Nature

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  En un bond, Samaël se retourna et se retrouva à l'autre bout de la pièce, loin d'Athalie. Peu habitué à un espace aussi restreint, il se heurta au mur derrière lui. La douleur dans son dos lui arracha grimace et grognement. Toutefois, il ne quitta pas la jeune femme des yeux. Il n'arrivait pas à croire ce qu'il venait d'entendre. Avait-elle vraiment parlé de ses ailes ?

  La guérisseuse déglutit avec difficulté, encore choquée par la brusque réaction de son patient, puis reprit sa place devant la table. Il s'était déplacé si vite qu'elle en avait eu un mouvement de recul.

  — C'est bien pour ça que vous ne voulez pas que je vous recouse ? s'assura-t-elle.

  Samaël serra les poings si fort que la jointure de ses doigts blanchit. Que devait-il faire ? Il ne pouvait mentir, et garder le silence revenait à une forme de réponse. Une réponse positive. Il se trouvait au pied du mur.

  — Qu'est-ce qui te fait penser ça ? articula-t-il avec difficulté.

  — Que vous êtes un ange ?

  Un frisson le traversa à ces mots. Elle avait deviné. À cause de ses erreurs, cette humaine avait deviné sa nature. Comment s'était-il retrouvé dans cette situation ? Comment avait-il pu trahir la confiance de son Père en laissant cette jeune femme découvrir ce qu'il était ? Si seulement il avait lutté contre l'irrépressible envie de la revoir, rien de tout cela ne serait arrivé.

  — Je m'en doutais depuis un moment, avoua Athalie en contournant le meuble pour le rejoindre. Comme je vous l'avais dit, ma mère-grand disait que vous étiez un saint, car vous m'avez guéri de mon mutisme d'un simple contact. Mais un saint reste un homme et un homme vieilli, ce qui n'est pas votre cas. Vous existez même depuis si longtemps que vous êtes incapable de me dire votre âge. Et puis, il y a votre capacité de guérison impressionnante, votre force et votre vélocité incroyables, la couleur changeante de vos yeux...

  — Alors pourquoi m'avoir demandé ce que j'étais tout à l'heure ?

  — Car je n'en étais pas encore sûre, mais quand j'ai vu votre plaie à l'omoplate... Quand j'imagine un ange, c'est à cet endroit que je visualise la base de l'aile.

  La culpabilité du principauté empira de concert avec la crispation de ses muscles. Une entaille. Une simple entaille avait permis à Athalie de confirmer ses doutes. Il savait qu'il n'aurait jamais dû l'autoriser à voir ses blessures, que cette proximité finirait par le trahir. Il y avait même eu un signe : l'étrange sentiment qu'il ressentait en présence de la jeune femme. Tout comme ses fourmillements l'avertissaient de l'arrivée de puissants démons, celui-ci avait cherché à le prévenir du danger de leur rapprochement. Pourquoi n'avait-il pas écouté son instinct alors qu'il s'y fiait depuis toujours ?

  Remarquant la tension de l'ange, la douleur dans son regard, Lili s'arrêta à quelques pas de lui.

  — Je n'aurais pas dû savoir, c'est ça ?

  Il ne répondit pas. Elle se pinça les lèvres.

  — Cela va vous poser problème ?

  Plusieurs secondes s'écoulèrent avant que Samaël ne se décide à répondre, dents serrées.

  — Non.

  Au moment où Dieu avait ordonné aux anges de protéger l'humanité, il leur avait donné de nombreuses règles : ne pas se dévoiler aux yeux des hommes sans autorisation ; ne pas s'en prendre à eux ; ne pas les toucher ; les protéger des démons... et ils devaient si tenir. Toutefois, tant qu'un de ses enfants ne commettait pas l'un des deux péchés ultimes – celui de se retourner contre le Créateur ou celui de tuer un homme – Il n'intervenait pas. Les autres anges le pouvaient, s'ils trouvaient que leur frère s'éloignait trop des préceptes de leur Père ou lui manquait de respect, en lui rappelant sa mission ou en l'aidant à revenir sur le droit chemin, mais Dieu, dans sa grande miséricorde, pardonnait toutes autres fautes. Il demandait seulement à ses enfants de réparer leurs erreurs en contrepartie, quand cela était possible.

