Partie 1 - 1

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 Je passe mes journées avec toutes ces machines, seul.

Un Respot par session et par entrepôt. C’était la règle. Ça évite les temps perdus de la parole. Ça évite la jalousie. Ça évite la contagion, selon eux. Du coup, c’est à Pupy que j’exprime mes états d’âme. Quand j’en ai le temps, sur le tapis roulant.

 Il m’envoie là où l’on m’attend. Une fois de plus, Seeker n’avait pas tenu le choc. Pour le rejoindre, j’en ai pour cinq bonnes minutes. Durant le trajet, je passe en revue les différents éléments de diagnostic. Sur l'affichage, les lignes s’accumulent. Je les balaie une à une, puis groupe par groupe. L’air fouette légèrement mon visage. On a l’impression de respirer en plein air. En dehors des tapis, on ne sent pas de mouvement d’air. On a l'impression d'étouffer au bout d'un moment. Mon pupitre d’information mobile m’indique enfin la panne. Tout le monde les appelle PIM, ces énormes bracelets de métal sombre. Mais pour moi, c’est Pupy. Et Pupy est particulièrement lourd en ce début de session de travail. Je dois le supporter encore quelques heures. Je pianote et parcours les entrées concernant Seeker. Pas de surprise de sa part, le dysfonctionnement est le même que la dernière fois : une erreur d’alignement sur les cellules optiques. Je ne suis pas opticien, mais je vais lui redresser les mirettes, à Seeker.

 « Tenez-vous à la rambarde de sécurité ! »

 La voix du superviseur tonne dans l’immense espace. Elle pourrait laisser croire à une voix féminine provenant d’une lointaine caverne. Mais elle sait toujours vous atteindre, où que vous soyez, LaSup. Elle n’a pas tort. Les tapis de transport permettent de traverser en un temps record les grands espaces de l’entrepôt TerMarTer 18VL. Il vaut mieux se tenir, ça défile.

 Ces centres de stockage avaient poussé comme des champignons dans le sous-sol à mesure que les femmes et les hommes s’installaient à la surface de Mars. Ces immenses hangars stockent tout et n'importe quoi, du plus futile au plus vital. Malgré leur complexité, ils ne nécessitent qu'une seule personne pour fonctionner : un responsable d'entrepôt ou Respot. D'autres m'ont précédé, plusieurs générations. Une lignée, comme il était d’usage de le dire à la grande époque. Pour sûr, ça devait être terrible de vivre les premiers sur Mars. Mais chaque génération semble se diluer dans un tout sans saveur. Je me souviens de mon grand-père qui annonçait toujours fièrement au sujet des tapis :

 « En tant que Respot, à l’époque, on n’avait pas de tapis, on utilisait nos gambettes. »

 Gamin, ça m'impressionnait autant que les premiers colons. Mais plus maintenant, il omettait de dire que ses entrepôts, à lui, ne mesuraient qu’un dixième du mien et encore le mien n’est pas le plus gros. Les entrepôts de minerai, eux, courent sur des kilomètres. C’est dire que le tapis fait gagner du temps et évite aux Respot des balades improductives.

 LaSup, elle n’aime pas ça, que l’on se perde dans le dédale des rangées de matériels et d’autres produits stockés. Pourtant, il y a de quoi voir dans le mien. Tout un tas de babioles de haute technologie. Des rangées bourrées à craquer d’engins dernier cri. Mon entrepôt a tout le nécessaire pour faciliter la vie de la Haute terrienne sur Mars. Tous ces trucs-là, nous les « Marchiens », comme ils nous appellent, on n’en a pas besoin. En même temps, ils n’ont pas vraiment tort. Que faire d’un pupitre taille XXL ou d’un robot d’entretien polyvalent dans mon quatre sur quatre, mon foyer de quatre mètres sur quatre ? Et encore, je ne me plains pas. Je vis seul. 

