La guérisseuse

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  Samaël atterrit dans la même ruelle que la dernière fois, à l'abri des regards. La plaie dans son dos le lança lorsqu'il rétracta ses ailes et il grimaça. Celle mutilée mettrait bien plus de temps à guérir que le reste de ses blessures. Il n'arrivait toujours pas à croire que ce misérable démon soit parvenu à la mordre. De sa longue existence, seuls les Princes infernaux avaient réussi à les atteindre. Il était vraiment tant de mettre fin à cette obsession.

  Sous la faible lumière du crépuscule, l'ange retourna sur le parvis de l'église, là où il avait revu Lili. La scène de leur seconde rencontre se rejoua dans son esprit. Il secoua la tête puis se rendit à l'endroit où elle avait disparu. Des centaines d'habitations l'entouraient. Comment était-il censé retrouver Lili au milieu de toutes ces bâtisses ? Il balaya du regard les rues qui s'étendaient devant lui et ses yeux se posèrent sur une vieille femme rabougrie par le temps. Il s'en approcha.

  Quand l'aïeule comprit qu'il venait lui parler, elle l'observa avec méfiante. Le sang sur ses vêtements ne devait pas être étranger à son comportement.

  –Dis voir, t'as été salement amoché, toi, constata-t-elle d'une voix aigrie. Quel sale bête t'as fait ça ?

  –Femme, pourrais-tu me dire comment allez chez Lili ?

  –Lili ? Connais pas Lili moi. Elle est comment ta fille ?

  –De cette taille, fit-il en plaçant sa main au niveau de ses épaules. Les cheveux blonds. Les yeux bruns. Et c'est une guérisseuse.

  Le regard de la vieille s'assombrit. Elle cracha par terre.

  –Tu veux parler d'Athalie.

  Samaël fut coupé du monde, obnubilé par ce nom. Ainsi, la femme qui occupait chacune de ses pensées ne s'appelait pas Lili mais Athalie ?

  –Va pas chez elle. Doit y avoir encore un mire debout. Il s'occupera de tes blessures.

  Ces mots le ramenèrent à la réalité.

  –Non, c'est elle que je dois voir, rétorqua-t-il.

  Elle expectora derechef.

  –Je t'aurais prévenu. Viens pas te plaindre si elle souille ton âme.

  Avec lenteur, elle se tourna puis lui indiqua la direction. Dès qu'elle eut finit, elle signa.

  –Que Dieu me pardonne de te conduire dans les bras de cette sorcière.

  Une sorcière ? De quoi parlait-elle ? Lili n'était pas une sorcière, Samaël l'aurait senti. L'aïeul ne devait plus être saine d'esprit. Il la remercia puis se rendit chez la femme de ses songes en suivant ses instructions.

  Les battements de son cœur augmentèrent à chacun de ses pas. Les rares habitants encore dehors à cette heure s'écartaient de son chemin, inquiétés par les vestiges de son combat. Seuls deux d'entre eux osèrent lui proposer leur aide. L'ange déclina poliment leur offre et poursuivit sa route.

  Au détour d'une rue, il aperçut enfin l'officine dont lui avait parlé l'ancienne. Un des rares bâtiments munis de verrines plutôt que de verrières de toile. Son allure ralentit. Mais pas le rythme de son cœur. Au contraire. Il pulsa encore plus vite dans sa poitrine, jusqu’au bout de ses doigts. Samaël dû prendre sur lui pour franchir les derniers mètres. Il s’arrêta le long du mur, puis, après quelques secondes d'hésitation, il se pencha vers la fenêtre.

  À travers le verre trouble et épais, il distingua des rayonnages remplis de livres et de bocaux. Un épais ouvrage reposait sur le guichet en bois. Deux personnes, un garçonnet et une femme, probablement sa parente, patientaient sur des tabourets. En revanche, il n'y avait pas l'ombre d'Athalie. La vieille s’était-elle trompée ?

  Une violente toux plia brusquement l'enfant en deux. Sa mère passa une main réconfortante sur son dos pour le soulager et tourna la tête sur le côté. Samaël suivit son regard. Elle surveillait une porte derrière le comptoir, entre deux étagères. Celle-ci s'ouvrit un instant plus tard et une humaine aux cheveux couleur miel entra dans la pièce. Samaël cessa de respirer. Ses traits avaient beau être floutés par le verre qui les séparaient, il l'aurait reconnue.

  Athalie.

  La jeune guérisseuse tenait dans ses mains un bol surmonté d'un entonnoir d'où s'échappait de la vapeur par l'orifice. Elle rejoignit ses patients et s'agenouilla devant le garçon. L'ange n'entendit pas ce qu'elle lui dit, mais l'enfant, toujours en train de graillonner, opina. Il referma sa bouche autour de l’extrémité de l'entonnoir puis inspira profondément à plusieurs reprises. Au bout d’un moment, sa toux se calma. Il relâcha l'embout et Athalie lui frotta la tête. Ses gestes étaient emplis de tendresse, de gentillesse. Elle alla poser le récipient sur le guichet, puis récupéra une petite boite ainsi qu'une enveloppe que Samaël n'avait pas remarquées et les remit à la femme. Elles échangèrent quelques mots, puis Athalie les reconduisit à l’extérieur. D’un saut, l'ange monta sur le toit pour ne pas être surpris.

  La porte s'ouvrit. Il les observa sortir.

  –Encore merci, Athalie. Et que Dieu te bénisse pour tes bienfaits, fit la parente.

  –Il l'a déjà fait, déclara avec douceur la guérisseuse. Faites attention en rentrant et n'hésitez à revenir me voir.

  La mère et l'enfant partirent puis disparurent à l'ombre d'une rue. Athalie se retourna pour rentrer dans son officine. De sa cachette, Samaël vit son visage. Le temps sembla s'arrêter. Elle n'avait presque pas changé depuis leur dernière rencontre, seulement gagné en maturité. Pourtant, il eut l'impression de la découvrir pour la première fois.

  Muet, il admira chacun de ses traits. Son nez droit et noble. La ligne élégante de sa mâchoire. Le rose délicat de ses joues sur son teint clair. Ses grands yeux noisette au regard à la fois doux et vif. Son cou aussi gracile que celui d'un cygne, souligné par les ondulations légères de sa chevelure d'or. Et ses lèvres charnues sur lesquelles se dessinait un fin sourire.

  Un sentiment inconnu naquit en lui. La distance qui les séparait lui paraissait soudain trop importante et, dans un état second, il s’avança vers elle. Les tuiles bougèrent sous ses pieds. Athalie releva vivement la tête. Il recula juste à temps pour qu'elle ne croise pas son regard.

  –Il y a quelqu'un ? demanda-t-elle d'une voix tendue.

  L'ange resta silencieux, mâchoire serrée. La porte claqua une seconde plus tard. La tension qui habitait Samaël ne le quitta pas pour autant. Prostré par ce qui venait de se passer, il s'allongea sur le toit, ferma les paupières et porta une main à son visage crispé.

  Fou qu'il était... Comment avait-il pu croire que la voir serait la solution à son problème ?

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