Partie 2 - 4

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Je ressasse tous ces derniers événements. Pas facile de démarrer ma session après tout ça. Je pense à Alyse. Je ne l’ai jamais vue. Mais mon image mentale d’elle me suffit. Je l’imagine apprenant la réaction de Marlo face à la PoTerr. Il n’est pas mort. On ne tue pas sur Mars. C’est Mars qui vous tue. Elle va finir en deux sur deux. Pour le six sur six, ce sera peut-être dans une autre vie.

Qu’est-ce qui lui a pris à Marlo ? En revanche, côté castagne, il m’a surpris, les PoTerr aussi. Pour lui, désormais, c’est cuit. Après un passage en détention, ce sera la surface, fini la vie de Respot. Il rejoindra ces pauvres bougres, mal équipés, à déboucher les aérations géantes de nos installations souterraines.

J’ai récupéré Pupy, à première vue, la session s’annonce calme, heureusement. J’ai encore l’esprit occupé par ces deux derniers évènements. Ce n’est pas le moment que Scanner et Placer, les petits nouveaux, ne me refassent leur tour de passe-passe. Ça me dégage un peu de temps pour tenter de fureter un peu dans les traces qu’aurait pu laisser l’Autre. Je pourrais demander à Pupy. Mais, c’est un cafteur de première. Les collaborateurs sont plus discrets. D’ailleurs, Mover est un bon candidat.

Mes contacteurs, positionnés sur les organes de communication de l’immense plateau de routage des conteneurs, me remontent les plus infimes détails de son passé. Je me lance dans une analyse poussée des évènements de la veille. Par chance, Mover a été taquin avec l’Autre. Il ne lui a pas fait de cadeau. Je remonte le temps et retrace l’ensemble des actions correctives apportées lors du cycle précédant le mien. Je remarque tout de suite une forme d’hésitation dans le calibrage. Il valide un paramètre puis revient sur son action. Ça ne fait aucun doute, l’Autre n’est pas tranquille.

Il faut que je m’active un peu. LaSup va tilter sur mon zèle au chevet de Mover. Puis, il y a cette routine étrange appliquée juste avant le redémarrage de Mover. Qu’est-ce que c’est ? Ça ressemble à un code primaire qui injecte du Code-Machine directement dans la cervelle synthétique de Mover. C’est assez subtilement noyé dans un ensemble de routines basiques de contrôle. Mais à moi, ça me saute au visage, ça m’agresse. Surtout, je comprends une chose. Ce que j’ai sous les yeux. Ce n’est pas l’œuvre de l’Autre, ou il cache bien son jeu. Pupy s’excite. Je ne vais pas attendre qu’il se mette à vibrer ; Sinon ma note va trembler. LaSup s’impatiente. Cette journée commence vraiment trop fort. Je ne vais pas m’attarder.

Ça ne me lâche pas. Sur le tapis, ça défile et pas seulement autour de moi. J’ai encore des flashs de l’arrestation musclée de Marlo. Et puis, le visage de l’Autre, aperçu lors du croisement des transports. Ma cervelle me joue des tours en lui calant ma tête. Je fatigue. Je pense revendiquer une pause bien plus rapidement que prévu au planning de maintenance de la session. Ce n’est pas le moment de se mettre LaSup à dos.

La pause n’est pas longue, mais assez pour me remplir la tête de questions. La barre énergétique que je viens d’engloutir en trois bouchées me donne un coup de fouet. Prêt à reprendre ma session, je regarde Pupy et la liste des collaborateurs à vérifier qu’il m’affiche. Scanner et Placer sont présents. Je sens comme un froid me passer le long de l’échine. Je me lève de l’unique chaise. J’essuie du revers de la main les quelques miettes que ma bouche a laissé s’échapper. Un petit robot de nettoyage est déjà à l’œuvre pour qu’il ne subsiste pas de trace de mon passage. Je sors de la petite salle à la clarté trop forte pour s’assoupir. L’immensité de l’entrepôt me paraît plus sombre qu’à l’accoutumée. C’est décidé, j’ai besoin de faire la lumière sur quelques points, LaSup va éclairer ma lanterne.

C’est rare quand je parle à LaSup. Tellement rare, que j’ai oublié la procédure. Entre deux tâches de maintenance, Pupy me donne la réponse. J’engage la « Demande d’interaction vocale du Superviseur ». Mon doigt a tremblé lors de la validation. Je sens mon cœur s’accélérer. Je suis fébrile. La voix caverneuse fait son apparition. Malgré la teinte féminine, elle fait froid dans le dos. Rompons la glace.

« Quel est l’objet de votre demande d’interaction vocale du Superviseur ?

— Je… Je souhaiterais reporter une anomalie sur le collaborateur Mo-16a-E18VL.

— Une interaction via votre pupitre d’information mobile devrait répondre à votre sollicitation.

— Je ne pense pas. L’anomalie demande une analyse avancée du noyau neuronale de Mo-16a-E18VL.

LaSup marque une pause. Je crois que c’est la première fois que ça arrive. Ça lui donne un semblant de substance humaine.

— Une analyse avancée d’un noyau neuronal affectera de façon trop importante le fonctionnement de la chaîne. Il n’y a pas d’erreur d’exécution majeure sur le collaborateur Mo-16a-E18VL. Requête refusée.

Je m’en doutais un peu. Je me lance.

— Le responsable d’entrepôt du cycle opposé est la source probable d’une routine inconnue. J’ai besoin de procéder à un échange vocal avec lui pour obtenir plus d’informations.

— L’interaction vocale est refusée. Il n’y a pas de dysfonctionnement grave et avéré.

LaSup me claque la porte au nez. Je glisse un pied dans l’entrebâillement.

— Qui est-il ?

Une nouvelle pause de LaSup, cette fois assez longue, pour me faire douter de son cerveau synthétique. Soudain, une voix masculine retentit.

— Les informations personnelles concernant les responsables d’entrepôt sont soumises à la plus stricte confidentialité. TerMarTer certifie la sécurité d’accès aux données personnelles en accord avec les conditions générales d’exécutions des opérations de maintenance. Toute demande de ce type est interdite. Reprenez votre session. »

Pupy affiche le laconique message : « Interaction vocale Superviseur terminée ».

Qu’est-ce qui m’a pris ? J’ai la tête qui bourdonne encore de cette voix inconnue. Je suis obligé de tenir fermement les barres de protection du tapis pour ne pas m’écrouler. Je vais filer droit. Fini de jouer au détective privé.


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