La famille d'Alphonse

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Alphonse était issu d’une famille nombreuse et très pauvre. Je crois qu’il avait une grande fratrie. Son enfance avait été plutôt malheureuse. Un père violent, probablement alcoolique, et une pauvre mère battue et usée par le travail et les nombreux enfants, à ce qu’il disait. Apparemment, il aimait beaucoup sa mère. Il avait travaillé jeune et avait quitté tôt sa famille. Il était maçon, d’ailleurs c’est lui qui avait construit seul sa maison, pourtant assez grande.

De ses frères et sœurs, j’en connaissais cinq, tous des personnages atypiques.

Il y avait La Marie, une petite grosse bonne femme pas très maligne et son mari André, il zozotait un peu, mais il était gentil. Elle habitait au premier d’un petit immeuble tout en longueur. Elle avait son plus jeune fils qui était à peu près de notre âge et n’était pas bien malin lui non plus, je ne sais plus son prénom. Je n’aimais pas trop aller chez elle, elle nous donnait au goûter un verre de cidre coupé d’eau, le cidre n’avait plus goût de rien.

Il avait un frère, André, qui habitait un cube comme nous (petit immeuble carré de cinq niveaux avec vingt appartements – la cité en comptait une douzaine), pas très loin du nôtre. Je l’ai vu très peu, c’était un homme bourru qui ne m’inspirait aucune sympathie. Il avait aussi des enfants, des filles, je crois, et un garçon un peu plus jeune que nous, pas bien malin. Je crois être allée chez eux une fois ou deux avec ma mère et ma grand-mère.

Il y avait La Léa. C’était la préférée d’Alphonse. Il faut dire qu’Alphonse ne fréquentait aucun de ses frères et sœurs, c’est ma grand-mère qui les rencontrait ou les recevait. Seule La Léa avait le privilège d’être reçue par mon grand-père. La Léa était prostituée, enfin c’est ce que les adultes disaient. Elle était mariée à un grand gaillard Roger, plutôt bel homme, qui était mécanicien dans la marine marchande, et qui partait souvent pour des voyages au long cours. Ils habitaient sur le front de mer, je ne me souviens pas être allée chez elle. Dès que son mari était parti en mer, elle rencontrait d’autres marins. Elle était blonde décolorée avec des cheveux courts ondulés, grande et élancée. Je me rappelle surtout de son maquillage, son rouge à lèvres : rouge vermillon avec les deux pointes de la lèvre supérieure sous le nez très marquées et très exagérées. Ce qui lui faisait une bouche très bizarre. Elle portait toujours un manteau trois-quarts en daim blanc, cintré et ceinturé à la taille, avec un grand col en fourrure blanche. Je crois aussi l’avoir vue porter des pantalons. Ce qui était très rare dans la génération de mes grands-parents, c’était plutôt une tenue de jeunes dans les années soixante. La Léa était élégante, des fringues style prostituée, mais élégante quand même. Elle avait un chien, Gipsy, un caniche blanc, lui aussi mauvais comme une teigne. Il nous mordait tout le temps, enfin mordillait car nous n’avons jamais eu de graves morsures. On jouait à chat perché avec lui. On l’appelait, puis dès qu’il arrivait, on courait vite se percher pour éviter de se faire mordre. Un jour, on a essayé de lui faire manger des pommes pas mûres. La Léa hurlait, car il allait avoir la diarrhée. Bien fait pour lui, il était mauvais le Gipsy. Je ne sais pas quelle maladie il avait, le Gipsy, mais il était toujours couvert de mercurochrome sur le ventre, sur le dos ou sur la tête. Je pense ne l’avoir jamais vu une seule fois, tout entier, blanc.

Il y avait aussi Colmar et sa Grosse Bleue. Colmar, je me demande si c’était son prénom - et en effet le web me dit que c’est un prénom germanique. Ça c’est bizarre, à l’époque, les parents ne recherchaient pas l’originalité pour les prénoms des enfants. Il était alcoolique et habitait dans une baraque en tôle dans les coteaux. Il vivait avec La Grosse Bleue, sa compagne. Elle aussi tout d’une alcoolique, gros ventre, jambes toutes maigres, et le visage bouffi et violacé – c’est d’ailleurs pour cela que tout le monde l’appelait La Grosse Bleue. Je n’ai jamais su son vrai nom. Elle était plutôt gentille et me faisait pitié, elle semblait malheureuse. Je suis allée une ou deux fois dans leur taudis, mais j’en ai peu de souvenirs à part la saleté et le fouillis. Ce sont eux qui venaient chez ma grand-mère. Je dis ma grand-mère, car c’est elle qui les recevait, Alphonse fuyait dès que sa famille venait en visite, sauf pour les visites de La Léa, bien sûr. Souvent ils repartaient avec des légumes du jardin et un lapin et probablement avec un peu d’argent qu’avait donné discrètement ma grand-mère. Elle était comme ça ma grand-mère. Autant mon grand-père était mauvais, autant ma grand-mère était altruiste. Un jour, on a appris que Colmar était en prison. Il avait assassiné La Grosse Bleue à coups de barre de fer lors d’une soûlographie commune. Bien triste fin pour La Grosse Bleue, je l’aimais bien.

