Partie 2 - 5

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 J’en ai connu des sessions, mais celle-là restera marquée à jamais. Je repose ma tête contre le dossier du siège du transport. J’ai repris ma place habituelle. Une rouge a pris le siège de Marlo. Elle dort comme lui. J’essaie de ne plus penser à cette intervention des PoTerr. Pauvre gars, je l’aimais bien. Je vais peut-être reprendre mon PIM Perso dans mon quatre sur quatre et regarder un navet. Ça m’occupera l’esprit. Je suis épuisé. Je crois que je vais suivre la rouge. Elle a l’air si paisible.

 J’ai beau essayer de m’assoupir, rien n’y fait, ma cervelle m’assaille de passages de cette journée folle. J’ai hâte. Hâte de retrouver mes couloirs vides. Hâte de trainer. Hâte de retrouver mon quatre sur quatre. J’espère ne pas l’avoir mis dans la balance. J’ai tellement travaillé dur pour l’obtenir. Une simple question et tout peut être perdu. Je pose ma tête sur le bord et regarde les lumières défiler par le hublot.

 On est à l’arrêt. Bien que doux, le ralentissement du transport m’a tiré hors du sommeil. Le message d’information retentit :

 « Un exercice de contrôle est en cours. Merci de votre compréhension. »

 Encore ! J’attends comme les autres. Puis, j’entends le sas s’ouvrir derrière moi. Au son des pas, ça ne trompe pas. La PoTerr est de retour. L’officier de police et un autre me dépassent. Ils s’arrêtent. Je suis encore vaseux, le plus gradé vérifie le manifeste de chargement de transport. Il fait signe de la tête à son collègue. Il tourne la tête vers moi. Son masque me terrifie. J’ai l’impression de voir la mort en face.

 « Levez-vous ! »

 Je suis pétrifié. Le temps défile au ralenti. J’observe le regard des autres. Certains regardent leur PIM, s’échappant le plus possible de l’instant présent. Un vert me regarde avec des yeux ronds comme des billes. Je sens une main m’attraper sous l’aisselle. Je décolle de mon siège.

 « Levez-vous ! »

 J’essaie d’obtempérer. Mon corps refuse. Je tombe à genoux. Un PoTerr pousse un grognement agacé.

 « Debout ! »

 Je sens un liquide chaud couler sur moi. Je viens de me pisser dessus.

 « Bordel, il va nous pourrir les sièges ce Marchien ! »

 Je m’excuse. Ils s’en foutent royalement.

 Je ne lutte pas. Je me laisse porter. Ils ont une force surhumaine. On sort du transport. Ils me posent au sol dans un sas d’évacuation. Je reste assis, immobile. Je les regarde, apeuré. L’officier s’est mis un peu à l’écart. Je me répète inlassablement. On ne tue pas sur Mars. On ne tue pas sur Mars. C’est Mars qui vous tue. Les trois colosses m’entourent, le plus proche de moi reste la main posée sur sa trique électrique.

 L’officier revient. Il fait signe de la main. On est repartis. Cette fois, j’arrive à me redresser. Pas besoin de me lier les mains, la trouille suffit. Ils le savent. Ils le sentent. Je ne suis pas de la trempe d’un Marlo ou d’un Piotr.

 La porte du sas s’ouvre. Deux PoTerr rentrent et s’installent dans les sièges d’une navette. Je n’en avais jamais vu en vrai, seulement dans un navet. Je les suis. Les deux autres ferment la marche. La porte se ferme hermétiquement avec un bruit de ventouse qui m’aurait fait sourire dans un autre contexte. Devant moi, je vois les pilotes installés à l’avant. Ils échangent un bref instant avec je ne sais qui. Quelques secondes plus tard, on décolle à la verticale. Les parois défilent de plus en plus rapidement. Puis, dans un éclair aveuglant, on sort du puits d’accès des voies des transports profondément enfouies sous la surface martienne. Je plisse les yeux. Cela faisait plus d’une dizaine d’années que je n’avais pas vu Mars sous cet angle. Elle est toujours aussi belle. Dans mon malheur, je déguste ce moment. La teinte de la planète est loin des clichés que l’on entend. Elle présente une variété presque infinie de teintes oscillant de l’ocre au brun foncé. La navette effectue une rotation. Le soleil brille et inonde la cabine de ses rayons majestueux. C’est si beau. Une pensée fugace traverse mon esprit. Piotr a raison. La luminosité des couloirs est à vomir comparée à cette explosion de rayonnement. Le soleil s’efface des vitres de la cabine de pilotage. Cet instant a réveillé mon corps. Je ressens les vibrations de la navette. La rigidité des sièges du véhicule. Les odeurs assaillent mon nez. Ça sent la pisse froide.

 Rien à redire sur le pilotage, l’arrivée sur Olympus Mons s’est effectuée en douceur. L’amarsissage de la navette m’a impressionné par sa précision. À mon avis, le pilote ne devrait pas trop fanfaronner. Sans les systèmes automatiques, je ne doute pas que le voyage aurait été bien plus chaotique. Les PoTerr sortent enfin de leur léthargie. La navette a pénétré dans un hangar de stockage. Ils se préparent à notre sortie imminente. Quelques minutes s’écoulent en silence. Puis, le pilote de gauche donne le signal de sortie en levant la main. La porte du véhicule s’ouvre avec un nouveau bruit de ventouse ridicule. Je ris. C’est nerveux. C’est venu naturellement. Ça ne leur a pas plu. Ils me le font savoir en me faisant sortir sans ménagement. Je vole littéralement hors de la navette avec un bel accompagnement de noms d’oiseaux. 


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