6 - Chocs

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Livia.

 Quelque chose ne va pas. Je remonte à la surface, difficilement. Trop lentement.

 Des bruits, d'abord. Mélangés. Lointains. Puis l'impression d'être essorée de l'intérieur. Oui, c'est ça, j'ai le mal de mer de mon propre corps. Tout tourbillonne. Je ne peux pas me concentrer. Ma gorge ensuite, serrée, déshydratée. Ma bouche ? Pâteuse. Des sensations exécrables, mais impossible de me souvenir de ce que j'ai fait hier pour être dans cet état pourri. Le temps est une notion qui me fait clairement défaut. Il se moque de moi. Je sens que je suis allongée, mais mon oreille interne n'a pas l'air d'être au courant.

 Je suis lourde. Mes jambes, mes bras. Mes paupières, Ma langue. Tout. Les sons se font plus vifs, plus proches. Plus durs. Plus inquiétants aussi. Les choses se mettent en place, en dehors du temps que je ne sais pas quantifier. Vaseuse, je me force à rassembler mes idées, me demandant où je suis. Mon seul repère, c'est ma position.

 Mes réveils sont rarement aussi atroces. Je crois. Je n'ai pas confiance en mes idées qui se disputent.

 J'inspire. Quelque chose me gêne dans mon nez. C'est le choc. Doublement. Je comprends d'où vient le petit filet d'air dans mon nez, et pire, je reconnais cette odeur. C'est trop caractéristique pour être autre chose. Ça emplit mes narines et ça ne veut plus partir. Mon cœur s'emballe.

 Oh mon dieu !

 Oh mon Dieu !

 Bordel.

 Je suis dans un hôpital.

 Je dois sortir d'ici.

 J'appelle ma mère, non, je la supplie. Du moins, j'essaie. Mes cordes vocales sont encore sous le coup des bras de Morphée.

 Pourquoi ne répond-elle pas ?

 Je dois partir. Il faut que je parte. Mais tout est confus autour de moi. Même moi. Je suis engourdie. Ma poitrine se soulève plus vite, mais mes doigts bougent à peine, et un truc m'enserre l'index gauche. Ça sent fort. Le bip des machines hurle dans mes oreilles, le son se répercute au cœur de mon thorax qui résonne douloureusement. Il faut que je parte.

 Je tente d'obliger mes muscles. Rien n'y fait. Ma tête ne donne pas les ordres.

 Il faut que je parte. Tout de suite.

 Qu'est-ce qui m'est arrivé ?

 Je ne sais plus.

— Maman. Pitié...

 Pas de réponse. Que des bruits dans du coton, moins stridents que les bips. Des mots sans sens. J'ai soif. Tellement soif.

— Pas l'hôpital. Maman...

 Elle sait que je ne peux pas, je dois sortit d'ici. Qu'est-ce que je fais ici ?

 J'essaie d'ouvrir les yeux, mais je n'arrive pas à les garder ronds plus d'une seconde. D'un autre côté j'ai peur de ce que je vais voir. Je sais que ma phobie est irrationnelle. Je sais que c'est dans ma tête, mais c'est plus fort que moi. Il faut que je sorte d'ici. Mourir d'une crise cardiaque à cause de ma phobie n'est pas prévu.

 Je tente de me concentrer sur un moment agréable, comme me l'avait conseillé une de mes thérapeutes. J'essaie de penser à mon chez-moi, au soleil, au bruit des cigales, au son des vagues qui me bercent au bord de la plage l'été. De me souvenir du parfum prenant des pins et de celle de ma crème solaire que j'aime tant. Rien.

 Mon esprit cherche à quoi se raccrocher. N'importe quoi pourvu que mon cœur cesse de marteler mon sein gauche. Les ombres sont là, toutes proches. Elles sont là. Elles me guettent, comme toujours, et aujourd'hui, je suis de force sur leur terrain de jeu favori. Moi.

 Il faut que je parte.

 Je veux bouger. Je dois d'abord reprendre le contrôle. Je dois toujours avoir le contrôle, sur tout. Pour atteindre nos buts. Ma peur m'envahit. Je commence à me sentir mal, ma tête est coincée dans un étau. Je suis coincée dans ma tête, dans ce corps qui ne m'obéit pas. La panique me prend, m'embaume, s'infiltre en moi comme l'oxygène qui entre d'autorité dans mon nez.

 Je ne devrais pas être là.

