Régénération

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  Samaël détourna le regard et se mura dans le silence, perturbé par ce qu'il venait de ressentir et ressentait toujours. Il entendit l'eau couler dans le baquet quand Athalie tordit le linge, puis le sentit à nouveau sur sa peau. Il prit une profonde inspiration et se concentra sur le plan de travail en face de lui, sur les livres et parchemins étalés à sa surface, la plume dans son encrier, la balance déséquilibrée par les racines posées sur l'un de ses plateaux, les ustensiles disposés dans des pots le long du mur, les fleurs à moitié écrasées dans un mortier, les sabliers de différentes tailles sur le côté, la flamme dansante de la seule bougie allumée...

  Les gestes de Lili s'arrêtèrent, ramenant immédiatement l'attention de l'ange sur elle. Le souffle coupé, elle observait son torse avec intensité. Qu'avait-elle ? Il baissa la tête pour voir ce qu'elle fixait ainsi. La plaie qu'elle était en train de nettoyer commençait doucement à se refermer. Les yeux noisette de la jeune guérisseuse balayèrent le reste de son corps et elle se rendit compte que d'autres blessures se résorbaient également.

  — Seigneur, murmura-t-elle en portant une main à ses lèvres.

  Samuel se crispa. Même si Lili avait compris qu'il ne faisait pas partie du commun des mortels, n'était-ce pas une erreur de la laisser être témoin de ses facultés de guérison supérieures ?

  L'air gagna de nouveau les poumons d'Athalie. Elle voulut approcher ses doigts de la profonde griffure, mais Samaël descendit de la table au même moment, l'obligeant à reculer.

  — Que se passe-t-il ? demanda-t-elle.

  — C'était une mauvaise idée, tu n'aurais pas dû voir ça.

  Il remit sa tunique, récupéra son surcot et s'éloigna. Lili s'empressa de le rattraper et de lui couper la route. Il fronça les sourcils.

  — Qu'est-ce que je n'aurais pas dû voir ? Votre chair se régénérer à vue d’œil ? J'avais déjà compris que vous pouviez guérir très vite. Hier soir, une partie du sang sur vos vêtements n'était pas encore sec que déjà, vous n'aviez plus de plaie, seulement des cicatrices. Et depuis votre départ, elles ont même entièrement disparu, remplacées par ces nouvelles blessures. J'ai juste été surprise de le voir de mes propres yeux. Alors s'il vous plaît… ne partez pas à cause de ça.

  Samaël serra le poing sur son vêtement. Il devrait la contourner et sortir de sa vie sans se retourner, pourtant il n'en fit rien, de nouveau tiraillé par l'hésitation. À quoi cela lui servirait-il de partir à présent ? Le mal était fait. Il ne pouvait effacer de sa mémoire ce qu'elle avait vu. Et puis, c'était la dernière fois qu'il pouvait être avec elle : après son départ, il ne la reverrait plus jamais. Il ne voulait pas que ce moment irrévocable arrive tout de suite.

  Ses épaules retombèrent. Il allait rester... encore un peu. Un soupir de soulagement échappa à la jeune femme en comprenant sa décision. D'un geste de la main, elle l'invita à la suivre et à reprendre place sur la table. Il retira à nouveau sa tunique avant de s'asseoir.

  — Pourquoi tiens-tu tant à t'occuper de moi si tu sais que je n'ai pas besoin de soin ? demanda-t-il quand elle reposa le tissu sur son torse.

  — Je vous l'ai déjà dit : même si vous guérissez vite, vous êtes blessée pour le moment et je ne peux pas rester les bras croisés. Je ne veux pas non plus que vous quittiez mon officine couvert de sang. Et... et c'est le seul moyen que j'ai de vous remercier.

  — Me remercier ? répéta Samaël, étonné. Mais pour quoi ?

  Il ne se souvenait pas avoir fait quoi que ce soit qui mérite reconnaissance.

  Athalie se redressa d'un coup et haussa les sourcils.

  — Vous vous posez vraiment la question ?

  Il opina d'un hochement de tête. Ses yeux s'agrandirent, elle semblait avoir du mal à le croire.

  — Mais enfin... J'étais muette et vous m'avez fait don d'une voix et hier soir, vous m'avez sauvée de Sicard ! M'occupez de vous est la moindre des choses.

  L'ange cilla plusieurs fois, surpris par cette réponse. Elle n'avait pas besoin de le remercier pour sa voix, il lui avait accordé son miracle pour la bénir de ses bienfaits. Il n'en méritait pas non plus pour cette nuit. Il n'avait fait que la protéger, ce qu'il faisait à tout instant envers chaque humain en chassant les démons. Certes, Sicard n'était pas l’une de ces créatures infernales, mais Samaël avait agi conformément à sa mission : protéger les hommes.

  C'est pour ça que je n'aie pas pu m'empêcher d'intervenir... rien de plus.

  Alors pourquoi l'étrange sentiment se manifestait davantage quand il y repensait ?

  — Pourquoi voulais-tu que je revienne, demanda-t-il pour changer le sujet de la conversation.

  Celui actuel commençait à le mettre mal à l'aise, à le travailler beaucoup trop.

  À cette question, les joues de la jeune femme prirent une étrange teinte qui l'intrigua. Pourquoi se coloraient-elles de ce rouge léger ? Lili se concentra sur le baquet, rinça distraitement le linge, puis elle se tourna à nouveau vers lui. Le rouge sur ses joues avait disparu. L'avait-il imaginé ?

  Elle commença à frotter le sang sur son front.

  — Je vous ai demandé de revenir parce que je voulais vous revoir, car j'ai envie d'en savoir plus sur vous, d'avoir des réponses aux questions que je me pose.

  Les muscles de l'ange se bandèrent. Que voulait-elle savoir exactement ?

  La guérisseuse ôta le linge de son visage et plongea son regard dans le sien.

  — Qu'êtes-vous ?

  Samaël la fixa sans rien dire, tendu. Il désirait lui répondre, lui avouer la vérité. Pour une raison inconnue, il ne voulait avoir aucun secret pour elle. Mais à moins que son Père n'en donne l'ordre, les anges ne devaient révéler leur nature divine aux hommes. Lili en savait d'ailleurs déjà trop à cause de ses mauvaises décisions.

  — Puis-je au moins connaître votre nom ? demanda-t-elle au bout d'un moment.

  Elle patienta encore quelques instants, mais face à ce nouveau silence, elle finit par reprendre sa tâche dans un soupir.

  — Samaël. (Elle se figea.) Je m'appelle Samaël.

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