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Quand il ouvre les yeux, vers quatorze heures trente, sa tête est pleine de troutans qui nagent d’une tempe à une autre. Et ils se cognent entre eux. Loval enfile un vêtement presque propre et se dirige à l’Hameçon. Les deux femmes de l’autre matin sont en terrasse et l’observent arriver, sans dénier lui répondre quand il s’aventure à leur lancer un bonjour.

- Faut que t’apprennes à te faire respecter mon bonhomme, lui lance le tenancier quand il entre. A te faire voir, pas à te faire mater. Qu’on te regarde quand tu veux qu’on te regarde, et qu’on t’évite quand tu veux pas. Tu saisis ?

- Pas vraiment.

- En gros, te laisse pas marcher sur les godasses. Si ça arrive, tu t’excuses pas, tu prends ta godasse et tu lui fais bouffer à celui qui t’a marché dessus. Pigé là ?

- Oui, là je crois…

- Serto Loubrume. Puisque t’as pas encore réussi à demander.

- Loval Longetorrent.

- OK Longetorrent, tu sais faire la comptabilité ?

- Oui bien-sûr, répond-il avec le sourire, j’ai un certifi…

- OK, alors ça c’est moi qui fait, et j’ai pas spécialement envie d’avoir tes remarques. Y’a de la vaisselle à faire, le sol à laver, et les clients à servir. Tu le fais dans l’ordre que tu veux mais t’as plutôt intérêt à apprendre à tout faire en même temps. T’auras trois pièces de cuivre par mois pour commencer, et compte pas avoir d’avance, compte pas sur une pièce si je te garde pas après aujourd’hui, et compte pas tout court, la comptabilité c’est moi. Sauf pour rendre la monnaie bien-sûr… là tu comptes. Même si ça me pose pas de soucis si t’oublie de rendre de la monnaie de temps à autre. Compris ?

- Compris.

- Non pas compris ! La monnaie tu la rends, et tu la rends juste ! Tu te laisses pas marcher sur les godasses Longetorrent, et t’es honnête ! T’as intérêt à être honnête Longetorrent.

- Je le suis ! Et je veux quatre pièces de cuivre par mois.

- Bien ! Pour ce qui est de se faire marcher sur les godasses tu commences à comprendre. Mais c’est trois pièces, et je crois qu’le sol est toujours sale.

Ainsi Loval commence sa journée d’essai à la pension de l’Hameçon, essaie des intonations de voix différentes à chaque client pour calibrer leur attention, dans un éventail qui va du murmure facilement ignoré à l’agression verbale du serveur trop enthousiaste.

Puis finalement, le lendemain, une deuxième journée d’essai non payée. Pour se faire une idée plus précise. C’est un nouveau jour de marché et Loval découvre le mépris très concret des marchands ambulants. Le très concret se compte ici en nombre de têtes de troutan reçues sur la vitre de la pension. Généralement une boîte-en-carton à l’heure. Alors qu’il s’apprête à jeter le premier projectile marin de la journée dans la poubelle extérieur, Loubrume se précipite dehors comme s’il avait oublié qu’il boitait.

- Et la soupe ! Jette pas ça malheureux, c’est toujours bon pour mettre un peu de goût. Y’aura qu’à enlever les yeux, ça fait jamais très classe quand ça flotte.

A la troisième journée d’essai non payée, Loval est un peu sur les nerfs. S’il compte bien c’est son cinq ou sixième soir sur l’Île. S’être recouché vers midi l’autre jour ne l’aide pas à faire le décompte. Il termine la vaisselle énergiquement, en regardant Loubrume d’un air mauvais.

- Je sais ce que tu te dis gamin. Mais j’préfère être sûr, et tu te débrouilles pas mal. Je te confirme tout ça après cette nuit. Demain matin, tu viens prendre le café à l’ouverture et on en discute.

Loval a le visage un peu moins dur mais ses mains sont toujours tendues. Il ramasse une assiette brisée dans le fond du seau de vaisselle et s’en va la jeter dans la poubelle dehors.

Alors que le soir tombe, il remarque sa tante Pémine qui arrive sur la place de la Mer. Elle vient prendre des nouvelles et une mousse amère.

Une demi-heure plus tard, alors qu’il sert un autre client à l’intérieur, elle lui fait un signe de main en terrasse.

- Loval ! dit-elle en exagérant l’articulation pour qu’il lise sur ses lèvres. Loval ! Le type dont je t’ai parlé, il est là !

Elle montre discrètement de l’autre côté de la Place. Loval plisse le front et s’avance vers la porte.

Sa tante lui dit quelque chose mais il n’écoute plus. Les jambes pleines de colère il s’élance sur le pavé. L’homme barbu, c’est bien lui, le remarque tout de suite, et se tire dans une petite rue. Après s’être perdu dans le quartier une bonne dizaine de fois en cinq jours, Loval commence à connaître les passages autour de son logement. Il mise sur une sortie de ruelle plus à gauche. Et ça ne manque pas, il se retrouve face à face avec le barbu, une vingtaine de mètres les séparant. L’autre recule doucement puis file à toute allure. Course de la peur contre la colère, Loval le rattrape presque. Le barbu tourne, Loval tourne, le barbu accélère, le barbu s’essouffle, Loval est proche, il le pousse dans le dos, mais ça ne l’a pas gêné. Ils continuent en direction du Centre à travers les petites rues qui longent la principale. Loval peut le pousser une deuxième fois, le barbu trébuche mais continue. La troisième fois, le pourchassé tombe violemment en avant et s’étale contre un sol râpeux. Loval lui tombe dessus :

- T’es qui bordel !

Il le retourne et à cheval sur sa proie, le col tenu fermement, il cherche des traits connus dans le visage apeuré devant lui. Il cherche. Tout essoufflé il parcourt sa mémoire plus loin encore. Rien.

- T’es qui !

- Tapez pas ! crie le barbu dominé

- Répond vite…

- Je travaille pour l’Officiel.

- C’est des conneries.

- Non je travaille pour l’Officiel, lâchez-moi !

- Détaille, après je vois si je te lâche ou si je te casse simplement la gueule.

- Je suis recruteur. Vous avez postulé pour un travail il y a cinq jours et je suis en charge de faire une enquête de moeurs. C’est la procédure. Contacter les proches, faire un tour des lieux fréquentés…

- Et m’espionner pendant une semaine ? crie Loval qui n’en peut plus

- Pas espionner, se renseigner… C’est la procédure…

Loval change alors d’intonation pour prendre une voix étonnamment mielleuse :

- Et ça s’annonce comment ?

Les yeux du recruteur lui font remarquer l’absurde de la situation.

- Je vois, dit Loval. Je laisse faire alors calmement et j’attends votre réponse alors… Je… Bah une bonne soirée et… désolé du dérangement hein.

- Vous pouvez vous en aller de sur mon ventre ?

- Oui oui… je… je retourne bosser moi. Bonne nuit.

Le recruteur barbu se lève difficilement et part un peu boiteux aussi vite qu’il le peut.

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