Betty

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— Ma meuf me gonfle !

— Ben quitte-la.

— Pas possible.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle veut pas.

— Qôa ?

— Je lui ai dit hier que je la quittais et elle m’a répondu « non ».

— Ah… Et qu’est-ce que tu comptes faire ?

— Attendre qu’elle me quitte.

Marc retourna à sa bière tout en essayant de se trouver une position confortable. Il avait tiré deux tafs sur un malheureux pétard y’a une heure et depuis son corps lui semblait un paquet de ouate trempé et intenable. Le bar était sympa, mais la musique vraiment trop forte, et vraiment trop nulle. Le style dancefloor à la con. C’était ce genre de bar où la bière, passé une certaine heure, revient à cinq euros le verre en plastique.

La trentaine un tiers, Marc passait la soirée avec un groupe de gars de quinze ans plus jeunes que lui. L’un d’eux était son colocataire. Les autres les potes du colocataire. Tous semblaient plus ou moins à l’aise avec les lieux. Les filles entraient dans le bar par grappes entières. Certaines étaient assez jolies. Les gars étaient en rut, pas lui. 1 – sa queue était aussi en ouate que le reste. 2 – C’était des filles, pas des femmes, et Marc n’avait plus l’âge moral pour ces conneries, même si la morale ne voulait plus dire grand-chose.

Machinalement, il posait son pied sur le tabouret de bar à côté de lui. Professionnellement, le serveur lui demandait poliment de dégager son pied. À la troisième fois, le serveur commença à croire que Marc le faisait exprès et le prenait pour un con, normal, même si c’était faux. Marc alors se tira, laissant les gamines aux gamins, les gamins à leurs bières, la bière au bar, et le reste à la nuit. Il tira son corps ouaté jusqu’à l’appartement, en faisant un léger détour vu que le chemin d’accès principal était coupé par la rivière.

Arrivé dans ce qui était son nouveau chez lui depuis peu, la chemise ouverte et le torse en sueur (le chemin du retour se faisait en montée et Marc ne tenait plus trop la forme), il ouvrit le congélateur, saisit la bouteille de whisky déjà bien amochée, sans servit une bonne rasade et alla au pieu, enlevant ses bottes mais gardant son froc.

La lumière des réverbères délavait la nuit, lui donnant une couleur de jus d’orange sanguine. Tout semblait épais dans l’air moite, les moustiques eux-mêmes avaient des difficultés à voler. Seuls les cafards y trouvaient leur compte. Au travers des stores, la lumière cisaillait les murs blancs de la chambre, ça faisait assez joli. Marc se mit écouter la première partie du Köln Concert de Keith Jarret, picolant et fumant tranquillement, jouant de voir la fumée grise passer dans les rayons de lumière. Puis il tomba dans le coltard, renversant la moitié de son verre sur le plumard et son cendrier – fait avec une boîte de maquereaux – par terre.

— C’était joli cette musique, tu peux la remettre ?

— HEIN ??!!

— J’ai dit : C’était joli cette musique, tu peux la remettre ?

— Qu’est-ce que c’est que ce putain de quoi ?

Elle se trouvait là, debout dans sa piaule, à un mètre du lit, à peine vêtue, blanche et transparente. Elle était plutôt jolie, et elle avait l’air jeune.

— T’es un spectre c’est ça ?

— Je préfère le mot fantôme.

— Ok, va pour fantôme…

Marc s’aperçut alors qu’il avait renversé son verre.

— Faut vraiment que j’arrête de boire !

— T’as pas l’air plus étonné que ça de voir un fantôme…

— Disons que je suis moi-même étonné de ne pas encore en être un.

— Je vois.

— J’crois pas non… Qu’est-ce tu fous ici ?

— Je me baladais. Et puis j’ai entendu ta musique. J’ai trouvé ça joli alors je suis entrée.

— Par où ?

— Par le mur, quelle question !

— C’est vrai. Où avais-je la tête ?

— À propos, si tu pouvais voir à travers les murs, ils sont sacrément en train de s’éclater dans la chambre à côté.

— Tant mieux pour eux. Mais ce n’est pas très poli de mater sans autorisation.