 Je ne peux rien faire d'autre que lutter pour faire reculer l'inévitable moment où elle m'aura prise toute entière. Des voix se font entendre autour de moi, mais c'est un brouhaha, un charabia incompréhensible. Les bips dominent tout. Ils sont comme les rires des ombres. Une vague de fatigue s'abat sur moi.

 Où est-ce que je suis déjà ?

 L'hôpital.

 Il faut que je sorte.

 Une autre voix arrive à mes oreilles, comme si un mur nous séparait. Je comprends, enfin... même si elle a un léger accent, mon cerveau décrypte. Puis une main saisit la mienne, doucement. Elle est chaude. Douce. Je crois qu'une autre touche mes cheveux, d'ailleurs.

— Livia, tout va bien. Tu n'as pas de raison de paniquer, je t'assure. Calme-toi, respire, tu es simplement dans une chambre. Respire calmement. Respire doucement. Tu es plus forte que ta peur, tu es en sécurité ici et tu n'es pas seule Livia.

 Je ne suis pas seule. D'accord. Je ne suis pas seule ici. C'est où ici ?

— Ava est là, Kate aussi. Elles t'entendent, elles te parlent, mais tu es trop agitée pour les comprendre. Il faut que tu te calmes Livia. Que veux-tu dire à ta mère ?

 Maman est là.

 Je parviens à réguler mes pulsations. La voix me parle. Il faut que je sorte.

— Pas l'hôpital. Où est maman ?

— Ta maman est là Trésor, mais tu dois d'abord essayer de te calmer Livia, me chuchote la voix dont je sens le souffle tiède chatouiller mon oreille. Respire.

— Je veux...partir.

— Tout va bien. Tu es dans une grande chambre. On voit Los Angeles par les baies.

 Los Angeles ?

— Je veux...

 Bon sang, ce bip va me rendre chèvre !

 Comme si mon interlocuteur captait mes pensées, il me murmure :

— Écoute ma voix, n'écoute pas le moniteur Livia. Écoute ma voix, concentre-toi sur elle. Il y a des rideaux, des canapés. Tu aimerais les tableaux. Tout est grand ici. Tu n'es pas seule. Tu peux ouvrir les yeux.

— Non.

— D'accord. Je veux ma mère.

 J'ouvre les bras à la sérénité. Je la visualise, la personnifie.

— C'est bien Livia, calme-toi, respire. Ava est là, à côté de toi, tu sens sa main ?

 J'écoute cette voix, calme, posée, un poil rauque et j'essaie de ne me concentrer que sur elle, de la laisser me guider. Peu à peu, le brouillard dans ma tête se dissipe, j'arrive mieux à réfléchir, comme si mon champ de vision s'élargissait tout doucement. La brume opaque est chassée par la lumière.

— Inspirer. Expirer. Inspirer... je me répète.

— C'est bien Livia, continue, calme-toi.

 Cette voix. Je crois que je la reconnais. Ce n'est pas mon père. Doug. Je crois que j'entends Ava, aussi. Le puzzle se met en place derrière mes paupières. J'ai un instant un doute que ce soit réel. Je réfléchis, je ne sais pas combien de temps.

— Hero ?

— Oui Livia, je suis là. Kate et ta mère aussi, énonce-il plus fort.

 La surface est juste là. Je veux sortir.

— Je dois partir Hero, je ne peux pas ... l'hôpital, non, je ne peux pas.

— Livia, ouvre les yeux, tout va bien. C'est dans ta tête. Ouvre les yeux, tu verras que tout va bien.

— Non. Je dois sortir.

  Ma peur revient. La main m'enserre plus fort. Un autre aussi. Hero revient se loger contre mon oreille :

— Tu ne trembles plus. Ouvre les yeux. Si tu paniques encore, ils vont te rendormir. Tu comprends,  Trésor ?

Trésor ?

Hayden ?

 C'est le gros électrochoc. Je réalise enfin, pleinement.

 Oh non !

 Le mariage. Hayden Miller. Mes parents !

 La panique m'agrippe de nouveau, et c'est le chaos.

◆◆◆

— Maman ?

 Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

— Oui ma chérie. Regarde-moi Livia, tout va bien, d'accord ? Kate t'a mise dans une grande chambre comme à la maison. Je suis là, ton père arrive, tout va bien Livia. Tu as fait un malaise, Joshua n'a pas eu le choix, d'accord ? Tout va bien. Tu comprends ?

 Rester calme, ne pas paniquer. Tout va bien. C'est dans ma tête que les choses déraillent.

 Inspirer

  ...

 Expirer

 ...

