Le retour

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  L'aurore touchait à sa fin lorsque Samaël se posa sur le toit de la boutique de Lili. Ses yeux se perdirent dans la contemplation de la ville. Il ne l’avait encore jamais vue aussi animée. Sur la grande place à quelques rues d'ici, de nombreuses tentes étaient dressées et une foule de personnes déambulait entre les étals. L'agitation qui y régnait était telle qu'un énorme brouhaha s'en élevait et parvenait à ses oreilles. Même les sept coups sonnés par les cloches de l'église ne suffirent à le couvrir.

  Intrigué par cet étrange attroupement, Samaël observa plus attentivement ce qui s'y passait. Des humains s'y rendaient le panier vide, puis, après plusieurs échanges sur différents étalages, en repartaient la banne pleine. D'autres, au contraire, gagnaient la place les bras chargés et déposaient leur fardeau sur certaines tables. Des questions pleins la tête à propos de cette activité, il s'en détourna et observa les allées, les passants qui les parcouraient, les habitants qui agitaient des draps ou vidaient des sauts par la fenêtre, les enfants qui s'amusaient à l'ombre des habitations...

  Son regard finit par revenir dans la rue de l'officine et il croisa celui d'un garçonnet sur le seuil de la maison face à lui. Le petit le fixait sans bouger, ni respirer, bouche grande ouverte. Lorsqu'ils se trouvaient sous leur véritable forme, les anges n'étaient normalement visibles que s'ils le désiraient, cependant il arrivait que certains humains, majoritairement les enfants, puissent voir à travers le voile qui les dissimulait. Il en était de même pour les démons. Ce garçon en faisait partie.

  L’enfant retrouva ses esprits et se précipita à l'intérieur de la maison.

  — Maman ! cria-t-il. Un ange ! Y a un ange sur l'toit d'la sorcière !

  À ces mots, plusieurs personnes se tournèrent vers l'officine, mais aucune ne vit le principauté, et elles reprirent le cours de leur vie. Le doute s'insinua à nouveau en Samaël. Son Père avait rendu les anges invisibles aux yeux des hommes afin de limiter les interactions entre eux, afin que les anges puissent veiller sur les humains dans l'ombre. Ce que Samaël n'avait pas du tout respecter la nuit dernière avec Athalie. Il ne devrait pas la revoir, il avait déjà passé bien trop de temps avec elle, mais il le lui avait promis...

  De nouveau perdu, il s'assit en tailleur sur les tuiles pour réfléchir à ce qu'il devait faire. Il avait déjà hésité un long moment à revenir après son combat. Retrouver la jeune femme n'était pas une bonne idée, il interférerait une nouvelle fois avec sa vie, en plus, cela allait à l'encontre de la volonté de son Père. Cependant, il ne pouvait rompre sa promesse, il lui avait donné sa parole.

  Une dernière fois, se dit-il. Après cette visite, il retournerait au Paradis et ne reviendrait plus dans ce bourg, à moins que son devoir ne l'y amène.

  Sa décision prise, l'ange se remit debout et monta sur l'habitation voisine. Sa toiture, plus élevée, lui permettait de mieux se cacher : il ne fallait pas qu'il apparaisse brusquement aux hommes en reprenant son apparence humaine. Lorsque ses ailes se rétractèrent, il ne put s’empêcher de grimacer. Celle qui était blessée commençait tout juste à guérir et lui faisait toujours aussi mal. Il passa la main sur la plaie dans son dos. Dans combien de temps se rétablirait-il ?

  Fermant les yeux sur sa douleur, il sauta du toit et se réceptionna sans mal au sol. Quelques passant le regardèrent d'un drôle d’œil. Il n'y fit pas attention et s'approcha de la porte de l'officine d'un pas soutenu. Pourtant, une fois devant, il ne fit rien. L'étrange sentiment qu'il éprouvait quand il était près de la jeune femme l'envahissait à nouveau. Pourquoi ne voulait-il pas le quitter ? Que signifiait-il ? Et si ce sentiment devenait encore plus fort s'il revoyait Athalie ? N'était-il pas mieux de rompre sa promesse que de le découvrir ?

  Le battant s'ouvrit dans le tintement d'une cloche et Samaël s'empressa de reculer pour ne pas s'y cogner. Un vieil homme sortit de la boutique. Quand l'aïeul le vit, il le dévisagea quelques instant, sourcils froncés, puis s'éloigna sans clore la porte. L’ange ne réagit pas à l’invitation et resta les pieds planter dans le sol. Il ne chercha pas non plus à retenir la porte quand elle commença à se refermer seule, entraînée par le poids du bois. Il la regarda se rapprocher de son cadre, centimètre par centimètre. Au dernier moment, il se glissa dans l'interstice et entra dans l'officine. Le battant claqua dans son dos juste après. Tendu, il inspecta la pièce. Son regard se posa immédiatement sur la seule personne présente, sur la jeune femme aux cheveux couleur miel derrière le comptoir, le nez plongé dans l'énorme ouvrage sous ses yeux. Elle était si concentrée qu'elle ne s’était pas rendu compte de son arrivée.

  Samaël se gratta la tête, mal à l'aise. Il pouvait repartir avant qu'elle ne le remarque ou rester. Il finit par la rejoindre.

  La guérisseuse referma son livre, puis se dirigea vers l'une des étagères. Elle monta sur une échelle qui longeait les rayonnages pour accéder à un bocal, situé au sommet du meuble. Samaël s'arrêta près d'elle.

