Séraphine

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À chaque fois que je traversais la ligne de chemin de fer, toutes ces idées terribles me revenaient en mémoire et les gestes suivaient. C'était moi. La jeune fille bizarre. Celle que tout le monde craignait au moins un peu, car elle devait être tarée, instable, dépressive. Je me devais de tenir cette réputation. Alors je décidai de tout employer afin de mettre à feu cette ville. À sang ? Peut-être, je n'étais plus là.

La traversée quotidienne des rails ne causait à elle seule toutes ces perturbations. Non. J'avais toujours particulièrement détesté la ville, toujours trouvé que sa constitution même relevée d’une idiotie sans-nom de la part des habitants. Des gens qui viennent s’entasser comme du bétail tout en disant qu’ils fuient la campagne, ironique mimétisme à retardement sur les troupeaux… Moi je grandissais là, seule avec mes parents, à mi-chemin de cette fichue ville et des champs moroses, dans ces fameux pavillons tristes comme pas deux. La campagnarde pour ceux de la ville, la citadine pour ceux des fermes, voilà celle que j'étais. Cela commençait mal pour être comme les autres. Puis il n'y avait pas que ça. On en attendait de la Séraphine, elle devait reprendre les affaires de maman, la comptable du coin. Quelle vie passionnante prévoyait-elle pour moi, sa fille unique ! Mon père, lui, s’en foutait pas mal que sa famille soit heureuse, tant qu'il pouvait parier son maigre salaire de vendeur de voitures au PMU tous les soirs de la semaine... Certains aimaient baisser leur braguette, d’autres préféraient comme lui jeter leur argent par les fenêtres en se croyant expert de course équestre. Le tout dans l’espoir de gagner, ce qui arrivait forcément, mais représentait une somme ridicule à côté de tout ce qu’ils y laissaient. Puis pourquoi vouloir gagner ce fric ? Jamais il n’aurait pu acheter l’amour et le bonheur de ses proches. Il était trop tard pour qu’il le comprenne.

Il y avait le collège, en ville, aussi. Enfin, l’école n’avait pas duré très longtemps pour moi, Maman avait réussi à faire en sorte que je travaille à distance, par honte je crois. Personne ne devait savoir que la Grand Séraphine, elle arrivait pas à voir plein de gens tous à la fois à un endroit, qu’elle comprenait pas pourquoi les autres eux pouvaient le faire et qu'elle, elle restait bloquée. On n’expliquait pas mes problèmes d’agoraphobie, on n'en cherchait pas la cause, pas utile, apprends la compta, tout ira bien, c’est qu’un passage. Passage qui durait depuis maintenant vingt ans. Vingt années à ressasser. Une toile gravée sur mes neurones. Des cadavres partout sur la plage. Comme dégueulés par la mer. Un Radeau de la Méduse sous la houle. Moi, jeune fille de neuf ans. Encore seule. Personne ne m'en avait parlé durant tout ce temps. Même pas maman qui en avait pourtant eu des occasions. Les images ou l'indifférence, je ne savais plus ce qui m'avait le plus troublée, dégoûtée des autres.

On m’avait forcée pourtant à découvrir, le dehors, comme ils disaient. Que la ville c’était génial, que j’y trouverai surement un gars, puis que je pouvais me faire des copines, ou au pire au moins une, parce que bon on essayait d’y aller mollo. Rien à faire, j’étais toujours plus ridicule. Quand quelqu’un finissait par fournir l’effort nécessaire pour adresser la parole à la fille bizarre du coin, encore une fois, il ne découvrait qu’une jeune fille détestable et repliée sur elle-même. Est-ce que j’avais essayé de bien faire parfois… Je n’ai toujours renvoyé aux autres que ce qu’ils méritaient avec leurs préjugés adultes inconséquents et sinistres. On me trouvait trop cynique, ou bien insuffisamment ouverte, ou pas assez belle, ou trop grande. Peu m’importait, en fait, ils n’avaient rien vu, eux, les innocents qui ne connaissaient pas la mort.

Je décidai de m’ouvrir. Chaque soir depuis le premier juin, je cheminais en ville tel un papillon en découverte de la vie, un bidon ouvert à la main, sur des petites allées, des chemins parsemés d’herbe, des petites clairières. Pas si bitumée en fait la ville. Comme quoi je l’avais jugée trop vite. Je découvrais parfois ses cerisiers qui me donnaient des fruits délicieux, et les écorces reposantes de ce chêne auquel je m’adossais. Je m’étais trompée. Je m’étais menti tout ce temps. Non, la ville était belle… Dommage qu’elle décidât d’accueillir tous ces gens. Complicité aggravée. Elle se trouvait condamnée à boire ma recette secrète inflammable et inodore. Pratique quand même cet apprentissage des bases de chimie. J'avais vraiment fini par aimer cette ville, une sorte de syndrome de Stockholm à l'envers. Quoique, qui avait emprisonné l'autre ?

La libération approchait. Dernier coucher de soleil sur ma nouvelle amante. La chaleur pensait laisser la place à la froideur de la nuit pendant quelques heures, avant de revenir avec l’aurore. Je m’assis sur la route principale, derrière la ligne de chemin de fer. D’ici, j’entraperçus la partie ouest avec tout ce béton et ces ardoises qui emporteraient bientôt avec eux tous les mauvais souvenirs. La rivière séparait la cité en deux. Je me voyais telle une démone attisée par l’eau des cadavres dont naitrait bientôt un feu de joie.

La ville brillait toujours. Je lâchai l’allumette. Elle brûla toute la nuit.

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