 Inspirer

 « Je suis calme »

— Calme-toi Livia, me souffle Hayden de nouveau.

 L'odeur de l'hôpital s'évapore et est remplacée par la sienne, bien plus agréable et enivrante. Les voix sont plus compréhensibles, plus fortes, mes pensées plus claires.

— Katy ?

— Oui Darling, je suis là, veux-tu encore un décontractant ?

Encore ?

— Non !

 Ça va aller. Je dois surmonter mes peurs, pour lui. Mon plan. Oui, le plan. Juste le plan.

— Qu'est ce qui m'est arrivé ? Je dois prendre l'avion demain, je ne peux pas rester. Je dois... partir demain.

— Livia, c'est quand, demain ?

 Et c'est moi qui suis alitée ? Elle est shootée à l'hélium ou quoi ?

Ouvre les yeux Livia, m'ordonne ma conscience qui revient à elle. Dommage.

— Lundi, je dois partir demain, soufflé-je.

— OK. Livia, ouvre les yeux s'il te plait me demande mon ainé. Je dois savoir si tu vas tenir le coup ou si je dois t'endormir.

—Non. Je veux sortir d'ici.

— Ouvre les yeux.

 Sale tyran, elle me le paiera !

 Je respire lentement, profondément, plusieurs fois encore avant d'obéir. Le beau visage de Kate est pratiquement collé au mien. Ainsi, je ne vois qu'elle. Ses grands yeux bleus. Son petit grain de beauté au-dessus de la lèvre supérieure. Quelqu'un tient ma main gauche et la caresse. Pourquoi elle me regarde comme ça ?

— Livia, nous sommes lundi après-midi, quelle est la dernière chose dont tu te souviens ?

 QUOI ???

 Non non non !!! Lundi ? Impossible !

— Livia tout va bien, me chuchote Hayden, encore. Reste avec nous.

— Le dîner, l'hôtel, hier soir, dis-je laconiquement. Je me suis couchée, et je me suis réveillée ce matin, j'avais mal eu ventre, tellement mal...

— Nous sommes lundi Livia. Lundi après-midi. Tu as dormi plus de trente heures avant de m'appeler ce matin, m'annonce-t-elle les yeux dans les yeux.

 Trente heures... Comment c'est possible ? Il faut que je sorte de ce lit. De cette chambre !

— Calme-toi Livia, me demande Ava.

— Qu'est-ce que j'ai ? les interrogé-je m'arrimant aux beaux yeux de ma sœur, pas encore prête à me confronter au monde autour de moi. Je dois rentrer chez moi, Katy.

 Mon kyste, à coup sûr.

 Kate se retourne et demande « aux autres » de nous laisser un moment, Hayden y compris. Je n'entends que des pas et une porte, je ne sais pas qui était là. Elle reprend :

— Honey, tu vas mieux d'accord ? Je me suis occupée de toi.

— Qu'est-ce que j'ai Katy ? exigé-je un trémolo d'angoisse dans la voix.

— Josh t'a trouvée inconsciente, tu as fait une hémorragie et nous avons mis un peu de temps à comprendre d'où venait le problème. Tu as perdu beaucoup de sang. Tu vas avoir besoin de repos.

 J'avais mal au ventre oui, je m'en souviens. Je revois des flashs. Si mal que j'avais la nausée et des vertiges. Minute.

— Une hémorragie ?

 Elle parle de mes règles, là ?

—J'avais juste mes règles ! Kate, dis-je en esquissant un petit sourire moqueur. J'avais mes règles, c'est tout ! Pour un médecin...

— Non Baby, me coupe-t-elle en prenant mes deux poignets, tu avais bien une hémorragie, pas tes règles.

— C'était le kyste ? Il s'est rompu c'est ça ? Je savais que cela pouvait arriver et...

 Kate me fait non de la tête avec son air grave. Ma tension monte en flèche. Elle va me tuer et ce n'est pas prévu dans le plan. Le même regard que Doug quand il va annoncer quelque chose qui ne va pas nous plaire. Du tout.

Un séjour en famille au fin fond d'un bled paumé avec de la neige.

 Ava vient embrasser mes joues mais je ne quitte pas Katy des yeux. Ça ne va pas, c'est écrit dans ses iris assombris par quelque chose qui n'augure rien de bon pour mon stress. Je me sens mal. J'ai soudain froid, ma peau se couvre de chair de poule. Qu'est-ce que j'ai ?

— Livia, tu as fait une...

 Je ne peux pas entendre ça.

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