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J’ai revêtu ma plus belle robe. La bleue, celle qui épouse mes formes et fait ressortir ma peau hâlée. On a toutes au fond de notre armoire, suspendue sagement sur son cintre, cette robe des premiers rendez-vous. Celle qu’on espère ne pas avoir à porter avant longtemps. J’ai détaché mes cheveux que j’attache d’habitude en queue de cheval. J’ai respecté le temps de pose de mon vernis à ongles entre chaque couche. J’ai même décidé d’investir dans des escarpins hors de prix pour parfaire le tout. 
Ce soir, comme souvent, je sors.
Mais ce soir, c’est différent.
Ce soir, j’ai rendez-vous avec mon courage.
Ce soir, je vais abaisser ma garde, mettre mon cœur à nu, l’exposer, l’envoyer au front. En première ligne. Mission suicide.
     Je jette un dernier coup d’œil dans le miroir, prends une profonde inspiration et m’efforce de prendre l’air d’une fille bien dans sa peau, qui a confiance en elle. À peine le temps de réaliser que ça sonne faux que la sonnette d’entrée retentit. J’attrape mes clés et mon sac et rejoins en bas mon groupe d’amies.
L’ambiance est bon enfant. Tout en marchant on se tient au courant des derniers potins, heureuses de pouvoir se déconnecter du quotidien pour quelques heures. Elles ne se doutent de rien. Elles me savent secrète et un peu rêveuse. J’ai l’air partie ailleurs, ça ne les inquiète pas.  J’ai mal aux pieds mais ne dis rien. Tout comme je tais le vacarme qui a lieu à l’intérieur de moi. À l’instar du petit démon et du chérubin sur l’épaule des personnages de dessins animés, ma tête me crie l’inverse de mon cœur. Mais je ne sais pas qui écouter ni qui croire. J’aimerais faire demi-tour, prendre mes jambes à mon cou, fuir et continuer de préserver mon cœur. Mais c’est trop tard. Nous voilà arrivées. 
     Nous nous engouffrons dans le bar. La musique est déjà forte mais je jurerai entendre mon cœur battre dans ma poitrine par-dessus le vacarme.
Nous avons commandé des cocktails et nous nous sommes assises autour d’une table. L’alcool m’aidera peut-être à me détendre. Un coup d’œil dans la salle. Il n’est pas encore arrivé. Et s’il ne venait pas ? Je refuse cette éventualité. Il allait venir, il fallait que ce soit ce soir. Je ne peux pas garder tout cela pour moi plus longtemps. Je m’efforce de sourire, de rire, de participer à la conversation, mais mon attention n’est occupée que par la porte d’entrée du bar.
     Parmi tous les habitués, je l’aperçois enfin. Mon cœur s’emballe, fait des bonds dans ma poitrine. Je prends un air détaché, faisant mine de ne pas l’avoir vu. Je veux que ce soit lui qui fasse le premier pas. Mais il n’en fait rien, s’assoit au bar et commande quelque chose au barman. Il semble attendre quelqu’un, pianote sur son téléphone portable et le pose devant lui.  Je devrais peut-être profiter qu’il soit seul pour aller lui parler mais mes jambes refusent de bouger. Je l’observe de loin, en silence. Comme un aimant, mon regard est irrésistiblement attiré par lui. Sa chemise blanche entrouverte, ses manches retroussées laissant apparaître ses avant-bras, son jean déchiré au genou, ses cheveux châtains en bataille. Chaque détail plonge mon cœur en émoi, me met dans un état second. 
     On me sort de ma torpeur. Nos verres sont vides, on va mourir de soif si je ne vais pas nous ravitailler au comptoir. J’ai l’air en totale admiration devant lui, pourquoi ne pas aller le voir de plus près ? Je souris de leur plaisanterie, me lève et m’apprête à parcourir les quelques mètres qui me séparent de lui.
