Partie 3 - 4

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 Ils l’ont eu. Cela fait deux sessions que les routines ont totalement disparu. Moi qui avais développé une certaine forme de haine envers l’Autre. Je l’imagine traîné de force par un PoTerr, interrogé par un Blanc ou bien pire encore. Ça m’a foutu un coup, la veille, quand j’ai fait le même constat sur Mover. J’ai eu du mal à trouver le sommeil. Je m’en veux. LaSup, j’ai dû lui mettre la puce à l’oreille avec mon petit jeu. Ou peut-être que l’Autre m’a repéré. Il a tout effacé. Oui, ça doit être ça. Il a placé des marqueurs temporels pour repérer des accès aux endroits où les routines sont placées. Il a vu mes accès. Il a opté pour la sécurité.

 Je suis tenté de placer une balise « HdM » sur Packer. Juste pour voir. Juste pour lui faire comprendre que je ne veux pas lui nuire, ni aux « Hommes de Mars ». Mais faire ça, c’est les rejoindre. Si LaSup me chope, c’est le destin de Marlo qui s’ouvre à moi. Et cette fois, le Blanc, il affichera un joli sourire quand il verra ma réaction devant ce terme. Je ne devrais pas mais au fond de moi, j’ai peur. Je suis terrifié à l’idée de perdre le peu que j’ai. Je vais faire mon boulot, filer droit. Je n’ai rien à me reprocher. Pourtant, l’Autre a allumé quelque chose qui grandit malgré moi. Ça tourne comme une routine dans Mover, ça remplace certaines de mes idées comme Scanner et Placer. Ça me donne envie d’être beaucoup moins réglo que ce feu Seeker. Je regrette mon ignorance.

 Dans le transport, j’erre de rame en rame. J’évite encore soigneusement mon ancien wagon. Je n’ai pas réussi à retrouver une place près d’un hublot. Et je ne force pas le destin non plus. Je scrute les informations de mon PIM perso. Pas une seule mention des « Hommes de Mars » ni de cet étrange logo couleur chair sur fond jaune. D’un côté, c’est logique. Ils ne vont pas en faire publicité. On a l’impression de tout savoir avec ce truc là au poignet. On a accès à des montagnes de sujets. Et pourtant, on ne sait pas grand-chose. C’est peut-être mieux ainsi. Ma vie était tellement plus simple avec ma note comme horizon.

 De retour dans les espaces de vie commune, je trouve encore le temps de traîner un peu dans les couloirs. Je me souviens des discussions partagées avec Piotr. Maintenant, je comprends mieux son dégoût progressif pour cet endroit, froid, sans âme. Moi, je m’en accommode encore, il faut bien se faire une raison. J’y croise toujours les mêmes silhouettes ; pas leurs visages, ils sont destinés à leur PIM perso. Mais cette fois, je repère au loin un Vert qui dénote un peu de l’ambiance générale. Il semble attendre, observant avec attention ceux qui le dépassent. Je pourrais bifurquer à la prochaine intersection des couloirs. Pourtant, un désir me pousse à continuer mon chemin. Je plonge dans mon PIM perso. Et si c’était un milicien ? Un agent de la PoTerr ? Non, je ne pense pas. Et puis, il y a un détail. Il ne porte pas de PIM perso, du moins pas au poignet gauche comme la majorité. Ce n’est pas obligatoire de le porter, mais c’est assez peu courant pour être remarqué.

 Je n’ai pas bifurqué. Faire demi-tour, c’est envoyer un signal trop important. Je file tout droit, le regard vissé à mon poignet. Je ne sais même pas ce qu’il affiche. Je m’en fous. J’ai le cœur qui s’emballe. J’ai les jambes qui flageolent. C’est fou ce que la trouille peut ressembler à l’amour.

 Je ne presse pas le pas. J’avance. Le dépasse. Rien. Je me rends compte que je commence sérieusement à dérailler. Soudain, j’entends héler derrière moi. Je continue comme si de rien n’était. J’entends des bruits de pas rapides qui me rattrapent.

 « Hé ! Attendez-moi. »

 À peine arrêté, le nez décollé de mon PIM perso, il me glisse quelque chose dans la main.

 « Je devais vous remettre ça. »

 Puis, il s’éclipse sans plus d’explication. L’objet très fin et léger me glisse de la main. Par réflexe, je le récupère avant qu’il ne tombe au sol. Cela ressemble à morceau de tissu étrange. Du papier ! Ce genre de matériau n’est pas courant sur Mars. Je suis encore un peu sous le choc du moment. Je ne sais pas trop quoi faire. Sans attendre, je la glisse dans ma poche.

 J’ai les oreilles qui bourdonnent tellement mon cœur bat vite et fort. C’est quoi ? Un message de l’Autre ? Du papier ! Un agent Terrien ? Je presse le pas. J’arrive devant la porte de mon quatre sur quatre. Je me débarrasse de mon PIM perso, au cas où. Puis, je me glisse encore tout habillé dans la cabine de douche. Je déplie soigneusement le bout de papier. J’ai les mains qui tremblent un peu. Une voix semble sortir du bout de papier.

 « En temps normal, on ne prévient pas. Mais s’agissant de toi, je ne pouvais pas les laisser faire. Tout va bien à l’entrepôt. Il n’y a pas de dysfonctionnement sur les machines. Seeker est réglo, les autres aussi. Tu le seras aussi. J’y veillerai.

 N’oublie pas de me recycler, compris ?

 Amitiés,

 P. S. »

 J’ai failli m’écrouler dans ce minuscule endroit. Les nerfs ont lâché. Je pleure. J’active la douche. Je laisse l’eau frapper mon visage pour noyer mes larmes.

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