de savoir qu’il était là. Sauf si j’y regardais de plus près. La première fois que je l’ai vu, c’était à cause de son souffle. Je marchais dans le couloir vers la bibliothèque, où j’espérais peut-être trouver un livre réconfortant, quand j’ai vu cette petite flaque de buée sur le cadran de l’horloge à balancier qui ornait le couloir. La buée apparaissait, puis disparaissait, au rythme d’une respiration. A bien y regarder, on voyait la forme de ses pieds sur la moquette, aux brins qui s’écartaient pour former des empreintes humaines. Et, parfois, quand la lumière était propice, j’apercevais son ombre, sa silhouette beaucoup plus grande que la mienne, qui fixait l’aiguille des secondes, immobiles.

Au bout de quelques nuits, il s’est mis à bouger.

Il devait être curieux de savoir qui j’étais. Il a commencé à me suivre à travers la maison. Je ne le voyais pas, mais j’entendais les grincements du plancher sous ses pas, et celui des portes qui s’entrebâillaient pour qu’il puisse passer.

Il voulait certainement être mon ami, puisque qu’il satisfaisait beaucoup de mes désirs, sans même que je lui en ai fait part. Par exemple, j’avais toujours rêvé d’entrer dans le bureau de papa, pièce qui m’était interdite, et qui était toujours fermée à clé, sauf quand il y était. Une nuit, je m’étais égaré dans les alentours, et j’avais trouvé la porte grande ouverte, sans trace de clé. A l’intérieur, il y avait un énorme bureau de chêne, beaucoup de livres, et une mappemonde qui m’avait fasciné. Et puis, je voyais la flaque de buées sur les vitres qui protégeaient les livres de la bibliothèque.

Parfois, il me montrait des choses de la maison. Il suffisait que je suive la forme de ses pieds sur la moquette. Il m’avait montré un petit trou derrière le carrelage mural de la salle de bain, où était caché une boîte ronde. Je ne l’avais jamais vue. Je l’ai ouverte, et j’ai trouvé des bijoux ornés de très grosses pierres transparentes, vraiment énormes. Je me suis demandé si maman savait que la boîte était là. Alors, dans le doute, je l’ai laissée sur l’évier. Le lendemain, elle a crié en la voyant, et puis elle a commencé à pleurer, mais en riant. J’ignore ce qu’elle a imaginé pour expliquer la présence de la boîte là, mais c’était sûrement très éloigné de la réalité.

Une autre fois, j’avais trouvé l’empreinte de ses pieds devant une armoire, dans un des couloirs du premier étage. L’armoire contenait une série d’objets ayant appartenu à nos ancêtres, que papa collectionnait rigoureusement. Mon ami aimait bien cette armoire.

Mon ami est resté près de moi pendant quelques mois, en me montrant à chaque fois de nouvelles choses, dans la maison, dans le jardin. Une fois, il m’avait emmené près d’un arbre, le plus gros du jardin, devant lequel il était resté longtemps, très longtemps. Il aimait l’arbre comme il aimait l’armoire.

En grandissant, l’histoire de mon ami m’a semblé un peu dérangeante, trop surréaliste. Je me suis persuadé que je l’avais imaginée, enfant solitaire forcé de s’inventer un ami.

Mais je n’avais pas imaginé les bijoux que ma mère avait trouvé, et qui lui avaient permis de renflouer les comptes familiaux, pas plus que la coupure de journal, trouvée des années plus tard dans la bureau de mon père, après son décès. L’article était très vieux et parlait d’un homme qui portait mon nom, et qui avait peut-être été mon arrière grand-père. Il avait habité dans cette maison.

L’article affirmait que cet homme avait été retrouvé pendu à un gros arbre de son jardin.

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