Je n’entends plus rien autour sinon la salive que je peine à déglutir. Et si aucun mot ne sortait de ma bouche ? Et si je me ridiculisais ? Bien sûr je m’étais parée à cette éventualité, mais si cela m’arrivait vraiment ? Le barman pose devant lui deux verres de vin rouge. À peine le temps de m’en rendre compte que je sens qu’on m’écrase le pied. Une superbe blonde au teint de pêche et aux lèvres rouges s’excuse brièvement d’un vague geste de la main avant de se fondre dans la foule. Un regard vers mon pied endolori pour constater les dégâts puis à nouveau un coup d’œil vers lui. La sublime créature l’a rejoint. Une main sur sa taille, il l’embrasse tendrement sur la joue. Mon cœur se serre, se fait tout petit. 
Moi, je voudrais disparaître. 
Je regagne ma place avec mes trois bières à la main, mais ma gorge est trop serrée pour dire ou boire quoi que ce soit. 
Je n’avais pas envisagé cette éventualité. Je n’avais pas songé que si depuis la première fois qu’il m’a souri je n’ai plus pensé qu’à lui, lui avait fait des rencontres. Puis sans doute la rencontre. Celle qui lui scotchait un sourire béat sur les lèvres, celle qui avait sa main dans le prolongement de sa main. Comment ai-je seulement pu imaginer qu’il pouvait s’intéresser à moi ? Après tout, il n’a jamais fait un pas vers moi. Je me suis attachée à cet homme, à ces petits bouts de lui collectés au fil du hasard de nos rencontres. Toute seule. Comme une idiote. 
Autour de moi, personne ne s’aperçoit que des mois de nuits blanches à penser à lui, à deviner ses goûts, les contours de son corps, son odeur, les choses qu’il aime faire, son regard pendant l’amour et tout ce qui fait son univers, remontent à la surface sous la forme d’une grosse goutte qui roule le long de ma joue avant de venir s’écraser sur ma main. Mes yeux me brûlent. Je lutte contre moi-même pour les garder secs mais ne peux rien faire contre mon ventre qui se tort et mon cœur qui continue de se serrer jusqu’à devenir une petite chose informe prête à exploser.
Ce soir je voulais tenter le tout pour le tout.
Te dire que je te croise sans arrêt dans mes pensées où tu t’immisces souvent pour un rien.
Te dire que tu es comme ma chanson préférée, celle que je voudrais mettre sur « repeat » sans jamais craindre l’overdose.
Te dire que je ne veux plus te fuir, ni toi ni l’évidence, que je ne veux plus faire semblant.
Te dire que tu me coupes le souffle.Te dire que je te cherche parmi tous les visages que je croise, dans la rue, aux arrêts de bus, dans les bars, n’importe où. Te dire que j’espère tous les jours te voir pousser la porte de l’endroit où je me trouve.
Te dire que tu es en moi, comme une maladie infectieuse. Que je ne peux penser à rien d’autre si ce n’est à toi. 
Te dire que j’étais prête à rompre avec ma solitude, à délaisser ma petite vie bien calme pour tes coups de folie, pour ta joie de vivre et tes éclats de rire. 
Te dire que c’est complètement insensé parce que nous sommes trop différents, parce que tu es contre la Saint Valentin et que je suis une incorrigible guimauve.
Te dire que je suis tombée sous le charme d’un sourire, d’un regard que le mien a parfois réussi à surprendre, mais que c’est le grain de beauté sur ta nuque qui a eu raison de moi.
Mais tout ça, tu ne le sauras jamais. 
J’ai prétexté une longue journée de travail le lendemain pour pouvoir me retrouver seule et quitter cet endroit sans me retourner. Surtout pas. 
Je suis rentrée chez moi en taxi. J’ai remis ma robe bleue sur son cintre, rangé mes chaussures hors de prix dans le placard, attaché mes cheveux, effacé avec du coton le mascara qui dessinait sur mes joues le chemin qu’avaient parcouru mes larmes et je me suis couchée dans mon grand lit froid. J’ai mis ma tête en sourdine pour ne plus l’entendre me répéter « je te l’avais bien dit » en me demandant si on pouvait guérir d’un amour qu’on n’avait pas vécu, si on pouvait se consoler de ce qui n’a jamais été.
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