Une belle indifférence

de Image de profil de Ingirum NocteIngirum Nocte

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Elles couraient en descendant les marches à l’extérieur de la passerelle d’embarquement. Dans les bras de Sandrine, le manche d'une serpillière et un seau rempli de produits de nettoyage colorés ballottaient dans tous les sens. Blandine serrait sur sa poitrine le tube de l'aspirateur qui pendait à son autre main en essayant tant bien que mal de ne pas le laisser glisser dans les secousses de sa course. Son corps imposant la gênait considérablement dans ses mouvements et la graisse qui ondoyait sous sa peau agissait comme le ressac repoussant des débris marins hors de prise. La chute de l'aspirateur coïncida, heureusement, avec la dernière marche et l'atterrissage fut rude mais les dégâts limités.

  • Eh Blandine, quand tu auras fini de casser le matériel, on pourra se dépêcher d'aller faire le sas 22. On est déjà à la bourre, le gros va encore nous passer un savon !
  • C'est cette satanée poignée de l'aspi qui tient pas ! J'vais encore me faire soigner par Albert tout à l'heure. J'ai cassé une roue du machin.

Blandine, qui déployait ses bras chargés, avait l’air d’un cormoran, un cormoran de bonne taille. Sandrine rigolait franchement et se moquait gentiment.

Brigitte était déjà au volant du fourgon. Elle regardait les deux commères s'amuser une minute au milieu de l'agitation frénétique de la piste à Roissy. L'horloge du tableau de bord égrenait les secondes et Brigitte ne voulait pas tourner la clé dans le démarreur. Elle restait avec cette image, quelques minutes auparavant alors qu'elle chargeait des sacs et des ballots à l'arrière. Ce pistard était passé, plié dans un de ces pushbacks qui tractent les avions hors des aires de stationnement, manifestement trop petit pour loger sa grande carcasse. C'était peut-être pour ça que Franck avait l'air voûté même quand il développait toute sa taille, comme penché pour mieux l’écouter, et cela renforçait son attraction sur elle. Tout ce qu'il faisait, oh le peu qu'elle avait aperçu de ses gestes calmes, contenait pour elle une vérité déterminée et la rassurait sur la nature si confuse du monde et des hommes. Elle lui avait fait un signe, aussi léger et accueillant qu'elle avait pu, avec un sourire si pénétré de confiance qu'il avait saisi d’étonnement, deux étages plus haut, un passager en instance d'embarquer dans l'avion.

Il faut dire qu'avec sa tignasse rousse presque léonine et sa grâce discrète, Brigitte attirait l’œil de qui savait regarder. L'éclat et la détermination de l'adolescence s’attardaient dans son corps pourtant mûr, mal dissimulé par les combinaisons informes de la société de services, et surtout sur son visage où l'on devinait les tâches de rousseur laissées en souvenir par l'été.

Le soir après un moment de détente avec Blandine et Sandrine, elle était rentrée chez elle dans un pavillon minuscule qu'elle avait gardé de son premier mariage. Sa fille dormait déjà à son retour, elle avait été bordée par une voisine qui s'était prise d'affection pour Brigitte et lui rendait souvent ce service pour un prix modique. Mme Joubert, sur le pas de la porte, sembla sur le point de dire quelque chose mais se ravisa aussitôt avec un soupçon de culpabilité. Elle n'était pas encline aux effusions ni aux confidences et ne connaissait que trop bien les difficultés de la vie de mère célibataire.

Dans le silence où résonnait encore le claquement de la porte, Brigitte s'était presque sentie défaillir, un petit glissement de terrain intérieur qui lui fichait toujours la trouille, comme un signe précurseur de l'effondrement plus profond qu'elle redoutait en secret. Son regard sans complaisance scrutait le reflet dans le miroir de l'entrée. Ce qu'elle y vit l'incita à fuir sa propre compagnie et elle fila vers le salon pour allumer la télé comme elle aurait saisi une mince ligne de vie dans le vide.

Le son rassurant du poste répandit instantanément une nappe de réel dans la maison qui tanguait l'instant d'avant au bord de la folie ou du cauchemar. Ce n'est qu'après qu'elle eut la force d'aller jusqu'à la chambre de sa fille pour l'embrasser au milieu des songes, sans quoi elle aurait eu trop peur que tout soit mort et – oh, quelle merde ! Pourquoi ces putains d'idées noires reviennent tout le temps ? Il fallait s'absorber dans une séquence de tâches ménagères, ne pas s'arrêter même pour manger, couvrir de toutes sortes de sons extérieurs le bruit de la mastication qui résonnait dans le crâne et provoquait une sensation d'enfermement insupportable - ou pire, le rythme étouffé de son cœur, la césure entre les battements qui était pour elle un abîme.

Au fur et à mesure qu'elle suivait son rituel domestique la tension retombait et un filet de pensées libres l'éloignait des terreurs qui tournaient sur elles-mêmes. Elle sentit la tiédeur du confort la gagner une fois assise en tailleur dans le canapé avec les reliefs du bol de céréales au lait et aux fruits secs. Une série indistincte d'images tapissait son esprit où les gestes calculés des acteurs à l'écran se mêlaient récursivement à ceux de Franck. Elle s'était souvent vue en héroïne des comédies romantiques, qui mènent toujours l’existence spartiate que s'imposent les femmes seules, et qui par un détour inattendu de la vie rencontrent l'homme qu'elles avaient toujours attendu.

Depuis qu'elle avait rencontré Franck ces historiettes avaient tourné dans sa tête et quelque chose en elle voulait y croire, recherchait sa présence, le contact de son corps. Elle avait envie du son de sa voix, de ses gestes simples sur sa peau. Et peut-être à la fin poser sa tête sur ce torse d’homme où… là aussi résidait le silence affreux avant ce battement toujours incertain !

Elle ne voulait pas être responsable d’une autre vie. Ces contes pour adultes ne rendaient compte en aucune manière de son histoire à elle. Cette attirance la rendait malade, elle lui faisait éprouver de la culpabilité et de la colère, elle avait si ardemment souhaité être seule avec sa fille. Elle avait si souvent souhaité qu'il soit mort ce salaud, le père de Chloé. Elle l'avait déjà tué en rêve. Désirer un homme à nouveau c'était comme un échec sur toute la ligne, une affront et une violation de sa loi, presque déjà un viol. Alors, comme on met son mouchoir sur ses peines, elle avait éteint ce désir, laissant naturellement la boule d'angoisse remonter et l'étouffer lentement.

Le lendemain soir quand Franck était passé près d'elle, elle n'avait pas eu un geste. La boule dans son ventre lui tenait compagnie plus sûrement qu'un homme, et c'est pour cela qu'elle arborait ce petit rictus les mâchoires serrées, ce qu'elle avait de plus approchant d'un sourire. Ce soir-là personne ne la remarqua deux étages plus haut.

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Une belle indifférenceChapitre23 messages | 3 ans

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