— Il ne me reste pas grand-chose d’autre…

— Je vois.

— J’crois pas non. C’est quoi ton joli nom ?

— Je m’appelle Marc, mais je ne suis pas sûr que ça soit un joli nom. Et toi ?

— Moi c’est Béatrice, mais on m’a toujours appelé Betty.

— C’est bien joli Betty, ça te va bien.

Betty sourit lorsqu’il dit cela, un regard taquin. Marc n’aurait jamais pensé qu’un fantôme puisse sourire. Tant mieux quelque part.

— Dis, tu veux pas remettre cette musique… s’il te plaît.

Marc remit la musique. Dès les premières notes, Betty ferma les yeux et commença à onduler. Marc en profita pour aller se chercher un autre verre de whisky puis il se rassit sur son lit, savourant le spectacle.

— Tu danses bien Betty.

— Merci, c’était mon travail.

— C’est ce que tu fai… faisAIS ? Danseuse ?

— Oui.

— Quel genre ?

— Le genre sexy.

— Okay… d’où la tenue.

— Et toi ? Tu fais quoi ?

— Disons que la plupart du temps je pratique l’ivrognerie et la loser-attitude. Mais il m’arrive parfois d’enfiler un costume d’écrivain.

— Écrivain ? Quel joli métier ! Et ça marche ?

— Non.

— Et quel genre tu écris ?

— Le genre pas sexy.

— Oh !

Betty continuait de danser sur les notes du piano. Elle faisait ça très bien. D’une façon sensuelle, sans vulgarité, tout en nuances érotique. Marc, lui, la regardait, sirotant tranquillement son verre.

— Si tu n’étais pas un fantôme, je t’achèterais des fleurs. Tu aimes les fleurs Betty ?

— Lesquelles tu me prendrais ?

— Je sais pas trop… Des tulipes sans doute… des tulipes noires.

— Pourquoi noires ?

— Pourquoi pas ?

— Tu es un drôle de gars Marc.

— Dixit le fantôme qui danse sur du piano… Faut que tu arrêtes de danser maintenant Betty.

— Pourquoi ? Tu n’aimes pas quand je danse.

— Si, justement. Mais ça m’excite. Tu es un fantôme hyper bien gaulé.

— Oh, t’es trop chou ! Ça fait longtemps que tu n’as pas touché une femme ?

— Pourquoi ? J’en ai l’air ?

— Je sais pas… t’as l’air… seul.

— J’ai mes propres fantômes aussi tu sais… mais le tien est plus sympa.

— Merci. Alors ?

— Alors quoi ?

— Ça fait longtemps ?

— Oui et non, trois semaines, un truc comme ça.

— Ça te manque ?

— Oui et non. C’est difficile à dire.

— Je comprends… Tu peux te toucher devant moi si tu veux.

— C’est un peu gênant ça Betty.

— Mais nooooon ! Écoute, ça me fait plaisir. Si j’étais encore en vie, je crois que j’aurais envie de coucher avec toi.

— J’en doute. Si tu étais en vie, tu aurais l’embarras du choix. Pourquoi tu es morte au fait ?

— J’ai manqué de chance…

— Comme moi.

— …

— …

— Marc…

— Betty.

— Tu veux bien te toucher pour moi ?

— À la seule condition que tu continues de danser.

Betty continua de danser et Marc se branla. Quand il eut lâché la purée sur les draps, Betty eu un sourire.

— Merci.

— Pourquoi ?

— Parce que ça fait longtemps que je n’ai pas donné du plaisir à un homme.

— Alors tu peux remettre le compteur à zéro. Tu veux écouter encore un peu de musique ?

— Oh oui, j’adorerai !

— T’es pas fatiguée de danser ? Tu veux pas t’asseoir ?

— J’suis un fantôme idiot !

— Où avais-je la tête ?

Marc mit donc un peu de musique. Du blues, du jazz, ce genre de choses. Betty dansa toute la nuit. Betty était belle à regarder danser. Marc lui, picolant, ne se lassait pas de la regarder, détournant les yeux simplement pour aller chercher un autre verre de whisky dans le congel’. Puis le jour apparut, Betty dut y aller, et Marc s’endormit, sans renverser son verre cette fois.

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