  Ce qui n'était pas le cas de Samaël. Il n'avait aucun moyen de corriger ce qu'il avait fait et cela le rongeait.

  Je suis navré, Père...

  Touchée par la peine qu'elle voyait chez son patient, Athalie réduisit la distance entre eux. Une fois devant son lui, elle posa la main sur son bras. Samaël n'avait pas réagi à temps pour l'en empêcher, mais il ne chercha pas à rompre le contact pour autant. Depuis que la paume de Lili reposait sur sa peau, une vague d'apaisement parcourait ses veines. Elle plongea le regard dans le sien.

  — Si cela peut vous rassurez, je n'ai aucune intention d'en parler à quelqu'un. De toute façon, même si je le disais, personne ne me croirait, à part Père Éloi. La moitié de la ville se signe sur mon passage parce qu'elle pense que je suis une sorcière et une autre partie pense que je suis folle. Alors avec ça... Enfin... soupira-t-elle en secouant la tête. Tout ça pour dire que vous n'avez rien à craindre, je compte garder ce secret pour moi.

  La sincérité de la jeune femme transparaissait dans chacun de ses mots, dans son regard, dans son sourire malicieux, jusqu'aux tréfonds de son âme. Même sans ses sens supérieurs, Samaël l'aurait ressentie. Il s'en voulait toujours d'avoir déçu son Père, mais le poids sur son cœur s'allégea.

  — Merci Lili.

  Les lèvres de la jeune femme s'étirèrent davantage.

  — C'est tout naturel. Et si vous retourniez sur la table à présent ? Que je me charge de mon premier patient céleste.

  Samaël grimaça.

  — Je ne suis pas sûr que ce soit... une bonne idée. Je devrais repartir.

  — Que nenni. Je ne vous laisserai pas sortir avec une blessure pareille. Que penseraient mes autres clients ?

  — Mais tu ne peux pas re...

  — Je peux faire d'autres choses, le coupa-t-elle. Ne vous faites pas de souci là-dessus. En plus, j'ai encore des questions à vous poser.

  Les traits du principauté se tirèrent. Même si la guérisseuse était désormais au courant de sa nature était-il sage de rester, de lui répondre ? Son Père n'avait dicté aucune règle pour les anges dans sa situation. Considérait-Il qu'apporter quelques informations supplémentaires à cette humaine était une erreur ? Ou maintenant que le mal était fait, son fils pouvait satisfaire la curiosité de cette dernière, dans une certaine mesure ? Samaël ne parvenait à se décider.

  Athalie l'observa durant toute sa réflexion et il la regarda en retour, plongea dans l'immensité de ses grands yeux noisette. Au fond de lui, il souhaitait tant qu'elle le connaisse... au moins un peu.

  — Je ne répondrais pas à tout, déclara-t-il au bout d'un moment.

  — Ça me va ! s'enthousiasma Lili.

  D'un geste, elle lui indiqua la table et l'ange s'installa à nouveau dessus. Elle retourna derrière lui, puis examina l'entaille avec attention. Elle s’étendait sur une quinzaine de centimètres de long pour cinq de large, au point le plus écarté ; elle longeait une bonne partie de l’omoplate dont l’os était visible ; les bords de la coupure étaient si nets que le dos de Samaël semblait avoir été tranché par une lame très affutée.

  — Alors, alors, murmura la guérisseuse, un doigt sur ses lèvres. Premièrement, est-ce que vos ailes tiennent bien par miracle dans votre dos et si je recouds cette plaie celle de droite ne pourra plus sortir ?

  — C'est à peu près ça, confirma l’ange dans un soupir.

  — D'accord. Donc en fait, il s'agit de l'ouverture qui se créer quand elle se déploie ? (Il opina.) Pourquoi ne se referme-t-elle pas comme celle de gauche ?

  — Parce que je...

  Il ne termina pas sa phrase, le corps crispé. Il avait encore du mal à accepter qu'un démon de bas-étages soit parvenu à le blesser à ce point.

  — Samaël ?

  — Mon aile... est blessé, avoua-t-il.

  — Ah... Voulez-vous que j'y jette un œil ? Il m'est déjà arrivé de soigner des oiseaux.

  La tension qui avait commencé à gagner Samaël à la fin de cette question le quitta d'un coup.

  Il éclata de rire.

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