Et enfin, il y avait La Mère Bolanger. Probablement plus jeune que mon grand-père, elle était mariée au Père Bolanger. Plâtrier de métier, mais qui avait de plus en plus de mal à faire du plâtre tellement il buvait lui aussi. Souvent habillé en blanc, enfin blanc sale, avec une serviette de table à carreaux rouges nouée autour du cou et bien sûr le béret basque – d’ailleurs il portait presque la tenue traditionnelle basque. Il portait des chaussures fermées qu’il avait découpées au bout, ce qui lui laissait les orteils crasseux à l’air libre, je crois qu’il souffrait des pieds. La Mère Bolanger était une petite bonne femme, toujours habillée avec une blouse en nylon, plutôt sale et des charentaises aux pieds. Je crois qu’Alphonse l’appelait parfois La Mouflette.

Tout était bizarre chez eux. D’abord le Père Bolanger ne vivait pas dans la maison, il avait ses quartiers et dormait dans un des bâtiments annexes de la maison. La Mère Bolanger vivait elle dans la maison et dormait dans la seule chambre et le seul lit avec son petit-fils, qui avait à peu près notre âge. Cela nous surprenait quand même qu’elle dorme avec son petit-fils. La maison était, elle aussi, bizarre. Le terrain était un rectangle. Le portail d’entrée, tout cassé, donnait sur la rue et était situé sur un petit côté du rectangle. La maison était bâtie tout le long du petit côté opposé. Les deux grands côtés du terrain étaient occupés par des bâtiments annexes construits surtout avec des tôles. Si bien que l’ensemble des constructions formait un grand U en pourtour du terrain. Le centre du terrain était couvert partiellement d’herbe et de ciment. La maison était basse de plafond, la porte et le toit ne semblaient pas être à des hauteurs normales. Mais ce qui était surtout remarquable, c’est que devant la maison, au milieu de la cour, il y avait l’entrée d’un blockhaus, construit par les Allemands lors de la Seconde Guerre mondiale. Ma grand-mère ne voulait pas qu’on y entre. On y descendait quand même avec le petit-fils, Dominique je crois qu’il s’appelait. Il y avait un escalier qui descendait sous terre puis des galeries sombres. Pendant nos explorations, on avait peur, surtout de l’obscurité.

Les Bolanger avaient un fils Titi, Titi Bolanger, je n’ai pas souvenir de son vrai prénom, il était marin-pêcheur sur un chalutier du port. Il lui manquait plusieurs doigts à une main, un filin les lui avait sectionnés lors d’une manœuvre sur le bateau. Il avait des cheveux jaunes, un peu comme Trump. Lui non plus n’était pas très propre, surtout gros buveur, pas sympathique du tout, et probablement un peu voleur et bagarreur aussi. J’aimais bien aller chez eux. On cherchait à surprendre des souris dans la maison. Un jour, les souris avaient grignoté les fils électriques de la télé. Ma grand-mère nous recommandait toujours de faire attention lorsque l’on embrassait La Mère Bolanger pour lui dire bonjour, de ne pas trop approcher notre tête car l’on risquait d’attraper des poux. Cela donne une idée de l’état de propreté de la famille et de la maison. Mais c’était bien chez eux, car on pouvait aller partout et fouiner.

Très souvent ma grand-mère leur donnait des légumes du jardin, lapins et probablement argent aussi. Je pense qu’elle les aidait beaucoup financièrement, à l’insu d’Alphonse évidemment, même si l’argent finissait probablement au bistrot du coin. On allait très souvent chez eux et elle venait aussi chez ma grand-mère, et systématiquement Alphonse fuyait dès qu’il la voyait arriver. D’ailleurs, on le prévenait dès qu’elle arrivait, en hurlant « La Mère Bolanger arrive » et hop, Alphonse disparaissait au fond du jardin.

Quelle famille quand même, plutôt originale !

Ce qui m’étonne aujourd’hui, c’est qu’à l’époque rien n’était choquant : méchanceté, alcoolisme, saleté, vol, prostitution, et même meurtre, tout cela faisait partie de la famille. Personne n’était vraiment rejeté malgré ses défauts et ses fautes, voire ses crimes.

Le fait de nommer une personne par Le ou La avant le nom n’était pas non plus impoli (comme dire La Léa par exemple), ce n’était pas non plus une marque de respect, non, cela voulait juste dire qu’elle appartenait à la communauté.

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