Partie 3 - 1

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 Pour le confort, on repassera. La banquette moulée dans le mur n’a pas que la teinte bleue en commun, la souplesse aussi. Ça doit faire une bonne heure que j’attends. Les PoTerr sont partis depuis un bon moment sans dire au revoir. C’est un gars de la milice martienne qui me surveille désormais. Il ne porte pas de masque. Ça le rend tout de suite plus humain.

 Ma cervelle semble s’être fait à la situation. Je suis résigné. Je me dandine de temps en temps pour faire circuler le sang dans mes jambes. J’ai bien tenté un sourire vers le milicien. Mais, il reste de marbre. Il doit avoir une bonne note. La luminosité est forte et amplifiée par la blancheur du haut des murs et du plafond. Des bruits de pas se font entendre. Le milicien semble avoir bougé. Enfin, du changement. Un Blanc arrive, bien coiffé, l’air impeccable. Il s’arrête devant moi, me dévisage. Il vérifie rapidement son PIM et y pianote quelques secondes. Puis, il m’adresse un poli :

 « Suivez-moi. »

 Je me lève. Des fourmillements envahissent ma jambe droite. Je manque de trébucher, rattrapé in extremis par le milicien. Je lance un merci par réflexe qui tombe dans le vide. Les premiers pas sont difficiles. Je peux enfin marcher seul au bout de quelques mètres. Le Blanc marche d’un bon pas, droit comme un I. J’accélère un peu pour ne pas le perdre.

 Après avoir traversé quelques couloirs, le Blanc s’arrête net devant une porte d’un beau bleu où y est inscrit « Box 78 ». Il ouvre la porte ; pénètre dans la petite salle blanche et bleue. Je reste figé. Il se retourne vers moi et me lance un cordial.

 « Entrez. »

 J’obtempère et avance vers lui. Il fait signe au milicien qui referme aussitôt la porte derrière moi. Le Blanc s’installe sur une chaise et une table moulée dans la paroi. Il m’invite à faire de même. Je ne cherche pas d’histoires et l’imite.

 Il parcourt rapidement son PIM. Je le regarde comme si j’essayais de lire son écran. J’ai l’impression que ce moment dure une éternité.

 Les Blancs, on ne les voit que très rarement dans les transports. Ils font taches. Pourtant, c’est sur eux que repose le bon fonctionnement de toute l’administration terrienne de Mars. Il relève la tête, affichant un sourire magnifique qui sonne faux. Je vois ses lèvres s’entrouvrir, enfin la vérité va sortir.

 « Vos états de service auprès de TerMarTer sont impressionnants, Re-19p-E18VL. Je ne doute pas de la qualité de votre collaboration à venir.

 — Quelle est la raison de mon arrestation ?

 — Une arrestation ? Voyons, mon cher, vous ne seriez pas en face de moi en ce moment. Vous n’avez pas été entravé non plus.

 Mon silence l’invite à poursuivre.

 — C’est une audition, voyez-vous. Certes l’intervention de la Police Terrienne pouvait sembler démesurée dans votre cas. Mais, par les temps qui courent, elle était nécessaire.

 — Pourquoi ne pas avoir réquisitionné une interaction vocale dans les espaces de vie commune ? Qu’attendez-vous de moi ?

 — Les sujets qui vont être abordés, mon cher Re-19p-E18VL, requièrent un certain niveau de confidentialité. Les espaces de vie commune ne sont pas propices à cela, répond le Blanc en plissant ses yeux de malice.

 — C’est au sujet de l’Autre…, je me reprends aussitôt. …de mon questionnement auprès du Superviseur concernant le responsable d’entrepôt du cycle opposé qui m’a amené ici.

 Le Blanc semble surpris par ma sortie. Du moins, ses yeux tout rond l’exprime.

 — Non. Vos échanges internes avec TerMarTer ne sont pas l’objet de votre venue. D’ailleurs, permettez-moi de commencer l’audition.

 Il baisse rapidement les yeux vers son PIM. Puis, se lance.

 — Connaissez-vous bien Re-17r-E16PL ?

 — Marlo ?

 — Oui, si vous voulez.

 Je sens comme un poids se soulever de mes épaules. J’ai honte.

 — Pas intimement, nous échangions parfois sur nos sessions.

 — Mmm, continuez.

 — Il vit dans un quatre sur quatre avec Alyse.

 — Cu-63t-S89TH. Oui, c’est bien elle.

 — Mis à part le déroulement de ses sessions, je ne connais pas vraiment autre chose le concernant. J’ai été très surpris de son arrestation.

 — Mmm. Si je vous dis « Hommes de Mars ».

 Le Blanc m’observe comme s’il enregistrait chaque expression de mon visage, chaque infime mouvement de mon corps à l’annonce de ce terme.

 — Ça ne me dit rien. On est tous des Hommes de Mars, non ?

 Il tourne son poignet pour me montrer l’affichage de son PIM.

 — Et ceci ?

 L’image que j’ai sous les yeux représente deux cercles jaunes concentriques, où des triangles couleur chair sont représenté dans une forme plus ou moins pyramidale. Je relève les yeux vers le Blanc qui me fixe toujours. Nos regards se croisent. Il semble lire au fond de mes yeux le vide. Je le vois devenir livide. Comme s’il venait de comprendre qu’il avait commis une grossière erreur. Comme si j’avais décalé de plusieurs centimètres l’optique de Seeker, compromettant toute la chaîne. De quoi faire hurler LaSup. Je viens de comprendre. Sa note va être salée. J’enfonce le clou.

 — Je suis désolé. Mais tout cela ne me dit rien. Vous allez bien ?

 Le Blanc ne prend pas la peine de répondre. Il est sonné. Il pianote rapidement sur son PIM. Derrière moi, la porte s’ouvre.

 — Merci de votre collaboration, Re-19p-E18VL. Vous pouvez disposer. »

 Je me lève sans un mot et me dirige vers le milicien toujours aussi inexpressif. Il ne prend pas le soin de refermer la porte. Je commence à le suivre. Je me retourne et constate que le Blanc referme la porte du box et passe la main sur son front. En me remarquant, il baisse les yeux et file en direction inverse. Il a l’air d’un fantôme. Pauvre gars.

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