La moto de mon père

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Mon père était plus âgé que ma mère, ils s’étaient mariés après son retour de captivité, il approchait déjà de la trentaine. Il ne circulait qu’à moto, des grosses motos, comme celles de la police de la route. Il n’avait même pas le permis de conduire moto. Il avait voulu le passer une fois, mais l’examinateur qui attribuait le permis lui avait fait une remarque, et il avait réagi en lui mettant son poing sur la figure. Du coup, il n’a pas eu le permis moto et ne l’a jamais repassé. Il n’a jamais eu de voiture, que des motos, de très grosses cylindrées qu’il entretenait méticuleusement. Il faut dire que c’était son moyen de locomotion pour aller au travail. Il traversait parfois toute la France à moto pour se rendre sur son lieu de travail. Le plaisir c’était le dimanche matin, il prenait une des trois filles (c’était chacune son tour) et on partait faire une balade à moto. On était installée à cheval sur le réservoir et on tenait fermement le guidon. Un vrai bonheur, les cheveux au vent, on ne portait pas de casque à l’époque. Bien que mon père en portait toujours un pour faire les longues routes. Un casque rond recouvert de cuir avec des pans en cuir souple qui couvraient les joues et se sanglaient sous le menton. Il y avait des lunettes fixées sur le dessus du casque qu’il descendait sur ses yeux pour rouler. On aurait dit un masque de plongée. Il avait aussi une espèce de tablier très lourd tout en cuir qu’il accrochait autour du bouchon de réservoir de la moto. Il servait à lui couvrir les jambes pour le protéger des intempéries, un carénage amovible en quelque sorte. Sa tenue de motard était complétée par un gros blouson de cuir avec des pinces à soufflets dans le dos et de grands gants tout en cuir eux aussi. Au retour des balades du dimanche à moto, celle des trois sœurs qui avait eu la chance de la faire, revenait avec trois sucettes géantes. De grandes sucettes rondes et plates avec plein de couleurs, on mettait une semaine à la manger.

Mon père travaillait dans une grosse société de travaux publics de Paris, mais lui était le responsable du chantier sur le terrain, il construisait des ponts et des écluses. Si bien qu’il restait basé dans une même ville pendant toute la durée des travaux. À cette époque, il ne travaillait qu’en France. Il y avait encore énormément de travail dans le domaine, les Allemands avaient bombardé en priorité les installations portuaires et fluviales, et donc tout était à reconstruire. Avant ma naissance, dans le cadre du plan Marshall, les Etats-Unis pour maintenir l’unité de l’Europe pro-libérale face au bloc communiste aidaient financièrement les pays sinistrés pour leur reconstruction. Toutes les entreprises européennes compétentes étaient mobilisées. La société où travaillait mon père, une des plus grandes sociétés de travaux publics en France, y participait et avait décroché des marchés en Allemagne, juste à la frontière franco-allemande. Dans un premier temps, c’est mon oncle Robert, frère aîné de mon père qui travaillait lui aussi dans la même société, qui avait pris en charge les travaux. Mais une histoire d’amour l’avait obligé à abandonner le chantier précipitamment. Il était amoureux d’une femme allemande mariée à un mari jaloux. Mon oncle avait littéralement enlevé la jeune femme. Les amoureux s’étaient enfuis à moto pourchassés par le mari jaloux qui leur tirait dessus avec un pistolet. Une scène digne d’un film noir des années cinquante. Mon père s’est donc porté volontaire pour reprendre le chantier. Il est parti s’installer près du site du chantier avec ma mère enceinte et mon frère aîné. Mon second frère est né là-bas. Outre les risques de tomber sur le mari jaloux, il lui a fallu une sacrée volonté et ouverture d’esprit pour aller reconstruire le pays qui lui avait fait subir tant d’horreurs. Mais il pensait qu’un grand nombre de soldats allemands étaient, tout comme lui, des victimes de cette guerre.

Mon père rentrait à la maison tous les quinze jours, le samedi en fin d’après-midi. On attendait agglutinées à la fenêtre pour voir au loin dans la rue la moto arriver, ou s’il faisait déjà nuit apercevoir le phare de la moto. À peine arrivé, ma mère lui faisait un compte-rendu détaillé de la quinzaine passée, nos notes à l’école, nos bêtises. En général, on se planquait bien sages pendant ce moment-là. Parfois, il appelait celle qui était concernée, souvent moi, en disant : « Qu’est ce que ta mère me raconte ? » Et là, on jouait l’étonnée, l’innocente, parfois quelques petites larmes et il finissait toujours par dire : « Bon, bon, bon, ça va, mais ne recommence pas ». Et ma mère se plaignait : « C’est moi qui ai tout le mal, et tu ne leur dis jamais rien ». Elle avait raison, on lui en faisait voir de toutes les couleurs pendant quinze jours et mon père ne nous grondait pas. « Je ne vais pas leur taper dessus tout de même, je ne les vois pas souvent » concluait mon père. Et c’était vrai, mon père ne nous frappait jamais. Et heureusement, c’était un grand costaud de plus de cent quinze kilos.

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