  — Lili ?

  Elle poussa un hurlement strident et lâcha le récipient. L'ange le rattrapa au vol. Quand il releva la tête vers elle, son regard plongea dans ses grands yeux noisette et écarquillés qui le fixaient, ahuris. Athalie ferma les paupières et prit une profonde inspiration.

  — Seigneur, souffla-t-elle, une main sur la poitrine. Vous m'avez fait peur.

  — Ce n'était pas mon attention.

  Elle descendit de l'escabeau. Samaël voulut lui rendre son bocal, mais elle ne tendit pas les mains pour le récupérer, trop occupée à étudier l'ange. Il décela une pointe de peine dans son regard.

  — Qu'y a-t-il ? demanda-t-il.

  — Vous vous êtes encore blessé.

  Il porta son attention sur les traces de sang qui maculaient ses vêtements déchirés. Elles étaient bien plus importantes que celles qui le tachaient quand il avait quitté la jeune femme. Toutes ses nouvelles blessures ne s'étaient d'ailleurs pas encore refermées, ce que l’œil expert d'Athalie n'avait pas manqué.

  Elle lui prit le récipient des mains.

  — Suivez-moi, lui ordonna-t-elle en le posant sur le comptoir. Je vais m'occuper de vous.

  — Je n'ai...

  — Et ne discutez pas ! le coupa-t-elle avant de disparaître dans l'arrière-boutique.

  Dans un soupir, Samaël leva les yeux aux ciels, mais consentit à lui obéir.

  Après avoir franchi la porte derrière le guichet, il arriva dans une pièce noyée sous les placards bas ou les commandes aux innombrables tiroirs. Des rayonnages pleins de contenant divers ou d’ouvrages surmontaient ces meubles et atteignaient le plafond. Lui qui avait l’habitude des grands espaces n’aimait pas cet endroit. Il avait l’impression d’être écrasé par le mobilier.

  — Par ici ! lança Lili depuis le fond de la pièce.

  Samaël se dépêcha de poursuivit son chemin, guidé par le son de sa voix. Une fois les rangements passés, il découvrit un espace plus dégagé. Il ne contenait qu'une cheminé, une large armoire, dont la porte entrouverte laissait entrevoir les nombreux instruments en ferrailles à l'intérieur, un long plan de travail collé au mur, ainsi qu'une table, au centre, et un couchage. Il se sentit tous de suite mieux.

  Accroupie près de l'âtre, Athalie remplissait un baquet avec l'eau contenue dans le chaudron au-dessus du feu. Au bout de quelques secondes, elle se releva en soulevant la seille et se retourna. Le sursaut qui la secoua en voyant Samaël manqua de la lui faire tomber.

  — Bon Dieu... Vous ne pouvez pas vous déplacer en faisant plus de bruit ?

  — Pourquoi ?

  — Parce que mon cœur ne va jamais tenir si vous me surprenez à chaque fois que vous approchez, mais nous verrons ça plus tard.

  Elle posa le baquet sur la table, puis en tapota la surface en regardant l’ange.

  — Asseyez-vous ici.

  — Pourquoi ?

  — Pour que je puisse vous soignez.

  — Je n'en ai pas besoin, lui rappela-t-il.

  Elle fronça les sourcils.

  — Je ne vais pas rester les bras croisés alors que vous êtes blessées. Donc asseyez-vous, répéta-t-elle d’un ton autoritaire.

  Si elle y tient vraiment…

  Samaël prit place sur la table, les épaules de la jeune femme se détendirent. Elle s'accrocha les cheveux en chignon à l'aide d'un ruban, puis se tourna vers le saut fumant et récupéra le linge qui flottait à l'intérieur.

  — Vous pouvez retirer votre surcot et votre tunique ? demanda-t-elle tandis qu'elle essorait le tissu

  Cette fois-ci, l'ange lui obéit sans poser de question. Les traits de Lili se crispèrent quand elle découvrit toutes les coupures et autres blessures qui marquaient sa chair. Elle leva les yeux vers lui, puis, sans dire un mot, posa le tissu sur son torse et commença à nettoyer sa peau. Samaël l'observa en silence, intrigué par son comportement, ses gestes. Pourquoi, alors qu’elle savait qu’il pouvait s’en passer, voulait-elle absolument prendre soin de lui ? Elle se montrait si délicate, de peur de lui faire mal, qu'il ne sentait qu'une douce caresse.

  Lorsque la majorité du linge fut teintée de carmin, Athalie le rinça dans la seille.

  — J'ai eu peur que vous ne reveniez pas, murmura-t-elle, le regard perdu dans l'eau qui se colorait en rouge.

  Une pointe de culpabilité gagna Samaël. Il s'en voulait d'avoir hésité. Pour une raison qu'il ne comprenait pas, il n'aimait pas l'idée de la décevoir.

  — Je t'avais donné ma parole, déclara-t-il pour elle, comme pour lui.

  Les mains d’Athalie cessèrent de s’agiter et elle releva les yeux vers lui. Un fin sourire s'étendit sur ses lèvres. Samaël l’avait déjà vu sourire, pourtant, quand il vit celui-ci éclairer le visage de la jeune femme, son cœur manqua un battement et le sentiment étrange qui l’habitait se décupla en une seconde. C’était la première fois qu'elle souriait pour lui.

  Pourquoi ce léger contraste provoquait-il une réaction si différente, si importante en lui ? Ce n'était qu'un sourire comme un autre...

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